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21 octobre 2008 2 21 /10 /octobre /2008 07:31

Intuition 2008




Il faut l’entendre comme un flux. Un flux vital. Quelque chose d’organique qui est à la musique ce que l’air ou le sang sont à l’être humain. Dans cet album, le pianiste Sud Africain Abdullah Ibrahim dont on sait qu’il a pris ce nom depuis sa lointaine conversion à L’Islam (il s’appelait Dollar Brand avant), ne fait autre chose que de nous raconter en un flot ininterrompu ce qu’est profondément son histoire musicale, ontologiquement ce qu’il est musicalement. A 75 ans ce mouvement l’emporte dans un flot continu mais jamais bavard où chaque morceau est lié au précédent, dans la continuité logique de la phrase. Comme la continuité logique du souffle de vie. Nous avions eu ce bonheur de l’entendre il n’y a pas si longtemps lorsqu’il était venu à Paris nous présenter ce projet. Plus d’une heure durant laquelle le pianiste ne leva pas les mains de son clavier, nous invitant à le suivre dans cette histoire si personnelle qui raconte sa passion pour Duke Ellington, pour la musique des townships, pour Coltrane et bien sûr pour Monk. Mais si chaque morceau se trouve lié à celui qui le précède grâce à une maîtrise époustouflante des transitions, le jeu d’Abdullah Ibrahim n’est jamais une logorrhée. Car il y a aussi dans ce jeu là sa part de réflexion intime, les hésitations et les partis pris, les phrases annoncées et les silences, les fameux silences qui marquent la respiration, la réflexion, la pause et l’attente toujours en éveil de la note qui le suit. Jamais égocentrique, sa musique s’offre dans un moment de parfait accomplissement. Sa musique s’écoute et se danse et se chante et se vit et nous pénètre de sa profondeur, jamais de sa gravité et sa musique se fait aussi poignante que légère, flâne, traîne, se regarde parfois comme elle s’écoute. On peut passer ce disque cent fois, il s’arrête là où il commence, il représente un cycle non interrompu, il est une histoire d’amour de l’homme avec  son piano, de ce qui fait son histoire du jazz, ses propres racines, de ce qui fait qu’avec quelques uns il continue à écrire encore et toujours parmi les plus belles histoires du jazz. Senzo veut dire ancêtre en  japonais. C’est bien dire combien cette musique là laisse son empreinte et se traces indélébiles. Elle a fait ce qu’est aujourd’hui Ibrahim Abdullah. D’autres plus jeunes y viendront, y reviendront et s’en nourriront encore longtemps.

Jean-Marc Gelin

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