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14 mai 2009 4 14 /05 /mai /2009 07:11

Steven Brower

Editions de la Martinière

2009, 32 euros

 

 

On croyait à peu près tout connaître de Louis Armstrong. Pops comme on l’appelait n’avait d’ailleurs rien d’un cachottier et les trois versions  complètes de son autobiographie ( « Ma vie à la Nouvelle-Orléans ») avaient levées bien des voiles sur les premières années de sa vie de musicien. Certes, plus tard un ouvrage entièrement consacré à la majijuana avait bien été censuré par son éditeur mais il n’empêche, l’exposition publique de Satchmo était telle qu’il y avait peu de chances que le moindre interstice ait pu échapper à la vigilance de tous les paparazzi de la planète.

Et pourtant ce que nous découvrons là, aujourd’hui, plus de trente ans après sa disparition est une facette totalement inédite de l’art de Louis Armstrong. Car nous étions bien loin d’imaginer qu’en dehors de ses performances innombrables, Louis Armstrong développait l’âme d’un autre artiste, un plasticien éprit de collage. Dans le sein du sein, dans sa maison de Corona, se cachaient ainsi des centaines et des centaines de collages réalisés par Armstrong pour ornementer les boîtes des bandes magnétiques sur lesquelles il s’enregistrait compulsivement, pour tapisser certains murs de sa maison, pour en faire des cartes de vœux ou tout simplement pour les offrir à des amis.

 

Ce travail-là n’a rien à voir avec celui des  surréalistes dans la mesure où il est au contraire ancré dans la réalité concrète de la représentation de Louis Armstrong au travers des photos du trompettiste tirées de la presse, des promos, des covers, des photos de tournage etc… Mais c’est surtout une vraie démarche d’artiste qui s’illustre ici en maître de l’improvisation et du rythme : dans sa façon de coller, de couper d’agencer, d’organiser sans ordre préétabli, de colorer, d’annoter, de choisir les adhésifs qui viennent orner. Stachmo réalise ses collages comme des chorus. Avec autant de passion ( si l’on en juge par la collection abondante qu’il réalisait frénétiquement) que d’humour, Louis Armstrong dévoile un regard démultiplié sur lui même. Mais alors que l’on avait de Pops l’image d’un homme représentant la modestie incarnée, Louis Armstrong est ici dans une sorte de culte de sa propre personnalité. Entre l’étonnement enfantin et candide de celui qui est surpris lui-même par sa propre popularité, et un sens sous-jacent de l’autodérision. Armstrong y est souvent drôle, hilare même avec ce sourire légendaire. Parfois grave ( c’est rare), souvent poétique ( comme ce collage où, discrètement la photo de King Oliver est collée à l’intérieur de la tête de Louis Armstrong) ou un tantinet coquin ( comme cette danseuse callipyge que le trompettiste s’était empressé d’offrir à des amis de peur que Lucille, son épouse ne le découvre). On est plus gêné en revanche lorsque l’on voit ces photos de Louis Armstrong baisser son pantalon pour la promotion d’une marque de laxatif (ce qui ne gênait nullement le trompettiste qui assumait largement).

Une très belle introduction du critique Hilton Als et des repères chronologiques utiles en début d’ouvrage viennent judicieusement compléter ce livre magnifique. Reste quelques imprécisions ( Mez Mezzrow annoncé comme trompettiste p.ex) et des indications parfois absentes ( on aurait aimé savoir à partir de quand Louis Armstrong a commencé ce travail) et une absence totale de datation des collages dont on reconnaît la difficulté puisque Armstrong lui même ne les avait pas daté et que les photos utilisées venaient de ses archives personnelles.

Il y aurait de cet ouvrage matière à une belle exposition pour un galiériste un peu audacieux. Où l’on découvre un vrai regard d’artiste dont on ne saura jamais réellement qu’elle était chez lui sa part de comédie et d’autodérision. Ce qui est soi un beau moment d’humanité aussi tendre que joyeux. Donc poétique.

Jean-marc Gelin

 

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