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17 janvier 2013 4 17 /01 /janvier /2013 22:44

 

 

 

Avec « Petit dictionnaire incomplet des incompris » (Editions Alter ego), ouvrage dédié aux héros de l’ombre de l’histoire du jazz (de Lorez Alexandria à Attila Zoller), Alain Gerber a obtenu le Prix du livre de jazz 2012 décerné par l’Académie du Jazz. Le prix vient ainsi récompenser pour la deuxième année consécutive l’éditeur Joël Mettay lauréat en 2011 avec « Ko-Ko » d’Alain Pailler. Absent de la cérémonie de remise des trophées le 15 janvier au Théâtre du Chatelet, le journaliste-romancier avait adressé un message-qui fut lu par le comédien Smaïn-en forme d’hommage à Jean-Louis Ginibre, rédacteur en chef de Jazz Magazine de 1962 à 1971, décédé le 9 décembre dernier à Los Angeles.

Voici dans son intégralité le texte de ce message :

 

 

« C’est un paradoxe si l’on prend en compte la valeur des mots, mais le fait est qu’il est encore plus gratifiant de donner un peu que de beaucoup recevoir. C’est pourquoi, ayant reçu de cette académie (Jacques Aboucaya et Pierre de Chocqueuse, entre autres, le savent bien) plus que je n’aurais osé en espérer, je vais décupler mon plaisir en décernant un prix à mon tour. À titre tout à fait personnel, mais aussi, par malheur, à titre posthume pour ce qui regarde l’heureux lauréat : Jean-Louis Ginibre.

Il y a près d’un demi-siècle, je vivais tranquille dans ma province, à la tête d’environ trois cents disques (je passais là-bas pour un entasseur à demi fou), de la poignée d’ouvrages sur le jazz alors publiés dans la seule langue que je pouvais lire, et de collections encore minces de Jazz Hot et de Jazz Magazine. J’imaginais — j’imaginais vraiment — les critiques de jazz comme un aréopage de vieux messieurs omniscients, extrêmement barbus, extrêmement dignes, extrêmement décorés, parangons de l’exigence intellectuelle et de la rectitude morale. Ginibre, un beau jour, à la suite d’une initiative que j’avais eue et que je regrettais déjà, m’a déclaré tout à trac que je serais l’un d’eux. Aux avantages du privilégié s’associait ainsi la sombre jouissance de l’usurpateur. J’ai sauté dans le train de Paris, afin de rencontrer cet homme étrange. Au terme de notre entretien, il m’annonça qu’il allait me présenter quelques-uns de mes futurs confrères. Et quelle fut la première de ces graves sommités qui passa la porte de son bureau ? Philippe Carles, alors âgé de vingt-trois ans (ndlr : rédacteur en chef de Jazz Magazine de 1971 à 2006, auteur avec André Clergeat et Jean-Louis Comolli du Dictionnaire du Jazz chez Robert Laffont). En ce temps-là, les hommes portaient encore la cravate. Sans cela, je crois que ma déconvenue eût été sans borne.

C’est une question que je me suis souvent posée et que je me pose encore : par quel excès d’abnégation, Jean-Louis, toi, né rédacteur en chef, as-tu pu t’accommoder de mon ignorance en tant qu’amateur, de mon incompétence en tant que journaliste, de mes prétentions tout à fait déplacées en tant qu’homme de plume, et de toutes ces certitudes, aussi farouches qu’irraisonnées, dont, moi-même, je ne suis pas encore parvenu à me débarrasser aujourd’hui ? Cependant, les illusions que tu avais librement décidé de te faire sur mon compte auront accouché d’une réalité irréfutable : le mélomane professionnel que je suis, l’homme de radio que je fus, nombre des livres que j’ai publiés, les distinctions qu’ils ont reçues plus souvent qu’à leur tour. Dans cette mesure, j’espère de tout cœur que ceux qui, une fois de plus, m’ont fait ce cadeau, dont ils ne mesurent sans doute pas à quel point il me touche, me pardonneront si je leur avoue que toutes les récompenses du monde ne sauraient me bouleverser davantage qu’une simple phrase de Carles. Ayant lu ce Petit dictionnaire, il m’a écrit que notre ancien patron l’aurait apprécié.

Voilà, c’est après quoi j’aurai couru toute ma vie : soumettre enfin à Jean-Louis Ginibre un texte qui ne l’oblige pas à faire preuve d’indulgence. Même à titre posthume, je vous jure que ça vaut le coup. »

J.-L.L.

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commentaires

M
<br /> Merci d'avoir publié ce bel hommage à Jean-Louis Ginibre , quel plaisir d'avoir des nouvelles de Gerber et Carles : tous les jours de toutes les semaines ils nous parlaient de jazz avec<br /> intelligence et humour ,ils nous manquent : un responsable de Radio-France aura-t-il un jour la lucidité de les faire revenir s'ils en ont le désir ?<br /> <br /> <br />  <br />
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