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5 octobre 2020 1 05 /10 /octobre /2020 17:38

Fondateur du label JMS, Jean-Marie Salhani a étroitement collaboré avec Didier Lockwood de 1979 à 1995, en tant qu’éditeur (20 enregistrements) et manageur (1500 spectacles). Deux ans après la disparition brutale du violoniste à 62 ans (1956-2018), le producteur sort un coffret « Le Jeune Homme au Violon » retraçant cette période avec une sélection de 21 titres, un livret comprenant 60 témoignages et un documentaire de 1985 signé Jean-Pierre Curtis. « J’ai eu la chance de rencontrer Didier Lockwood au bon moment et nous nous sommes séparés au bon moment. N’est-ce pas là l’essentiel ? » écrit dans le livret de 150 pages Jean-Marie Salhani. Dans un entretien avec les DNJ, le producteur évoque cette coopération avec un artiste ouvert sur toutes les musiques, instinctif, « un peu fauve » et qui n’avait « aucun tabou ».

Les DNJ : Comment s’est déroulée cette longue aventure avec Didier Lockwood ? Ce devait être sportif par moments ?
Jean-Marie Salhani : Étonnamment, quand on a décidé de travailler ensemble et qu’on s’est jeté à l’eau, lui devant moi derrière, tout s’est enchaîné en permanence. En fait, nous n’avons pas eu vraiment le temps de nous poser, ce fut un enchaînement régulier systématique et immédiat dans plein de domaines. Et cela a duré quasiment tout le temps, même s’il y eut des moments où nous marquions une pause, où nous essayions de réfléchir pour contourner certains obstacles ou opérer des changements. En fait ce fut une espèce de rouleau compresseur. Nous étions pris par la situation et en permanence en train d’évoluer, lui et moi, mais en prenant la même trajectoire.

 


Les DNJ : Didier Lockwood était un musicien qui surprenait tout le temps son public, ses publics…
JMS : C’était dans sa nature, quelqu’un de très ouvert à tout, à toutes sortes, à toutes formes de musique à partir du moment où, pour lui, c’était de la bonne musique avec de l’expression, de l’originalité. Il pouvait s’engouffrer dans n’importe quel domaine musical, n’importe quelle couleur musicale. Il n’avait aucune restriction, aucun obstacle, aucun tabou. Evidemment, cela tenait à sa formation classique mais aussi au déclic qu’il a eu dans le jazz avec son frère, Francis, puis avec Christian Vander et d’autres musiciens français et étrangers. Pour lui c’était pain bénit. A chaque fois, il prenait ce qu’il y avait à prendre et il évoluait avec. Et il faut ajouter une autre qualité de Didier, hormis la légèreté, le côté instinctif, un peu animal, un peu fauve. C’est qu’il adorait jouer fort. Quand il y a un batteur, il peut jouer très fort. Quand il est dans le jazz ou dans une forme plus acoustique, il peut faire de la dentelle, jouer à la Grappelli. Mais dès qu’il avait la possibilité de jouer avec des musiciens qui ont un certain volume, il était heureux comme tout, il adorait jouer avec de la puissance, avec des effets, du son. Cela le fascinait.

 


Les DNJ : Il n’avait certes pas de frein technique …
JMS : La question technique était un détail. Il pouvait tout faire. Son violon c’était son passeport. L’important pour lui c’était de jouer. Il s’en sortait toujours à merveille.

 


Les DNJ : Comment pouvait-on conseiller, diriger un tel artiste ?
JMS : Il y a des artistes qui te permettent de discuter avec eux, de rentrer dans leur univers et de construire avec eux. J’en ai connu deux dans ma carrière, Henri Texier et Didier Lockwood. Didier savait tout de suite en me regardant s’il était dans la bonne direction ou pas ou si moi j’étais largué ou pas. On n’avait pas trop besoin d’épiloguer. C’était très instinctif. Dès qu’il proposait quelque chose, d’aller dans une zone que je sentais favorable pour lui, je l’encourageais à fond. Par exemple, Didier à la base, la composition, ce n’était pas son truc (sic). Je l’ai poussé dans cette voie et il a adoré et crée de très belles choses comme des concertos. Je pouvais donner mon avis dans d’autres domaines de la musique que je connaissais, le jazz, mais aussi la variété. Mais je n’intervenais pas dans la musique classique, car je n’avais tout simplement pas la connaissance.

 


Les DNJ : Comment définiriez-vous votre coopération ?
JMS : C’était une construction. Le succès, cela ne se mérite pas, cela se construit. On peut avoir un talent énorme et ne pas avoir de succès. On prenait les paris ensemble. J’ai eu des relations fortes de confiance exceptionnelles avec des artistes, comme Joe Zawinul, Aldo Romano, Uzeb, Louis Sclavis mais je n’ai jamais eu des relations aussi poussées qu’avec Didier. On était à fond dans plein de domaines. Alors on peut se demander pourquoi. Je ne sais toujours pas aujourd’hui. C’était comme cela. Cela ne pouvait être autrement.

 


Les DNJ : Et pourtant votre coopération s’est achevée ?
JMS : Il y eut plusieurs paramètres. Cela faisait quinze ans que nous étions « à fond les ballons » et nous avions tout fait, tout refait. Et puis il y avait de la compétition, d’autres artistes qui commençaient à faire parler d’eux de manière très forte, Michel Petrucciani, Richard Galliano, Biréli Lagrène... Didier n’était plus le seul au sommet. Tous les grands artistes ont connu cela, le creux de la vague. Nous ne trouvions plus d’issue. Et surtout, Didier avait très envie de travailler dans la musique contemporaine, la musique classique. Et là ce n’était pas du tout mon domaine. Nous sommes arrivés à un carrefour et nous avons décidé d’arrêter. Ce ne fut pas facile, ce fut un choc. C’était fatal. En fait ce fut un mal pour un bien car cela a permis à Didier de faire énormément de choses qu’il n’aurait pas pu faire avec moi et personnellement j’ai pu aussi travailler avec d’autres artistes comme Maceo Parker, Mike Stern, Joe Zawinul, de prendre des responsabilités à la SACEM. Avec Didier, nous sommes restés proches et nous avons su sacraliser notre période commune de travail. Il avait souhaité retravailler avec moi trois ou quatre ans avant son décès mais je n’ai pas voulu et à la réflexion, il a compris que ce n’était pas une bonne idée. Il était préférable que nous restions proches et amis sans essayer de regarder en arrière. »

 

 

Didier Lockwood. Le jeune homme au violon’. Coffret comprenant 2 CD audio avec 21 titres, un DVD de 27 minutes (interviews de  Didier Lockwood, Stéphane Grappelli, extraits de concerts des années 80) et un livret de 150 pages et 100 photos avec 60 témoignages dont Philip Catherine, Aldo Romano, Francis Lockwood, Henri Texier, Martial Solal, Thomas et David Enhco, Caroline Casadesus… .
JMS/ PIAS. Sortie le 9 octobre.

 

 

Jean-Louis Lemarchand.

 

 

©photo Christian Rose-Fastimage.

 

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