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9 novembre 2018 5 09 /11 /novembre /2018 22:13

 

Cinq duos enregistrés au fil de trois années, et la confirmation que Joëlle Léandre possède, au degré le plus élevé, la faculté d'improviser dans cette configuration, dans la mesure évidemment où les rencontres sont à la mesure de l'enjeu musical. Aucune crainte de ce côté au fil de ces disques, car tou(te)s les partenaires sont de très haut vol.

 

JOËLLE LÉANDRE-MARC DUCRET «Chez Hélène»

Marc Ducret (guitare électrique), Joëlle Léandre (contrebasse)

Paris, 13 mars 2108

Ayler Records AYLCD-154 / http://www.ayler.com/joelle-leandre-marc-ducret-chez-helene.html

 

La rencontre avec Marc Ducret était très attendue, car la contrebassiste et lui sont deux 'monstres sacrés' de l'improvisation. Elle comme lui paraissent sans limite(s), qu'il s'agisse de maîtriser l'instrument comme s'il était le prolongement du corps, ou d'imaginer un chemin musical qui associe le corps et la pensée, en fait indissociables, dans un même geste. Cela s'est passé en public au 19 Paul Fort, numéro 19 de la rue du même nom (Paris 14ième), domicile d'Hélène Aziza, mais aussi galerie, lieu de concerts et de rencontres d'artistes de toutes disciplines. Un endroit qui manifestement donne sens à l'expression 'magie du lieu', si l'on en juge par les témoignages des artistes, comme du public venu à leur rencontre. La liberté de création semble ici chez elle, et ce disque en témoigne éloquemment. La contrebassiste et le guitariste commencent à tour de rôle chacune des quatre séquences improvisées. Joëlle Léandre ouvre la première plage d'un bruissement d'harmoniques aiguës qui bientôt dans leur sillage entraîneront un dialogue ouvert avec la guitare, cordes étouffées d'abord, puis en résonance, avant qu'une cavalcade cursive n'entraîne les deux comparses dans une spirale de vertiges successifs, lesquels vont se résoudre, comme dans toute improvisation aboutie, en une sorte de conclusion naturellement organique, parce que le son et sa dynamique ont toujours un ultime rendez vous avec le silence. Pour la séquence suivante c'est la guitare qui ouvre l'espace de l'improvisation par des notes tenues dont l'attaque est d'abord esquivée, matériau diaphane bientôt rejoint, et presque contredit, par une contrebasse qui affirme la densité de la matière sonore. Et le dialogue continue. Sans chercher à décrire l'indescriptible, ou à narrer l'irracontable, on peut simplement dire que le duo, jusque dans d'âpres débats, est fécond, très fécond, car les deux protagonistes se parlent, et nous parlent : il suffit de s'abandonner à l'écoute pour que la magie opère.... Un poème d'Edgar Poe, Stances à Hélène, traduit par Mallarmé, constitue le seul commentaire du livret de ce cd, et résume peut-être l'absolue singularité de ce lieu, comme de la musique qui s'y joue, s'y crée, et s'en échappe, par l'heureux artifice de cette bienvenue reproduction mécanique qui fit naguère méditer Walter Benjamin, et qui pour moi, l'écoutant à l'instant, restitue sans faillir l'aura de cette musique et de son art.

JOËLLE LÉANDRE-ELISABETH HARNIK «Tender Music»

Joëlle Léandre (contrebasse, voix), Elisabeth Harnik (piano, piano préparé)

Graz, Autriche, 16 avril 2016

Trost Records TR 172 / https://www.trost.at/artist-joelle-leandre-elisabeth-harnik.html

 

Dans le duo, publié avant l'été, avec la pianiste autrichienne Elisabeth Harnik, il ne semble pas y avoir de protocole qui indiquerait une initiative alternée pour les premières notes. Mais l'on est bien dès l'abord dans le vif du sujet : communiquer, 'faire musique ensemble', en suivant tout à la fois l'imaginaire individuel et le partage des sons, des perceptions, des émotions et des pensées. Le langage musical d'Elisabeth Harnik est parfois proche de la musique française du début du vingtième siècle, parfois furtivement 'école viennoise seconde manière', et plus généralement relié à toute cette musique du siècle passé que l'on continue par commodité d'appeler contemporaine. Mais cette compositrice est aussi une improvisatrice qui s'est confrontée à une foule d'actrices et d'acteurs de cet univers, de Taylor Ho-Bynum à Michael Zerang en passant par Ken Vandermark, qui signe le livret du cd. Joëlle Léandre possède aussi cette double culture qui englobe le jazz, au sens très extensif, et la musique écrite du siècle écoulé. Il en résulte un échange très fécond, action / réaction / imagination / proposition / contestation / résolution (ou pas....). Parfois des bruissements mystérieux ( plage 5) nous font sortir de nos réflexes d'écoute, et de nos codes de référence. L'auditeur que je suis est perpétuellement aux aguets : que va-t-il se passer ? Ah oui, elles vont de ce côté. Et quand je reviens à la même plage, je suis encore surpris car, si elles arrivent au même point, écouté/entendu à la première audition, les musiciennes paraissent avoir pris un chemin différent. Magie encore de l'enregistrement public où l'on a l'impression, en dépit de la médiation technologique, d'avoir vraiment assisté à l'événement in vivo.

JOËLLE LÉANDRE-BERNARD SANTACRUZ-GASPAR CLAUS-THÉO CECCALDI «Strings Garden»

 

«Trees» : Joëlle Léandre (contrebasse, voix), Bernard Santacruz (contrebasse)

Paris, 9 avril 2016

«Leaves» : Joëlle Léandre (contrebasse, voix), Gaspar Claus (violoncelle)

Les Lilas, 1er juillet 2016

«Flowers» : Joëlle Léandre (contrebasse), Théo Ceccaldi (violon, alto)

Varsovie, 15 octobre 2017

Fundacja Słuchaj ! FSR 10 2018 / https://sluchaj.bandcamp.com/album/joelle-leandre-strings-garden-3cd-boxset

 

Avec ces trois duos, captés au fil de deux années, les rencontres se révèlent encore sous un jour différent. Avec Bernard Santacruz, enfant du jazz toujours aux aguets d'un possible ailleurs, le centre de gravité du dialogue est plus proche de la musique afro-américaine, dans ses formes les plus modernes. Mais Joëlle Léandre est proche aussi de ce langage qu'elle connaît, qu'elle aime, et qu'elle aborde d'une manière très personnelle. Il en résulte un échange profond, où le timbre grave est forcément privilégié, par la coprésence de deux contrebasses. La contrebassiste privilégie naturellement l'archet, tandis que son partenaire affirme le pizzicato. La conjugaison des deux se révèle fructueuse. Ici planent les ombres de Mingus, Charlie Haden, voire de Barre Phillips. Puis sur un son traité de la contrebasse de Bernard Santacruz, Joëlle Léandre laisse sa voix s'envoler dans un tourbillon de derviche : c'est fascinant. Et l'on repartira ensuite vers une pulsation de jazz. Le public de cet enregistrement d'appartement (captation 'sur le vif', une fois encore) réagit en fin de disque : c'est à nouveau de la musique vraiment vivante.

 

Dans le jardin des cordes que suggère le titre du triple cd, après les arbres, voici les feuilles, et le dialogue de Joëlle Léandre avec le violoncelliste Gaspar Claus. Le partenaire de ce duo est, comme Joëlle Léandre, un 'saute-frontières'. Sa pratique musicale traverse tous les univers, de chanson à la musique contemporaine. L'échange est intense et parcourt tous les horizons, sans jamais perdre une once de densité. On est plus souvent ici du côté de la consonance, traitée avec naturel, comme la base d'un langage commun, mais ça dérape aussi, sans entraves. C'est lyrique, parfois mutin, parfois joyeux, toujours dans la concentration sur l'instant musical, comme il sied à toute improvisation.

 

Ce n'est pas la première rencontre phonographique de la contrebassiste avec le violoniste Théo Ceccaldi (voir chronique sur ce site en cliquant sur ce lien http://lesdnj.over-blog.com/2017/04/joelle-leandre-transcontinentale-et-medaillee.html ). Comme dans la précédente («Elastic» 2015), le lyrisme est intense, presque mordant, la mélancolie palpable. Mais l'on s'égaille aussi dans un ailleurs d'aventure, un abandon des codes esthétiques, là où l'audace et la fantaisie des deux partenaires trouvent également leur lieu d'expression. Leur écoute et leur réactivité font mouche à chaque instant, instillant une intense musicalité dans les écarts les plus surprenants. Un instant, on jurerait que la contrebasse, à l'archet, se fait pure vocalité. On est happé par ce qui se passe, comme chaque fois qu'un instant de musique improvisée atteint son idéal. C'est d'ailleurs la grande leçon de ces cinq rencontres en trois publications : quand les partenaires sont à la hauteur de l'enjeu, la beauté se dévoile.

Xavier Prévost

 

Joëlle Léandre jouera au sein du 'TIGER TRIO' (avec Myra Melford et Nicole Mitchell) le 12 novembre 2018 à Paris, au 19 Paul Fort (où a été enregistré le cd avec Marc Ducret), puis le 13 novembre à Strasbourg (festival Jazzdor).


 

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