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31 mai 2009 7 31 /05 /mai /2009 09:42

Bee Jazz 2009

 

Il est parfois difficile de comprendre la démarche d’un musicien, d’autant plus lorsqu’il met son instrument au vestiaire (en l’occurrence la contrebasse, dont il joue fort bien) et qu’il se retrouve directeur artistique de l’Orchestre National de Jazz (ONJ). Je veux bien sûr parler de Daniel Yvinec, dont le premier projet avec l’ONJ : Broadway in Satin (une relecture des chansons interprétées par Billie Holiday), nous avait totalement désespéré lors de l’ouverture de Banlieues Bleues (comment peut-on traiter une chanson aussi dramatique que Strange Fruit à la manière d’une chansonnette divertissante de Broadway ?). On attendait donc au tournant ce projet autour des chansons de Robert Wyatt, en se disant que de toute façon, ça ne pouvait pas être pire que la catastrophe précédente. Si effectivement le disque dans son ensemble est écoutable, la prestation scénique du groupe lors du récent Festival Jazz à St Germain (le 23 mai dernier) était froide et mortifère (due en grande partie à l’interprétation des chansons sans la présence physique des chanteurs, en utilisant des voix samplées). Elle a été sauvée par Eric Truffaz (qui n’est pourtant pas la chaleur humaine incarnée), mais qui a joué le jeu du soliste de jazz, en se donnant à fond et en faisant le show (ce qui n’est pas vraiment le cas des autres membres du groupe). Le projet discographique, quant à lui, nous paraît tout de même intéressant, bien que sa démarche nous laisse souvent perplexe et l’on aurait mille questions à poser à Daniel Yvinec et Vincent Artaud (qui a assuré les arrangements) sur la plupart des choix artistiques qu’ils ont opérés. Tout d’abord l’idée première, plutôt saugrenue, qui consiste à partir des voix pour composer la musique et les arrangements. Chaque chanteur ou chanteuse invité a interprété sa chanson de Wyatt « a capella » et c’est à partir de ces samples que l’orchestre a travaillé la musique et les arrangements. Comme l’explique Yvinec : « Je voulais redonner à la voix son statut de personnage principal, partir du bijou pour concevoir l’écrin, en brodant autour des voix, des parures d’orchestre ». Ce postulat étant fixé, il restait à choisir les chansons de Wyatt ainsi que les chanteurs ou chanteuses pour les interpréter. En ce qui concerne le répertoire, on note l’absence de The Sea Song (morceau d’ouverture du chef d’œuvre Rock Bottom), car son interprétation avait été confiée à Alain Bashung, qui à l’article de la mort, n’a pas pu l’enregistrer. Yvinec a préféré se passer de ce titre-phare plutôt que de le confier à un autre (c’est justement sur ce morceau que Truffaz, en concert, nous a enflammé en improvisant sur sa ligne mélodique). Sinon on retrouve d’autres titres célèbres comme Alifib (lui aussi extrait de Rock Bottom), Shipbuilding (chanson qu’Elvis Costello a offert à Wyatt), O Caroline (période Matching Mole) ou Alliance (tiré de l’excellent Old Rottenhat). Notons que les autres titres sont moins connus et plutôt rares, en particulier les six chansons que Robert Wyatt chante lui-même et qui constituent à nos yeux (et surtout à nos oreilles !) l’intérêt principal de cet album. Wyatt n’avait pas de nouveau morceau à proposer à Yvinec pour ce projet. Il a choisi des titres qu’il n’a pas composé, pour la plupart, et qui ne figurent pas sur ses propres albums, mais qu’il a bel et bien chanté au cours de sa carrière, comme les excellents The Song, Kew Rhone et Gegenstang (tous trois présents dans l’album Songs de John Greaves et composés par la paire Greaves/Blegvald). Il propose aussi le très sensible Te Recuerdo Amanda du chanteur chilien Victor Jara (assassiné par Pinochet) et une nouvelle version de Vandalusia (composée pour Old Rottenhat). En ce qui concerne les autres chanteurs(euses) invité(e)s, les choix d’Yvinec sont toujours aussi discutables. Si l’on apprécie la présence chaleureuse et inattendue de Rokia Traoré sur un Alifib, qui nous surprend par son originalité, nous sommes consternés par Irène Jacob massacrant Del Mondo et Daniel Darc, qui se prend pour un crooner en chuchotant maladroitement la superbe mélodie de O Caroline. Yaël Naïm et Camille sont de bonnes chanteuses, mais leurs versions respectives de Shipbuilding et Alliance ne tiennent pas la route, car elles sont trop proches du registre de Wyatt avec l’émotion en moins. Des versions plates et sans grand relief, qui nous laissent de marbre. Car enfin qu’est-ce qui nous touche le plus dans la musique de Wyatt, si ce n’est SA BOULVERSANTE VOIX. Pourquoi Yvinec a voulu que l’émotion suscitée par la voix de Wyatt disparaisse complètement avec ce choix de chanteurs(euses) issus du monde de la chanson dite de variétés (n’ayant rien à voir avec le jazz ou la pop psychédélique anglaise d’où vient Wyatt). Enfin parlons maintenant de l’orchestration : si le travail de Vincent Artaud nous paraît cohérent aves sa propre démarche artistique, créant une masse sonore orchestrale électro-acoustique tout à fait intéressante et qui ressemble à ses projets solos. Le rôle de chaque soliste est très décevant pour un orchestre se réclamant du « jazz », les morceaux étant réduits à de courts formats de chansons et les musiciens se retrouvent prisonniers d’un processus où la musique n’est que broderie et parure. Afin de mettre en valeur les jeunes et brillants musiciens de l’orchestre, il aurait peut-être fallut proposer des versions instrumentales de ces chansons et de demander à chaque instrumentiste soliste de l’orchestre de s’approprier une mélodie de Wyatt en improvisant dessus (exactement comme l’a fait Eric Truffaz sur Sea Song lors du concert de Jazz à St Germain).

 

Lionel Eskenazi
 

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