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2 juin 2006 5 02 /06 /juin /2006 10:04

MARTIAL SOLAL : entretien avec Xavier Prevost

 INA - Éditions Michel De Maule – 263p.

+ 1 DVD-CD Rom interactif

 

 

 

 

 

 

Ce livre d’entretien de Xavier Prévost avec le grand maître du piano jazz français qu’est Martial Solal est une oeuvre qui fera date.

 

 

 

 

 

 Outil pédagogique exceptionnel il se présente sous la double forme du livre et du DVD Rom. Ce dernier est la reprise filmée des entretiens publiés dans le livre avec une formule interactive qui permet à l’auditeur- lecteur de passer de l’un à l’autre tout en gardant la continuité du discours. Découpé en séquences et doté d’un moteur de recherche le DVD Rom permet de faire des recherches par mots clefs et d’accéder ainsi directement  à la séquence filmée où ces mots sont évoqués au cours de l’entretien. Il s’agit donc d’un outil de recherche indispensable qui devrait faire date dans ce genre d’édition.

 Sur le fond le format de ces 9 heures d’entretien (rien moins que 8’’54 pour être précis) permet une rencontre de grande tenue qui ne contente pas de mettre Solal en position de raconter sa carrière et son œuvre (ce qui est quand même le cas sur la première moitié passionnante du livre) mais aussi de la faire réagir sur des grands sujets transverses liés à la musique ( l’apprentissage, la composition, l’enseignement et la transmission, l’improvisation, le statut social de l’artiste). Ou encore de le regard Solal porte sur les grands pianistes de jazz d’hier et d’aujourd’hui.

 Ce qui frappe avant tout au cours de ces entretiens, c’est la très grande honnêteté intellectuelle avec laquelle Solal s’est livré à l’exercice. Radical refus de toute langue de bois. Homme sans concession aucune, Solal est un homme de jugements tranchés. Sévère sur bien des points. Il a par exemple des idées bien précises sur ce qui relève du jazz et ce qui n’en relève pas. Le jazz Rock ? « Ce sont des parenthèses, il faudra rejuger tout ça dans plusieurs dizaines d’années. Ces aventures là ne seront pas considérées comme des évolutions du jazz » (P.109). Le Free jazz ? « je n’étais pas favorable au côté bidon, je ne connais pas de mot plus élégant pour dire que n’importe qui pouvait faire n’importe quoi, y compris Ornette Coleman » (p.106)

Particulièrement sévère (ou exigeant) avec ses contemporains, certains en prennent pour leur grade. Et non des moindres : Keith Jarrett ? « J’aime tout ce qu’il fait lorsqu’il cesse de jouer en solo. Le solo n’est pas à la portée de toutes les bourses » (p.185). Même Portal avec qui il joue souvent a droit à une amicale vacherie «c’est extrêmement difficile à dire mais je pense que Michel aborde le jazz comme une passion, il brûle de passion pour le jazz, il est formidable pour ça mais j’ai du mal à admettre qu’il ait compris vraiment l’histoire du jazz » (p.155).

Mais sur son étagère on trouvera quand même beaucoup de monde depuis Art Tatum à Joachim Kuhn en passant par Mc Coy Tyner ou Manuel Rocheman (son ancien) élève ou Jean Michel Pilc. Parmi les personnes qui on beaucoup compté pour Solal et dont il est longuement question dans le livre on trouve aussi des personnalités immenses à la construction musicale et intellectuelle un peu similaire : son grand maître André Hodeir et dans une moindre mesure Lee Konitz avec qui il a joué souvent.

Solal ne renie aucune influence et même les revendique (« on naît forcement d’un père »). Il affirme simplement qu’aujourd’hui et depuis très peu de temps il  sait enfin jouer du piano. Son œuvre est réputée difficile et c’est sans concession qu’il juge le public qui ne le comprend pas : «  En général les gens qui vous disent – j’admire ce que vous faîtes mais cela me laisse indifférent, ça ne me touche pas-, je leur dis « mais c’est votre problème, c’est votre culture qui n’est pas suffisante, vous ne pouvez pas accéder à tel type de culture si vous n’avez pas franchi d’abord les étapes culturelles » (P.112). Jugement sévère et clairvoyant et qui a le mérite d’éviter le politiquement correct. C’est le moins que l’on puisse dire.

Solal avec son exigence absolue en matière musicale fait néanmoins un petit clin d’œil à ce  public ignorant lorsqu’on lui parle de son association avec les frères Moutin : « les frères Moutin sont merveilleux. Ils ont tout pour plaire. Je vais enfin devenir un pianiste commercial grâce à mes beaux accompagnateurs »

 Sur la place du jazz dans l’histoire de la musique, l’homme qui a créé le Dodécaband  et qui a composé des œuvres majeures comme Suite en Ré bémol pour quartette de jazz a une réflexion monumentale : « je pense que le jazz pour passer la rampe des siècles, devra posséder, de plus en plus, un répertoire d’œuvres importantes, et pas des petits thèmes prétexte à improvisation » (p.62). Puis plus loin «  le jazz pour durer devra laisser des traces qui ne sont pas des traces seulement de musique improvisée, mais de musique écrite, d’une certaine durée »

 Réalisés dans sa maison à Chatou par Xavier Prévost (Producteur et journaliste sur France Musique et grand connaisseur de l’œuvre Solalienne), ces entretiens permettent au Maître de prendre son temps et d’entrer en profondeur (mais pas toujours) dans les sujets abordés.  Si l’on peut être parfois dérangés par certaines redites (forcément en 9 heures on se répète fatalement) ou par le côté name dropping que lui impose Xavier Prévost à certains moments ( les continuels « et untel vous en pensez quoi ? » finissent par lasser), on est en revanche passionnés par le discours que l’intervieweur suscite chez Solal dès lors qu’il est question de choses comme la composition, l’improvisation, l’apprentissage de la musique, l’exigence par rapport à soi même, ou la maîtrise technique ( « la technique a pour avantage de vous laisse jouer ce que vous voulez, au moment où vous le voulez, sans brider votre imagination. La technique devient un gage de liberté, à condition d’être une liberté surveillée » p.200). Et c’est avec une infinie patience et un art consommé de la pédagogie, que Solal revient toujours à l’explication didactique. Avec la façon extrêmement posée de celui qui a acquis la certitude de l’expérience, il nous donne avec des mots très simples de lumineuses leçons de musique.

 Rares sont les ouvrages consacrés à des musiciens vivants qui permette une telle profondeur de champ, une telle place laissée au temps, une telle dynamique dans la conduite de l’entretien qui permet un tel éventail des thématiques et des sujets abordés. Cet ouvrage passionnant à plus d’un titre possède une admirable construction, un plan précis et une très grande cohérence d’ensemble.

 Et rares sont les artistes qui acceptent avec autant d’honnêteté intellectuelle de répondre ainsi sans aucun détour aux questions qui pourraient sembler anodines en apparence. Martial Solal n’enseigne plus. Ne donne plus de master class. Mais accepte gracieusement de recevoir chez lui quelques disciples pour leur prodiguer les conseils d’un sage. Car il fallait de la part de Solal une grande clairvoyance sur son propre statut pour se permettre une telle liberté de penser. La conscience pleinement assumée du vieux sage. De celui qui sait bien que ce statut est celui d’une véritable légende vivante du jazz.

 Jean-Marc Gelin

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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