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28 novembre 2017 2 28 /11 /novembre /2017 07:29
@John Abbott

Artiste adoubé, récent lauréat In honorem de l’Académie Charles Cros (1), Fred Hersch a fait salle pleine au Sunside les 21 et 22 novembre (avec John Hébert, basse et Eric McPherson batterie). Des fans de toujours et des jeunes côtoyaient de nombreux pianistes (Manuel Rocheman, Stephan Oliva, Marc Benham, Fred Nardin…). A la fin d’une tournée européenne de trois semaines, le pianiste-compositeur s’est confié sur l’une de ses idoles, Thelonious Monk, la jeune génération, son état d’esprit et la musique française. Une rencontre qui éclaire sur une personnalité rare, musicien engagé sur scène et dans la société avec son combat, depuis trois décennies, au sein de la communauté gay dans la lutte contre le SIDA. Un  engagement sur tous les fronts que Fred Hersch développe dans sa récente autobiographie « Good Things Happen Slowly. A Life in Out of Jazz » . Crown Archetype-Penguin Random House.2017.
 

 

Les DNJ: Vous avez consacré un album (The French Collection : Jazz Impressions of French Classics. Angel/EMI.1989) à des compositeurs tels que Ravel, Debussy, Satie, Fauré. Quelle était votre motivation ?
Fred Hersch : Ravel a tellement écrit de musique pour piano. Et c’est drôle parce que j’ai cru comprendre qu’il n’était pas un grand pianiste et en fait il comprenait le piano aussi bien que Debussy. Pour moi, c’était en réalité un défi à relever que de m’attaquer à ces compositeurs. A l’époque, au milieu des années 80, c’était la grande mode de ce qu’ils appelaient le cross over dans l’industrie du disque. Aussi m’a-t-on demandé d’écrire des arrangements sur de la musique classique française. C’était un défi d’intégrer de l’improvisation dans ces arrangements et de réaliser une symbiose. Visiblement c’était réussi car on m’a demandé par la suite de réaliser le même exercice avec de la musique classique russe.
 “Interpréter Monk, pas l’imiter”

DNJ: Cette année, nous célébrons le 100 ème anniversaire de la naissance de Thelonious Monk, auquel vous avez dédié un disque (Fred Hersch Plays Monk. Nonesuch.1997) Comment peut-on aborder la musique de Monk ?

FH : Si vous voulez jouer la musique de Monk, vous devez l’interpréter, pas chercher à l’imiter. Si vous cherchez à l’imiter, c’est totalement vain car nous avons tous ses enregistrements et tout ce qu’il a composé-moins de 80 titres- tient dans un petit livre d’à peine 100 pages. Chacune de ses compositions a son propre monde. C’est un vrai défi de jouer sa musique. Je termine toujours mes concerts par un morceau de Monk, c’est une sorte de signature de mon programme. Même si son toucher et le mien sont très différents, je pense que j’honore ses compositions, en faisant passer sa musique par mon filtre personnel. J’aime Monk, je l’ai toujours aimé.

DNJ: En tant que professeur, quels conseils donneriez-vous à un jeune pianiste de jazz ?

FH : La musique, c’est le son et le rythme. Vous devez d’abord établir une relation avec l’instrument, c’est la première chose. La deuxième c’est de travailler réellement sur votre rythme. Et après, il y a l’interprétation et comment se servir du piano et communiquer avec les autres musiciens. Il y a un autre conseil que j’aime à donner : si vous voulez jouer du jazz, vous devez écouter beaucoup de jazz. De nombreux jeunes fréquentent les écoles de jazz et n’écoutent pas vraiment du jazz, ne plongent pas dans l’histoire de cette musique. Peut-être regardent-ils un peu.Youtube mais ils ne vont pas dans les clubs. Le jazz est un langage et vous devez le connaître, le pratiquer. Vous devez acquérir l’accent du jazz. Quand j’étais jeune, je passais mon temps dans les clubs à chercher des engagements, à jouer. Honnêtement, je ne sais pas si beaucoup de ces jeunes qui suivent des programmes de jazz dans les écoles aiment vraiment le jazz. L’objectif pour la plupart de ces jeunes c’est de jouer leur propre musique. A mon époque, vous appreniez un grand nombre de morceaux. Maintenant, cela change. Les jeunes musiciens dans leur majorité souhaitent devenir des compositeurs plutôt que des interprètes.

 

DNJ: Diriez-vous alors qu’un pianiste de 50 ans ou plus joue beaucoup mieux qu’un jeune de 25 ans ?


FH : :Je ne sais pas (rires). J’ai entendu de très jeunes pianistes qui sont très étonnants. Il existe de très grands talents dans la jeune génération. Mais il y aussi le facteur chance. Je connais quelques musiciens très talentueux qui ne font pas de belles carrières ….et des musiciens pas si brillants qui ont fait de très belles carrières.
“Je suis beaucoup plus relax”

 

DNJ: Vous avez été gravement malade (ndlr: séro-positif depuis 30 ans, Fred Hersch, atteint d’une pneumonie, était resté plusieurs semaines dans le coma en 2008). Cette épreuve a –t-elle changé votre vie d’artiste ?

FH: Après ma maladie, je ne pouvais plus rien faire, ni manger, ni marcher, ni parler. Je ne savais pas absolument pas si je pourrais, et à quel niveau, retrouver mes capacités antérieures. Quand vous traversez ces expériences et dans mon cas quand vous avez été sur le point de mourir par deux fois, cela vous change. C’est difficile à dire exactement mais je peux vous assurer que je me sens mieux maintenant qu’avant ces épreuves. Je suis beaucoup plus relax mais j’ai dix ans de plus (sourires). J’ai 62 ans. Je n’ai plus rien à prouver à qui que ce soit. Je fais seulement ce que je fais. Je vois des pianistes qui font des choses que je ne sais pas faire et je dis simplement bravo. Je ne me sens pas dans une attitude de compétition. Je pense que j’ai un public, j’ai pas mal d’énergie, un merveilleux groupe depuis maintenant 8-9 ans. Oui, assurément, c’est tout bon pour moi.

DNJ: Vous ne pensez pas un moment vous arrêter de jouer et vivre en ermite comme Thelonious Monk ?

FH : Je ne vis pas comme un ermite. Je mène une vie normale, je dîne avec des amis, j’’écoute de la musique, ou pas, je regarde de temps en temps la télévision. Je ne me sens pas obligé de jouer chaque jour du piano. Je joue en me basant sur mon expérience. Si je suis dans de bonnes dispositions sur le plan physique et émotionnel, c’est parfait. En rentrant à New York, je prendrai quelques jours « off » et nous enregistrerons un nouveau disque avec John Hébert et Eric McPherson.

DNJ: Si vous deviez partir sur une île déserte quels disques de jazz prendriez-vous ?

FH :Je ne sais pas, des albums de Joni Mitchell, Sonny Rollins, Miles. Et puis du Bach

DNJ :… et parmi vos propres albums ?

FH : Mon meilleur album est toujours le dernier. (pause). Et le prochain (rires)

 

Propos recueillis par Jean-Louis Lemarchand
On se rapportera à la récente chronique de Xavier Prévost sur le dernier album, en solo de Fred Hersch, Open Book (Palmetto).

 

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