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28 août 2015 5 28 /08 /août /2015 07:06
YARON HERMAN ou le Flux essentiel, rencontre avec un pianiste libre

Quelque part avant le grand rush de l'été dans le salon d'un hôtel parisien près de Bastille. Le 8 juillet. Yaron et moi on se connait depuis quelques années. On est pas dans le cérémonial. Straiight to the point. Je le sais très sensible à la moindre critique.Très grande sensibilité d'artiste qui a le coeur à plaire à tous. Charmeur, brillant et surtout animé d'une profonde reflexion sur lui même et sur la musique. Artiste libre et sans concession.

Deux mois avant la sortie de "Everyday" chez Blue Note, et avant sa grande scène à La Villette le 10 septembre à Paris, rencontre avec un pianiste qui n'a jamais semblé aussi inspiré qu'aujourd'hui, ni aussi moderne.

A l'image d'un Robert Galsper ?

Yaron Herman : Je suis flatté que tu me compares à des gens comme lui. Mais pour te dire, je n'ai pas vraiment une réflexion où je me dit il faut absolument que cela rajeunisse. Mais c'est ce que je ressens. Il y a des influences divers et variées que j'essaie de faire tourner autour de l'axe immuable qu'est l'improvisation. C'est l'essence de la musique que j'aime. Mais il faut faire attention, car ce n'est pas choix du répertoire qui rajeunit le genre. Ce qui le rajeunit c'est vivre dans l'instant. Cette capacité à garder la fraîcheur et à renouveler l'instant présent.

Les DNJ : Puisque nous parlons d'influences, il y en a une qui m'a semblé très marquante dans ton dernier album ( Everyday), celle de Radiohead.

YH : Oui, c'est clair ! J'aime tellement leur musique que je voulais l'intégrer un peu plus dans mon univers. Nous sommes les enfants du même creuset. De la fragmentation d'une même lumière. C'est cela que je cherche.

Les DNJ : Tu as mis des voix sur Volcano, c'est la première fois que tu intègres des chanteurs à ton travail ?

YH : Je me suis rendu compte qu'il y avait quelques mélodies qui se prêtaient bien à cela. La voix, notamment sur Volcano apporte un côté très "poppy" que j'adore.

Les DNJ : C'est un début ?

YH : En tous cas c'est un format que j'aimerai vraiment approfondir. La voix a sa place non seulement en tant que lead mais aussi, comme cela est le cas dans l'album pour contribuer au background, pour accentuer les détails, à peine perceptibles à certains moments.

Les DNJ : Lorsqu'on lit des papiers sur toi on entend toujours la référence à Keith Jarrett. Ce n'est pas quelque chose qui t'agace à la longue ?

YH : Je trouve cela un peu facile. C'est vrai que depuis mes débuts, cela a toujours été quelqu'un pour qui j'ai un amour débordant. Je suis fier de cette affiliation.Après tout nous avons tous une origine, on ne vient pas de nulle part. Mais en même temps, un peu d'effort quand même ..... J'ai l'impression quand j'écoute " Everyday" qu'il y a toutes ces années de travail qui y convergent. C'est un long chemin qui continue d'ailleurs, tous les jours. Tous les jours je me demande comment je peux aller à l'essentiel. Comment être encore plus authentique. Encore plus dans l'instant présent. Et ce qui me plaît sur cet album, du fait de la façon dont il a été conçu, largement improvisé, c'est que j’entends cette spontanéité.

YARON HERMAN ou le Flux essentiel, rencontre avec un pianiste libre

Les DNJ : Comment l'avez vous conçu ?

 

YH : Ziv ( Ravitz) était de passage, 2 jours à Paris. Je lui ai proposé que l'on se voie en studio. Je lui ai dit que j'avais ecrit quelques thèmes et que j'aimerai voir avec lui en studio comment cela tourne. Le but c'était, si cela devait bien fonctionner que je retravaille les morceaux et les arrangements pour enregistrer six mois plus tard. On s'est rendu compte qu'il se passait ce jour-là quelque chose de spécial. Quelque chose de très fort. Il n'y avait rien à ajouter. C'est devenu l'album.

 

Les DNJ : Alors que Bill Evans disait que pour un pianiste c'était la relation avec le batteur qui était le plus difficile, il semble que toi tu aies résolu cette équation.

 

YH  : Avec Ziv, oui, absolument. J'ai trouvé avec lui l'acceptation de ce qui peut se passer à tout moment, un amour de cette musique ouvert à tous les styles et tous les sons qu'ils viennent du proche-orient ou du jazz New-Yorkais ou les sons africains....

 

Les DNJ : Mais dans ta relation avec le batteur, c'est ce dernier qui est à l'écoute du pianiste, pas le contraire....

 

YH: Avec Ziv ce n'est pas comme cela. Cela interragit tout le temps. Il lance des idées et l'impulsion ne vient pas toujours de moi. Presque un tiers de l'album est conçu comme cela.

 

Les DNJ : Comment vous êtes vous rencontrés ?

 

YH : On s'est connus à Jazzahead il y a 7 ou 8 ans puis on s'est revus souvent et nous sommes devenus de très bons amis, un peu comme un frère. Cela fait le 2ème album que l'on fait ensemble.

 

Les DNJ : Tu prends le parti de rester exclusivement en acoustique. Tu as des réticences pour le fender ?

 

YH :  Pour le moment je n'ai pas le sentiment d'avoir fait le tour de ce que je peux exprimer au piano et d'avoir utilisé toutes ses potentialités. Ce qui ne m'empêche pas dans l'album de faire intervenir des sons electro par exemple. Sur Everyday, j'essaie d'explorer d'autres choses au piano ou même dans With Open Hands où je ne joue que de la main droite.

Je pense que je n'ai pas encore exploré suffisamment de nuances au piano. Pour moi la modernité ne passe pas par les sons du fender mais par ce que l'on exprime. Pour moi être moderne c'est dans l'approche, dans l'intention et pas forcement dans les outils.

 

Les DNJ : On te voyait moins ces derniers temps....

 

YH : Pourtant j'étais là. Mais il est vrai que j'avais besoin d'un peu de recul. De poser mon regard sur ce que j'ai déjà accompli et ma réflexion sur le chemin que je souhaite emprunter. Une réflexion plus axée sur moi.

 

Les DNJ : Jeter ce regard rétrospectif et se demander où l'on va, c'est la grande angoisse des artistes ?

 

YH : Cela peut être angoissant si l'on considère que c'est un drame. Moi je ne le crois pas. D'où la nécessité de prendre un peu de recul pour revenir avec plus de lucidité,  de calme et de joie. Il faut sortir de cette obligation d'avoir à faire des albums, pour faire l'actualité, pour faire des concerts. Maintenant ce qui m'intéresse c'est d'aller à l'essentiel. Dans ma vie personnelle, cela veut dire être heureux tout simplement, et rendre les gens autour de moi heureux. Des choses simples mais essentielles et que l'on a tendance à oublier surtout quand on est sur un train qui file à toute allure.

 

Les DNJ: Je me souviens de ce concert que tu avais donné un jour en province en première partie de Keziah Jones. Les gens n'étaient pas là pour toi mais pour la pop star. Tu as déroulé ton concert sans concession. Les gens au début parlaient, n'écoutaient pas vraiment mais tu es resté droit dans tes choix, les assumant jusqu'au bout et jusqu'à ce qu'au final le public soit totalement captivé et conquis. Cela m'avait beaucoup marqué.

 

YH : Mais le truc c'est que je ne vois pas d'autre option que de continuer ma route coûte que coûte. Bien sûr on ressent les ondes. Mais il faut faire attention parce que parfois tu as des salles où le public surréagit (positivement) mais sans avoir vraiment écouté. Et  parfois ce n'est pas parce que le public ne réagit pas qu'il n'est pas dans ta musique. J'ai fait cette expérience au Japon. Je croyais qu'ils s'en foutaient. Mais pas du tout ! Ils attendent, ils digèrent, ils sont dans l'écoute. Donc finalement mon boulot n'est pas de savoir comment cela va être reçu mais juste de donner. Je n'attends rien, sincèrement mais je suis là pour partager et donner toujours le maximum à chaque instant, avec les musiciens qui sont avec moi sur scène.

 

Les DNJ  : Tu as des souvenirs marquants de concerts qui t'ont renversé ?

YH : Pleins. Ne serait-ce qu'au tout début lorsque je jouais à la Fontaine ou au squat de la rue de Rivoli. J 'y ai passé des moments mystiques, de réelle communion.  Ces moments où l'on est tous lévitation. C'est ce pourquoi je fais de la musique. Je me souviens aussi de ce moment à l'église de St Germain, là aussi c'était magique.

 

Les DNJ  : Comment travailles tu ?

YH : D'abord je travaille beaucoup. Tu ne peux pas devenir un grand musicien sans travailler. Quand je sais que Coltrane dès la moindre pause travaillait son instrument et quand je me rend compte que je suis loin du talent de ces musiciens, cela veut dire que je dois travailler mille fois plus. Cela n'a rien a voir avec le performance mais avec mon train de vie. Je le dois pour atteindre cet état qui est au delà même du piano. Je travaille le piano d'abord pour toutes les raisons logiques qui t'amènent à progresser mais aussi pour l'explorer, pour parvenir aux nuances, aux sons, pour établir le contact avec ce que j'ai vécu.

 

Les DNJ  : Tu parles d'aller à l'essentiel. Beaucoup de musiciens pensent pour aller à l'essentiel il faut épurer au maximum. Or je ne trouve pas que ton album soit particulièrement épuré.

 

YH :  Dans épuré j'entends le mot "pur".  Mais pur ne veut pas dire minimaliste. Cela ne veut pas dire " rien". Pour moi " pur" c'est riche.

 

Les DNJ  : Je pensais à des pianistes comme Abdullah Ibrahim ou Ran Blake

 

YH : Ils vont à l'essentiel mais cela n'a rien à voir avec la quantité de note.  Si tu fais référence à la musique soit disant conceptuelle où tu joues une note tous les 1/4 d'heure, elle n'a rien de "pure". Ce silence-là est pour moi un silence vulgaire. Il y a du silence profane et du silence sacré comme celui que tu rencontres lorsque tu vas dans une église. La musique de ces deux géants  est de cet ordre-là.

 

Les DNJ : Comment cela se passe t-il en concert, lorsque tu es dans le processus d'improvisation et que le silence prend place et que l'idée suivante n'arrive pas. Comment fais-tu face à ce blanc ?

YH :  Le blanc c'est justement ce qui contient toutes les couleurs. Je l'accepte. mais après on est sur scène et il faut avancer. Nous avons des outils pour cela. Par exemple lorsque je suis confronté à cela il peut m'arriver de ne garder que la main gauche, de jouer une seule note. Cette note va alors m'en emmener une autre et ouvrir d'autres portes. Il faut considérer que c'est de la matière. Idéalement je ne dois pas avoir de choix, les choix se font pour moi. idéalement bien sûr. Je suis un organisme vivant que je vois évoluer de manière naturelle. Un peu comme un architecte.

En fait la musique ne nous appartient pas. Nous ne sommes que des facilitateurs.

 

Propos recueillis par Jean-Marc GELIN

 

YARON HERMAN sera en concert le 10 septembre à La Grande Halle de la Villette à Paris  http://www.jazzalavillette.com/evenement/16313

 

Sortie de l’album “ Everyday” le 8 septembre chez Blue Note.

YARON HERMAN ou le Flux essentiel, rencontre avec un pianiste libre
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