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27 janvier 2016 3 27 /01 /janvier /2016 20:23
Maria  Laura Baccarini et Régis Huby : "Gaber, IO E LE COSE"

Gaber, IO E LE COSE

Abalone / L’autre Distribution

Textes et musiques : Giorgio Gaber et Sandro Luporini

Arrangements Régis Huby

Maria Laura Baccarini : voice

Régis Huby : Electroacoustic Tenor Violin, Electric Violin, Acoustic Violin & Effects

www.abaloneproductions.com

www.maud-subert-photographie.weebly.com

https://www.youtube.com/watch?v=lCN9o0i_T9k

https://www.youtube.com/watch?v=C96tAkQONvQ

Mon premier réflexe à l’écoute de cette voix que je connais et que j’aime, accompagnée simplement et pourtant sans facilité par un musicien tout seul, devenu homme-orchestre, metteur en scène, arrangeur, au violon, violon électrique et effets est de me laisser aller à la beauté de la musique, de la mélodie, de la « seule » musicalité des mots qui représentent les choses. Que sont ces « cose mentali » qui ont une autre signification pour celui qui réfléchit et s’engage?

Il existe une merveilleuse adéquation entre le sens et la forme du projet musical consacré au grand Giorgio Gaber, artiste connecté avec la culture française mais dont le talent ne s’est pas vraiment exporté. Giorgio Gaber, musicien, guitariste avait commencé dans la variété chic avec Adriano Celentano, tout en penchant vers le jazz. Comme souvent, vérité en deçà des Alpes...passe inaperçue au-delà, alors que nous sommes proches. Gaber défendait une certaine utopie, une vision du monde et de la société dans un langage intime, pas seulement beau et poétique mais fait de chair et de sang. Incarné. Les mots de Giorgio Gaber et de Sandro Luporini, son parolier, ami et compagnon d’écriture, expriment leurs « choses de la vie ». Un homme de gauche qui assumait des positions précises, sans jamais se laisser instrumentaliser, qui s’est fait critiquer pour cela sans doute. Sa génération a fait coexister un certain engagement, non dépourvu de légèreté. Il a commencé en jouant intelligemment de la variété, de façon subtile et ironique ; puis, il a changé de cap sous l’influence du Piccolo Teatro di Milano, a versé dans le Teatro Canzone.

La musique sert de mise en scène, soulignée par le travail considérable de Régis Huby. Avec un sens précieux des choses, il a su retrouver la mélodie épurée, l’esthétique simple de Gaber. La parole peut s’installer sur cette matière qui la sert. Car la méthode employée fut une relecture des textes par Maria Laura Baccarini, à haute voix, sans musique, qui n’est pas, du moins au départ, le fil conducteur de ce spectacle. ll fallait en faire autre chose, de ces mots, à partir d’une sélection courant sur une vaste production de plus de 30 ans.

De la voix, de la puissance, un cri qui ne heurte pas même quand elle hurle soudain « basta » dans « Il Luogo del Pensiero» où elle est accompagnée par des effets forts, vibrants, de pures merveilles électroniques. Je comprends bien qu’il s’agit d’une charge mais se pose la question de l’articulation entre musique et poésie : le rapport à une langue qui n’est pas maternelle, à la théâtralité d’une langue étrangère : sons et paroles, sons et sens, résonances ? Comment apprécier sans la magie du spectacle live, la richesse des textes réinventés, rejoués ainsi ?

Interprète, chanteuse autant que comédienne, Maria Laura Baccarini «préface» le spectacle, donnant les clés d’entrée pour comprendre le parcours de ce Gaber. Dans son écriture, il y a quelque chose de visionnaire comme dans le « Mi Fa Male Il Mondo ». Ce qui lui faisait mal, nous ne l’avons pas vu venir, entre autres ces désastreuses mutations de la finance. Quel sens de l’histoire ainsi racontée : « la fatigue de nos visages portant toutes ces blessures, marquées de toutes les batailles non livrées, la fatigue anticipée du visage de nos enfants, avec ce qu’ils ne vont pas trouver. »

Gaber était aussi un homme avec une sensibilité féminine qui savait analyser comment un homme et une femme « restent » ensemble pour suivre des codes fabriqués de toute pièce par la société. Dans « Il Dilemma», il est question d’une prison dans laquelle le couple s’enferme … les sentiments sont là, l’amour existe… mais rester ensemble toute une vie est «héroïque» : «il loro amore moriva come quello di tutti , come una cosa normale e ricorrente , perchè morire e far morire è un’antica usanza che suole aver la gente » soit « Leur amour mourait, comme meurt l’amour de tous... une chose normale et récurrente, car mourir et laisser mourir est coutumier chez les humains ».

Quelle beauté de cette langue italienne qui fait partie de mes racines bien que je ne la possède pas assez du moins, pour en comprendre toute la saveur. Rien des clichés, de ces « O » trop ouverts, dégueulant, qui m’ont un temps éloignéedes « canzonette », trop populaires. Paradoxal quand on aime l’opéra italien... on retrouve un peu de cette gouaille, de cette fureur théâtrale dans « l’Uomo Muore » : une mise en scène d’un rituel sauvage, scène apocalyptique où un réalisateur hystérique filme l’être humain que l’on brûle, avec un choeur antique et des percussions.

Alors il faut imaginer, se représenter la chanteuse dans sa blondeur-elle est tout sauf fragile, interpréter, avec sensibilité les chansons du Brel italien, qui donna sa version d’« i borghesi ». Gaber avait aussi d’autres références et son «Ingenuo» est par exemple un monologue inspiré des « Entretiens avec le professeur Y» de Céline. Quel vaste programme balayé par le répertoire de cet artiste.

Des cris de bête de scène rock dans le « Guardatemi Bene », une chanson des années quatre-vingt : l’histoire d’un jeune qui hurle sa colère, voulant attirer l’attention à tout prix. Il annonce qu’il est le miroir d’une «génération perdue» : «Regardez- vous, ce que vous êtes devenu». Mais quelle douceur sensuelle, irrésistible portée par un violon amoureux, dans la chanson suivante «L’illogica allegria». Seul, sur l’autoroute à l’aube, saisi soudain par la beauté du monde, accueillant un bonheur soudain, sans raison précise ( je n’y suis pour rien si ça arrive).

J’aime que Maria Laura Baccarini chante dans sa langue, même si elle maîtrise parfaitement l’américain de West Side Story (elle joua le rôle de mezzo soprano d’Anita), si elle aime et connaît parfaitement Stephen Sondheim. Je l’ai découvert pour ma part, dans La Nuit américaine, à l’Opéra Comique, un spectacle hommage de Lambert Wilson. Sans oublier la version personnelle de la chanteuse des « evergreen » de Cole Porter dans Furrow. A Cole Porter Songbook. Ou All around, le conte musical de Yann Apperry, la plupart de ses projets étant portés par son compagnon, l’arrangeur et violoniste Régis Huby.

Voilà un nouveau spectacle, fort et authentique, qui s’inscrit dans notre présent troublé. Alors, mon conseil, n’hésitez pas une seconde, s’il passe près de chez vous. Et programmateurs des scènes de musiques actuelles, n’oubliez pas ce projet réussi qui porte avec un recul de « pays éloigné », un regard des plus vifs sur notre quotidien.

Sophie Chambon

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Published by sophie chambon - dans Chroniques CD
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