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2 octobre 2008 4 02 /10 /octobre /2008 06:32





Figure incontestable du jazz et bien au-delà, Maria Schneider s’est imposée à la tête de son orchestre comme une compositrice et directrice à la dimension de Duke Ellington, George Russell, et surtout Gil Evans dont elle a été longtemps la plus fidèle élève. Ses albums ont tous acquis une dimension d’œuvre d’anthologie contribuant à rénover la musique pour « big band » bien au-delà de la conception classique du jazz. Depuis qu’elle a quitté son label pour voler de ses propres ailes au travers de la plate forme Artistshare, elle n’a jamais autant connu le succès auprès de la presse et du public du monde entier. Celle qui a conquis cet été le public de Vienne puis de Nice a connu la consécration suprême aux Etats Unis puisque lui fut décerné au printemps un Grammy Award pour son œuvre de compositrice. Au lendemain de cette cérémonie, Maria Schneider, de retour à New York a bien voulu nous accorder un entretien 

 
DNJ : Tout d’abord félicitations pour le Grammy Award que vous avez gagné cette année et qui est si rare dans le monde  du jazz. Avez-vous eu une pensée pour Gil Evans lorsque l’on vous a remis ce prix ?

MS : Merci. Je suis effectivement très fière car cela représente tant de travail pour moi et pour tous les membres de l’orchestre. Mais pour être tout à fait honnête je n’ai pas vraiment pensé à Gil à ce moment là. Bien sûr d’une manière générale je pense beaucoup à lui mais pas spécifiquement à ce moment là. Vous savez, ma musique est très connectée à celle de Gil mais il y a aussi beaucoup  d’autres influences. Je ne veux pas donner l’impression que ma musique s’est éloignée de celle de Gil mais en même temps pour être tout à fait honnête mes pensées ce soir là étaient ailleurs. J‘etais surtout surprise pare qu’il s’agissait d’un Award décerné pour les Compositions et que généralement il est décerné à des compositeurs classique par des musiciens qui viennent du classique. C’est pour cela que j’ai été très surprise qu’ils écoutent et apprécient mon travail.

 

DNJ : Cet Award est aussi quelque chose d’important à la fois pour le jazz mais aussi pour les Big bands ?

MS : Peut être mais ma musique peut difficilement être associé à la notion traditionnelle des big band de jazz. C’est un orchestre mais que l’on peut difficilement classer dans cette catégorie

 

DNJ : Pourtant vous contribuez à faire évoluer les formes du jazz 

MS : Je ne sais pas si l’on peut dire cela car je n’ai pas du tout ce type de prétention dans mon travail. J’aime le jazz et j’aime l’improvisions. Mais il y a tant d’autres musiques que j’aime et que j’essaie d’intégrer dans mon travail. Bien sûr le jazz mais aussi la musique brésilienne, le classique etc…. C’est tout ce qui me nourrit et pas seulement le jazz. J’essaie de me représenter ce point où nous avons plus une vue beaucoup plus globale de la musique. Mais c’est vrai que le jazz a cela qu’il est une des rares musiques à s’imprégner d’autres cultures, d’autres musiques. C’est pourquoi le jazz est le résultat de la fusion de cultures, de rythmes, des harmonies européennes, des percussions africaines etc. Du coup comme ma musique se nourrit aussi de beaucoup d’influences et laisse une grande place à l’improvisation, elle se rapproche du jazz. Mais je ne sais pas si c’est en soi du jazz.

 

DNJ : Quand on entend par exemple un morceau comme « Aires de landos » dans votre dernier album il est clair que le point de départ n’est pas le jazz mais plutôt le pattern musical, le motif de base qui vous intéresse

MS : Exact. C’est vrai mais dans un sens je ne l’aurai jamais écrit de la sorte si je n’avais pas eu ce background musical en jazz. Le jazz n’est pas toujours mon influence la plus évidente mais c’est toujours là dans les fondations de ce que j’écris. Aussi parce que le jazz comporte des développements harmoniques très différents de ce que l’on trouve dans la musique classique

 

DNJ : Vous semblez être à l’affût de toutes les musiques que vous pouvez entendre dans le monde

MS : Je ne suis pas seulement à l’écoute, ce n’est pas cette notion. On n’est pas à l’affût de ce que l’on est intrinsèquement. Je m’imprègne de toutes les musiques parce que la musique me nourrit naturellement

 

DNJ : En concert vous prenez toujours le temps d’expliquer au public la genèse de vos morceaux. La part d’expérience personnelle semble être quelque chose de très importante dans votre musique et que vous voulez partager

MS : Ma musique est très autobiographique. Alors je pense que c’est important pour moi d’expliquer au public, spécialement aux non musiciens, les orientations que je prend, ce que je veux exprimer et faire comprendre d’une manière plus générale la motivation des compositeurs pour exprimer, par la musique quelque chose de très intime parfois. C’est pourquoi je cherche à partager toujours cela avec le public

 

DNJ : Justement comment parvenez vous à ce que vos musiciens semblent si liés à vos expériences personnelles. Comme s’ils s’appropriaient votre propre histoire. Comment les choisissez vous ?

MS : Cela fait tellement longtemps que nous jouons tous ensemble ! Au début j’ai juste commencé avec des musiciens que je connaissais personnellement du collège ou de new York.  Nous avons donc tous très impliqués ensemble dès le départ. A tel point que cela a été d’ailleurs très douloureux lorsque Rick Marguitza est parti vivre à Paris. Mais il se passe quelque chose dans ce groupe parce que chacun de ces musiciens est très impliqué. Moi en tant que compositeur et eux en tant que solistes et aussi parce qu’ils jouent ma musique morceau après morceau depuis si longtemps. En fait j’ai beaucoup appris avec eux en tant que musiciens. C’est certainement eux, qui ont le plus influencé ma manière d’écrire. C’est vraiment une influence mutuelle qui s’exerce dans ce groupe et c’est pourquoi nous sommes toujours si connectés les uns aux autres. Ce n’est pas comme si à chaque fois nous reprenions un nouveau projet avec de nouveaux musiciens. Pour la plupart nous vivons ensemble depuis presque 20 ans !

 

DNJ : Beaucoup de vos solistes sont très demandés. Sont ils toujours disponibles ?

MS : En fait j’ai la chance de pouvoir prendre des gigs longtemps à l’avance et de pouvoir l’organiser. Si ce n’est pas le cas je ne prend pas l’engagement. Par exemple pour cet été il a fallu que je prévoie assez longtemps à l’avance pour être sûr que tout le monde était disponible pour cette tournée.

 

DNJ : Skye Blue est maintenant derrière vous, quelles la nouvelle direction de vos projets ?

MS : Rien pour la formation pour le moment. J’écris pour un Orchestre de Chambre et pour Dawn Upshire ( la soprano). C’est un programme classique qui n’a rien à voir avec l’improvisation. Plus lié à Messiaen ou à Stravinsky. Mas c’est du classique et il n’y a ni section rythmique, ni improvisation. J’écris aussi pour un quatuor à cordes.

 

DNJ : Ce qui est incroyable dans votre succès aujourd’hui c’est votre indépendance. Vous n’êtes attachée à aucun label. Seriez vous prête à signer à nouveau avec une grande maison  ou préférez vous continuez comme aujourd’hui.

MS : Définitivement, je ne changerai pour rien au monde. C’est vraiment la meilleure situation pour moi en terme d’enregistrement, de capacité à mener un large projet qui coûte beaucoup d’argent. J’ai maintenant une renommée assez large sur mon site web. Du coup si je lance un projet j’ai tout de suite beaucoup de monde pour m’aide à le porter, à le soutenir. Et tout l’argent que les gens sont prêts à payer pour acheter mon album va directement dans l’enregistrement de cet album, directement et non à tous les intermédiaires (producteurs, distributeurs etc….). Il y a beaucoup d’argent en jeu. Vous savez Skye Blue a coûté 170.000 $ !

 

DNJ : Réalisez vous l’influence que vous avez aujourd’hui sur les jeunes compositeurs ?

MS : Je ne sais pas trop. Je sais que parfois de jeunes compositeurs viennent me voir et me disent cela. C’est bien, non ?

 

DNJ : Quel genre de conseils leur donnez vous ?

MS : La première chose que je voudrais leur enseigner, c’est de trouver confiance en eux. Il ne faut pas qu’ils s’enferme dans des questions du genre «  est ce que je peux écrire ça, est ce que c’est musicalement correct de procéder comme ça » ?. Tout artiste doit vraiment apprendre à développer sa propre individualité. J’espère que j’influence des gens de bien des manières mais avant tout ce que je voudrais transmettre aux jeunes n’est pas par rapport à la façon dont leur musique sonne mais surtout dans leur capacité à trouver quelque chose de très personnel en eux même. C’est ce que ma transmis Gil Evans. J’a travaillé longtemps avec  lui mais il m’a encouragé à m’en détacher, à trouver quelque chose en moi que n’était pas lui. Et c’est pourquoi sa musique à lui est si puissante. Elle est le prolongement de sa propre voix. Il est devenu le maître de sa propre voix. Et si vous écoutez George Russell c’est la même chose. Et Monk ! Et depuis le moment où j’ai quitté le collège c’est une question qui m’a poursuivi : c’est de savoir qui j’étais vraiment. C’est une question que se pose tout être humain mais que j’essaie de résoudre au travers de ma musique. Quelle est ma vraie voix ?

 

DNJ : Pensez vous que vous trouvé a réponse ?

MS : Oui je pense que je m’en approche. Mettez de côté l’aspect compositeur de jazz. Et tous les clichés qui vont avec. Tout mon travail a été de savoir ce que je voulais réellement par rapport à ce cadre, la section rythmique, les solistes improvisant et ces fondamentaux autour desquels on a l’habitude de composer avec ce schéma et ces variations. A partir de là j’ai commencé à me demander quelle forme je voulais, quelle sorte d’improvisation je voulais inspirer etc…. et plus je commençais à mettre des réponses sur chacun des aspects de ma musique et plus cette musique devenait vraiment mienne sans que, d’un coup me tombe dessus ma manière particulière de sonner, comme par hasard. C’est un long chemin vers soi même. La musique est devenue la mienne dès lors que j’ai pu répondre à cette question : qui je suis ? Simplement par ma propre décision,sur la musique.

 

DNJ : Dans votre musique il y a parfois une certaine exaltation. Vous semblez heureuse dans votre musique

MS : Vous savez, c’est quelque chose qui est venu lorsque je suis all au brésil. Regardez bien ce que j’ai pu enregistrer avant et après être allée au Brésil. Ma musique avant était beaucoup plus sombre, plus sur un mode mineur mais aussi  certains moments, intense. Après être allée au Brésil j’ai été influencé par l’harmonie, une certaine joie de vivre, quelque chose de plus léger. La musique est devenue une sorte d’alchimie qui m’a permis de transformer la souffrance en beauté et en son plus joyeux. Je suis de plus en plus fatiguée par ce côté très sérieux du jazz conventionnel. Beaucoup de musiciens aujourd’hui veulent aujourd’hui aller plus loin, jouer plus de notes, faire de la musique plus complexe  La musique devient alors si dense quelle en est presque hermétique. Du coup je ne sais pas ce qu’ils veulent dire et cela ne me transporte pas.

Propos recueillis par Jean-Marc Gelin

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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