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5 juillet 2015 7 05 /07 /juillet /2015 20:28
Charlie Jazz Festival  (dix-huitième édition) Deuxième soirée  samedi 4 juillet 2015

« On est tous Charlie » me dit un ami, quand je lui annonce que je vais au Charlie Jazz Festival...Mais au-delà de la boutade, quelque chose, assurément, demeure de l’esprit des débuts, frondeur et opposant à la politique qui se menait à Vitrolles. D’ailleurs, dans la vaillante équipe de bénévoles, le noyau dur a une moyenne d‘âge respectable, ce qui tendrait à prouver que le maillage associatif est solide. Des potes qui se retrouvent pour oeuvrer utile au bar, à la billetterie, au catering pro. Même si la restauration est encore un peu difficile à mettre en place, avec des roulottes ou « foodtrucks » dans la prairie qui servent à flux tendu wok minute ou hamburgers et qui n’ont plus rien à proposer dès le premier entracte. Le bar lui, résiste et par ces températures extrêmes, le blanc ou rosé de la Vénus de Pinchinat a moins de succès que la bière qui coule à flot. Le petit glacier, nouveau venu cette année, n’a aucun mal à écouler sa production en un temps record.

Depuis le temps que je suis le festival, je n’avais encore jamais vu autant de public, y compris un samedi soir. Je me souviens d’années pus ou moins fastes, en particulier de 2003, sur fond de canicule et de grève des intermittents... C’est la première fois que la jauge explose littéralement. On dépasse les 1350 personnes pour cette deuxième soirée et une noria de chaises processionne, occupant les derniers espaces disponibles. La tonnelle derrière la régie est prise d’assaut. Le livret de présentation du festival annonce près de 3000 spectateurs sur les 3 jours, la politique tarifaire est raisonnable, un pass de 3 jours à 60 euros, quand il est acheté acheté sur place et de seulement 51 euros en prévente, avec des tarifs très avantageux pour les moins de 25 ans.

Arrivée juste à temps pour le concert du trio de Renaud Garcia Fons, je me propose d’aller voir plus tard, comme chaque année, les photos de Gérard Tissier, fidèle de l’association et du Moulin à Jazz, exposées dans la galerie, non loin des JAZZBOX de Céline Léna et de l’ami Philippe Méziat. Sont présentées 8 fictions, 8 lieux fantasmés du jazz de Cuba à Tokyo, Chicago, New York, Paris, Detroit ou La Nouvelle Orleans. Un périple sur l’histoire du jazz à travers le temps et les continents qui prend tout son intérêt dans le contexte de ce festival, ouvert sur le monde.

Il fait encore chaud quand le concert commence, et la colophane fond, collante comme un sparadrap alors que le trio du contrebassiste joue son nouveau programme Revoir Paris ( qui sortira bientôt sur le label de son dernier duo Silk Moon avec Derya Türkan, l’Autre distribution).

Revoir Paris évidemment c’est en référence à Trénet, non pas l’hommage spleenétique et mollasson de reprises parlées par Benjamin Biolay. Le premier titre, nous annonce le contrebassiste, s’inspire de la chanson sans en reprendre la mélodie. Il m’avouera hors scène que dans le disque, figure un arrangement chanté de la chanson de Trénet . Je n’en saurai pas plus, c’est le «teasing» de bonne guerre avant la sortie du disque. Avec ce nouveau trio, composé de l’accordéoniste David Venitucci, autre voyageur infatigable et du vibraphoniste marseillais Stephan Caracci, à la batterie pour ce concert, il emprunte encore une nouvelle direction, tout en dévoilant ses souvenirs. C’est une vision du Paris tendre et nostalgique, populaire et musette, avec valse et tango, que traversent des images de films, comme « Monsieur Taxi » avec Michel Simon tourné en 1952 par le très oublié André Hunebelle. On entendrait bien alors la ritournelle si prenante de Jean Constantin dans les Quatre Cents Coups illustrant les frasques et cavalcades du petit Léaud. Car Renaud Garcia Fons nous entraîne sur les hauteurs de Montmartre et « les escaliers de la butte si durs aux miséreux ».

C’est le retour aux origines de sa musique et de son existence qu’il exprime de façon originale, dans un univers baroque qui suit le pourtour méditerranéen, depuis la Catalogne familiale. Ses racines, il les promeut avec efficacité mais il ne limite pas à elles. Avec la qualité des accords et la spécificité de sa contrebasse, il tend vers un jazz de chambre. Ce musicien, au début classique, a évolué, devenant l’un des chantres du «cross over» entre classique, jazz et musiques du monde. Et ainsi apparaissent les couleurs orientalisantes, quand quittant Montmartre et la rue Championnet, ses pas le rapprochent de Barbès. Voilà des rythmes arabo-andalous qui tordent le répertoire plus classique de l’instrument, une cinq cordes de belle facture du luthier Jean Auray. Il a coutume en solo de s’aider de boucles, tapis moelleux sur lequel il imagine ses figures de styles toutes en courbes et contrecourbes. Ses lignes de basse intenses sont augmentées des effets du « delay » et autres « devices » électroniques. Il manie l’archet avec une élégance rare, et l’électrification fait résonner l’instrument comme un violon, une guitare, voire un oud selon le contexte. Tout un univers de cordes sensibles que l’on entend ce soir dans sa musique soulignée par la qualité du son.

Après l’entracte, c’est un trio «all star», cosmopolite, qui prend place sur la scène superbement mise en lumière, aux platanes habillés de mille feux : le pianiste cubain tout de blanc vêtu, Omar Sosa, le trompettiste sarde aux pieds nus Paolo Fresu et l’indien Trilok Gurtu à la batterie et aux percussions. De sacrées pointures qui savent échanger et développer une musique du monde. Au sens littéral puisqu’ils reforment ici un carrefour de trois continents. La direction de l’ensemble garde cohérence, malgré le mélange de rythmes. C’est encore de retour aux sources qu’il est question (le continent africain d’où partirent les esclaves déportés) avec la musique d’Omar Sosa qui met en jeu ses racines latines en introduisant des rythmes urbains, afro-caribéens et de l’électro. Le Cubain est adepte de la santeria, religion syncrétique qui allie le vaudou d’origine yoruba (Benin-Nigeria) à un catholicisme animiste, pour faire court. Et une certaine spiritualité baigne sa musique qui n’exclut pas la sensualité dans les ballades ; rimant avec « torrides » et « diaboliques », tournent, dans l’air du soir, les grooves de Trilok Gurtu qui s’emballe dès qu’il touche ses fûts. Quant au trompettiste de Bercchida, adepte de la respiration circulaire, il souffle le vent du jazz, qu’il soit assis ou debout, tendu comme un arc, avec un son toujours impeccable, quelque soit le contexte, avec ou sans sourdine, ou autre effet de la chambre d’écho. «Ce qui nous rappelle que cela fait bien longtemps que le jazz est latin, depuis ses débuts même», écrit Philippe Méziat dans la «Jazz box» sur la Nouvelle Orleans, avec un extrait de Jelly Roll Morton, qui se proclamait l’inventeur de cette musique, écoutant et jouant une musique influencée par les rythmes espagnols et créoles. Après que les musiciens ont émigré vers le nord, l’ouest, ou New York, le jazz a quelque peu oublié ces belles couleurs latines... Jusqu’à la fin des années quarante où il se les réapproprie grâce aux percussionnistes des Caraïbes comme Chano Pozo.

Ainsi, aux sons enivrants et parfumés d’une musique populaire de qualité, la soirée s’achève, dans une certaine allégresse. Une vraie réussite pour la bande à Charlie...

Sophie Chambon

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