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4 février 2007 7 04 /02 /février /2007 07:47

JJJJJ   WILLIAM CLAXTON – JOACHIM E. BERENDT

 

NEW ORLEANS 1960

 

Editions Taschen

 

  

En 1960, le musicologue allemand,  Joachim E. Berendt proposa au photographe William Claxton de voyager avec lui à bord de sa Chevrolet Impala, à la rencontre du  jazz des États-unis. Claxton était jeune alors et n’avait encore acquis sa notoriété de photographe de jazz. Au cours de ce long périple l’une des étapes les emmena naturellement à la Nouvelle Orléans. Là dans ce travail qui s’apparente plus une véritable recherche ethnomusicologique, c’est un véritable choc pour le photographe alors que Berendt y voit autant de sujet de fascination qu’un formidable matériau pour le chercheur qu’il est. Car en pénétrant en Nouvelle Orléans, les deux hommes pénètrent au cœur d’un territoire à part entière dont les codes, le mode de fonctionnement et les mœurs ont tout pour stimuler l’intelligence et exciter le regard. Ils entrent dans ce territoire comme on entre dans un pays inconnu, en l’occurrence celui du Bayou. Et c’est alors l’occasion pour le photographe de saisir en pleine ère Kennedy et sur le vif ces clichés sublimes.

Territoire spécifique, autonome dans ses codes sociaux, ancré à la fois dans sa créolité que dans les réalités de l’Amérique raciste, ce pays presque autonome dans ses us et coutumes a pour lien social  la musique. Le jazz et le blues. Pays pauvre et misérable où la peine des jours rudes est transcendée dans de grands éclats de rires et de danse, magnifiée dans sa créolité joyeuse. C’est la Nouvelle Orléans des enfants traînant dans les rues une guitare ou un harmonica à la main, dansants pour d’invisibles badauds, pour le bonheur aussi gratuit que l’air que l’on respire, pour la frénésie du jeu libérateur du fardeau. Plus que nulle part ailleurs on y voit la musique alors exalter cette force de vie. Libérer l’homme. Dans cette Amérique créole de vieilles mamas habillées comme au sortir de la messe poussent encore le blues dans de vieux rades et jouent du piano bastringue le sac à main posé sur les genoux. Lien social invisible qui rapproche. Des enfants jouent de la trompette devant la maison de Louis Armstrong. Des figures légendaires, encore en vie lorsque les deux auteurs ont réalisé ce livre, hantent encore les rues de la Nouvelle Orléans. On y croise le vieux George Lewis, on y croise Kid Thomas, on y croise la chanteuse Lizzie Miles qui pose dans son salon, Jim Robinson et Slow Drag Pavageau errent encore dans les rues de Dumaine Street et l’on y croise aussi tout ceux qui n’ont pas de nom mais qui écoutent avec des flammes aux fond des yeux. Et puis bien sûr les fanfares et les enterrements auxquels la foule se mêle indistinctement puisque tous savent bien qu’une fois le mort mis en terre, cette fanfare déchaînera la liesse dans toutes les rues du quartier, que les gens descendront, qu’ils se mêleront les uns aux autres et qu’ils danseront derrière ces fanfares mythiques comme le George Williams Brass band, le Tuxedo ou le Eureka Brass band.

Pour un peu on regarderait ces images avec nos oreilles. Pour un peu on serait dans la peau du jeune Louis sur le perron de sa maison et l’on entendrait presque Buddy Bolden passer au loin avec son cornet.

Mais les auteurs, dans leur travail de recherche savent que cette Nouvelle Orléans est aussi le produit étonnant de sa créolité et d’un environnement profondément marqué par la ségrégation. Cette Nouvelle Orléans où quelques clubs de strip tease ont remplacé les clubs de jazz dans les rues du Vieux Carré reste profondément marquée par la violence raciste. L’auteur remarque avec le candide du chercheur cette fontaine d’eau où il y a deux robinets et sur le mur écrit à la main «  For White only / Coloured » et de s’étonner qu’il s’agisse pourtant de la même eau qui coule. Les deux reporteurs- chercheurs trouvent encore quelques illuminés comme le trompettiste blanc Nick La Rocca qui, quand il pose pour le photographe trouve encore le moyen d’affirmer que le jazz est une affaire de blanc « qu’il a crée avec l’Original Dixieland jazz Band » (NDR : premier groupe de jazz à avoir enregistré un disque). Peu importe puisque l’on voit bien en regardant ces clichés sublimes que le jazz est inventé tous les jours dans ces rues, qu’il est affaire collective et que de sombres imbéciles ne peuvent pas se l’approprier.

L’ouvrage se conclut sur la rencontre de nos deux auteurs avec un célèbre jouer de blues enfermé à la prison d’Angola. Rencontre poignante. Saisissante. Textes magnifiques qui disent la détresse. Photos incroyables de ces hommes qui chantent ou écoutent comme pour trouver refuge. Là encore on est au bord d’une émotion saisissante.

Les photos de Claxton sont prises en noir et blanc ou en couleur, comme pour montrer l’ancrage profond de la Nouvelle Orléans dans cette tradition que la modernité bouscule. Elles montrent des visages ou des foules. Ces photos sont belles car elles ne trichent jamais.

A l’appui de ces clichés, les éditions Taschen ont eues la lumineuse idée de joindre les textes de Berendt particulièrement éclairants dans leur dimension ethnomusicologique.

Un an après l’ouragan Katrina la publication de ce livre magnifique est salutaire. Cette (re)découverte de la Nouvelle Orléans nous bouleverse. Car nous savons aussi que la dimension sociale de cet ouvrage nous projette moins dans le passé que dans cette cruelle actualité. Celle que les caméras cette fois nous ont transmises. Celle qui montre que lorsque tout change, rien finalement au fond  ne change vraiment.

Jean-Marc Gelin

 

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