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22 novembre 2009 7 22 /11 /novembre /2009 20:00

« Jazz Icons ». Naxos 2009.

 

Anita O’Day (voc) + en 1963 : Goran Engdahl (p), Roman Dylag (cb), John Poole (dr) ; en 1970 : Georges Arvanitas (p), Jacky Samson (1970), Charles Saudrais (dr).


 

La France a loupé Anita O’Day (et l’accueil qui lui fut fait sur le tard au Franc Pinot, alors qu’elle n’avait plus tous ses moyens, ne change rien à l’affaire). Après le splendide DVD Live in Tokyo ‘63 diffusé par « Kayo Stereophonic », ce volume de la collection « Jazz Icons » permet de mesurer idéalement l’originalité foncière et la présence scénique incomparable d’une des plus grandes chanteuses de jazz de tous les temps. L’intérêt majeur de ce DVD est de présenter Anita O’Day à deux moments-clés de sa carrière et de sa vie. En Norvège, en 1963, elle est au zénith après avoir gravé pour Verve une impressionnante série de chefs d’œuvre. Sa prestation est alors représentative de ses passages en clubs : une rythmique locale (Anita joue au chat et à la souris avec le pianiste, qu’elle pousse à sa limite de tempo sur un « Tea for Two » endiablé), son batteur attitré (et ami), le remarquable John Poole, un répertoire fait de standards et qui change peu mais qu’elle habite et revisite chaque soir comme un acrobate se jouant des lois de l’espace et de la pesanteur, un charisme et une sensualité qui conquièrent d’emblée le public. Car sur scène, Anita fait tout (chanter, danser, mimer le rythme, arranger et distribuer les choruses, apprécier la musique au quart de tour et avec l’espièglerie qui convient), sait tout, voit tout (la manière dont « elle sert » les caméras), maîtrise tout (y compris le temps qui passe en scrutant sa montre, à l’instar d’un Stan Getz affichant sa distance et son désabusement). Son swing, (écoutez-là impériale sur « Sweet Georgia Brown »), son scat (« On Green Dolphin Street »), sa manière absolument unique de phraser, de réarticuler les songs les plus éculés, la liberté de son placement rythmique font merveille. En 1970, en Suède, devant un auditoire plus large, le contexte a profondément changé : après une over-dose qui faillit bien la terrasser en 1968, Anita repart de plus belle pour une tournée européenne, formidablement accompagnée par le trio Arvanitas (dont elle note dans son autobiographie « High Times, Hard Times », p. 290, que si ses membres « ne parlaient pas l’anglais, ils savaient à coup sûr comment communiquer avec leurs instruments »,) et qui donnera lieu à un enregistrement (Live In Berlin). Le répertoire est peu différent de celui chanté en 1963 mais les qualités de la chanteuse ne se sont nullement estompées : sens de l’interprétation (l’enchaînement sensible, intime, Beatles / J. Kern autour de « Yesterday(s) »), infinie élasticité de la voix, finesse harmonique, drive et virtuosité vocale (« Four Brothers », « Tea For Two »). Avec pudeur et intelligence, la camera continue de la filmer une fois le concert terminé, repartant seule en coulisses, ses partitions précieusement serrées contre sa poitrine. Telle était effectivement Anita O’Day, seule pour mieux être libre en musique, amoureuse de la seule musique.

Stéphane Carini




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commentaires

C


Lionel,


Quelques remarques :

- il y a dans ton argumentation un parti esthétisant que je comprends mal : pourquoi un "simple" reportage présentant du jazz filmé serait-il critiquable surtout s'il s'agit d'un(e) musicien(ne)
rare, capté en des occasions uniques ? Vu sous cet angle, le DVD d'Anita O'Day mérite amplement ses 5* ! Comme toutes les grandes chanteuses, elle vampirise les images, la scène et le
reste...Rien que pour les images finales du concert de ' 70 (j'explique cela) il faudrait saluer le cameraman. Pourquoi la suit-il à ce point ? Qu'a-t-il compris ? A-t-il eu un flash pendant le
concert ? On ne le saura jamais mais bénissons-le pour ces images furtives (que la BBC n'aurait très probablement jamais prises) durant lesquelles Anita repart avec ses précieuses partitions
comme une écolière solitaire à jamais...

- je trouve d'ailleurs (bien que n'ayant pas ta compétence technique) ton jugement sur le concert de '70 excessivement dure. Quels étaient les conditions, les moyens ? Il faut nuancer et mettre
l'appréciation purement technique, somme toute assez secondaire ici, en regard avec le fait que cette période, durant laquelle la chanteuse revient à la vie et à la musique, ni plus ni moins (!),
n'était quasiment pas documentée, en CD comme en DVD a fortiori. Ajoutons que le concert de '70 permet à tous les ronchons (musiciens comme critiques et il s'en est trouvé ne belle tonne!) de
comprendre pourquoi le trio Arvanitas trustait les tournées de stylistes américains si divers !

- il y a d'ailleurs un contre-exemple intéressant à ta théorie, c'est le DVDV "Live '69" de J. Smith : quel luxe de moyens (4 caméras), des surplombs, des surimpressions, pour un bon concert de
l'organiste, sans plus. Mais aussi quelles contraintes d'espace (c'était bien la peine), quels angles compliqués, par rapport au guitariste, pour saisir des choses finalement assez simples. On le
voit, c'est bien la musique et la "prégnance" des instants qui doivent primer...Ouf on a eu peur ! 

- Alors le DVD d'Oscar Peterson : géant !!! Quelle musique !!! En quartet, si rare !!! Moi aussi, au départ j'ai réagi (avec mes modestes moyens de lecture cinématographique) comme toi et puis
non ! Bien sûr le quartet, comme un poing, tous resserrés en admiration, en choeur, autour d'Oscar, ah ces gros plans, et la ferveur d'Oscar, hyper-inspiré. Il importe d'ailleurs de replacer cela
dans son contexte : c'est avec ce DVD, ainsi coté,  qu'on a pu rendre un petit  hommage public, lors des "Chocs" de fin d'année, au génial pianiste (oui c'est moi qui ai suggéré à Alex
de le faire pendant les "Chocs de l'année" - applaudissements à droite ; doutes polis à gauche). Je dois dire que devant Martial Solal (talentissime musicien) et tous ceux qui avaient dédaigné
Peterson ou l'admiraient en cachette, c'était assez délectable...Car le microcosme jazzistique parisiano-français est ainsi fait qu'on a même failli n'avoir aucun  papier de fond digne de ce
nom sur Oscar (et c'est pas la pauv' bredouille de Bouteiller à l'époque...j'en ai encore honte pour lui rien qu'en en parlant...).

Voilà, le jazz est trop grand ppour que je note 5* un concert bien filmé du non-swinguant Dave Brubeck - et il doit s'en trouver une pelletée sur le marché - et en-deça un concert moins bien
réalisé et ô combien plus PALPITANT de Bud Powell, d'Hampton Hawes ou de je ne sais qui d'autre (je ne dis pas Oscar parce que lui, il est
servi).

Bon j'epère quand même qu'on va cesser de se disputer sur le nombre des étoiles car alors il faudra sérieusement songer à laisser tomber ce type d'illustration des jugements de fond....


 


Cordialement,

Stéphane.




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L


Oui tu as raison Stéphane, il faut aimer Anita O'Day envers et contre tous et dire aux jeunes générations qu'elle est une chanteuse majeure de
l'histoire du jazz. Mais c'est surtout la notation maximale de cinq étoiles qui me gênait  (tout comme le Choc de l'année DVD de l'an dernier sur le DVD d'Oscar Peterson, qui me gênait
pour les mêmes raisons). Sache que ce n'est pas une histoire de moyens financiers ou de moyens techniques, mais simplement une histoire de talent. La technique ou le pognon n'a rien à voir
là-dedans, mais quand tu es responsable de la captation d'un concert d'un musicien,  tu dois avoir des exigences artistiques, tu dois avoir un point de vue qui colle au propos,  tu ne
dois pas faire bêtement un "reportage" ,  autrement dit, tu fais aussi, à travers l'artiste que tu filmes,  une œuvre audiovisuelle, et  tu n'as pas le droit de faire
n'importe quoi. On peut filmer dans un club ou dans un festival avec des idées et du talent et même avec peu de moyens,(on est effectivement pas souvent dans la configuration BBC du DVD de Woody
Herman, mais même dans cette configuration, le filmage aurait pu être dégueulasse, si la personne impliqué n'avait pas eu d'idées de mise en scène). Voilà, tu comprends bien que c'est un sujet
qui me tient à cœur car je le vis souvent au quotidien et que j'ai pas mal réfléchi là-dessus. Je comprends ton point de vue et l'intérêt historique et musical de ce DVD, mais je considère que ce
n'est pas le "reportage " qui doit primer mais le point de vue artistique du réalisateur  sur le musicien qu'il filme. Est-il  pensable de faire une œuvre où il n'y a que le
fond qui prime (de ma même façon la forme ne doit pas non plus être l'élément essentiel). Il faut  dans tous les domaines artistiques (et la réalisation d'un film en est une)
constamment essayer de trouver une adéquation entre le fond et la forme, voilà le challenge qui m'intéresse et l'enjeu qui m'interpelle quand je chronique un DVD.


 


Amitiés


 


Lionel


 



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C

Cher Jacques Chesnel,

Je vous réponds avec retard, mes excuses.

Oui, la France a trop de fois censuré Anita O'Day. Ce DVD est l'occasion rêvée de lui rendre pleinement justice (en sus du désormais rare "Live in Tokyo '63"). Et de comprendre pourquoi le trio
Arvanitas a pu et su accompagner autant de stylistes américains si divers, avec cohésion et pertinence.

S.Carini.



Répondre
C

Cher Lionel,

Quelques éléments de réponse, en vrac :

- en commençant par la fin : "Que la talentueuse Anita O'Day méritait mieux que cela", je ne sais, sans doute, mais là est bien le problème : hors les deux (2) mythiques interprétations de Newport
' 58 et le récent (mais rare désormais) "Live in Tokyo ' 63" (qui doit satisfaire, je pense, ton exigence filmique), ce DVD est un document exceptionnel (aux plans musical et humain) pour les
raisons que j'ai dites : là où il y a pénurie, c'est bien, de mon point de vue au moins, l'impact documentaire et musical qui doit prévaloir et largement. Anita en club, bien ou mal filmée, c'est
inestimable !

- en revenant au début : je sais bien qu' "on ne peut pas chroniquer un DVD comme un CD" (j'avais remarqué, c'est un peu professoral ça...) mais...il y a DVD et DVD....et je m'étonne que tu ne
fasses pas la différence entre celui qui est consacré à W. HERMAN (l'idéal, nous sommes d'accord), filmé en studio, avec un dispositif scénique prémédité, des moyens (humains, techniques)
hyper-confortables qui autorisent le rendu que tu décris et le DVD consacré à des prestations "live" d'Anita O'Day. On ne peut pas filmer en club comme dans les studios de la BBC ! Et l'on imagine
bien que pour le come-back d'Anita en 1970, période sinistrée pour le jazz vocal (blanc de surcroît), les moyens pour filmer un concert ne sont pas du même ordre que ceux dont bénéficie Diana Krall
aujourd'hui !

- alors, dans ces conditions, que faire ? Pour les rééditions de CD comme pour les DVD, j'ai toujours eu la même position :

    * soit on dispose à foison ailleurs de témoignages de meilleure qualité technique et alors (mais alors seulement) on peut tenir le discours exigeant qui est le tien (et que je
comprends même si je le trouve un peu excessif) ;

    * soit ce n'est pas le cas et c'est la musique qui doit primer sur la qualité technique du support ou de mise en scène ;

- or nous nous trouvons dans ce cas : il faut bien voir qu'Anita O'Day a été censurée en France, huée, incomprise (Jacques Chesnel, sur notre blog des DNJ, le rappelle opportunément : en 1963 dèjà
! Dans un superbe article, en 1966, A. Gerber titrait pour Jazz Mag : "Qui a peur d'Anita O'Day ?", idem dans les années ' 70 où on l'a sacrifiée bêtement à la mode free (sarcasmes et pièces de
monnaie jetées sur la scène !), etc. Les chanteuses actuelles ne la connaissent pas ou à peine (je l'ai testé) : ce DVD, publié dans une collection de grande audience, est donc une chance
incontournable de la redécouvrir et les images des deux concerts qu'il présente se laissent tout à fait regarder ; 

- j'ajoute que je ne vois pas bien pourquoi l'on poserait en postulat une exigence de qualité technique pour ce type de DVD : il s'agit d'un témoignage non d'une ambition artisque déclarée. Comment
(budget, équipe, contraintes diverses) tout cela a-t-il été tourné, nul ne le sait...n'est-pas un peu facile de condamner un DVD en supposant qu'à chaque fois les moyens étaient au rendez-vous
?

- je quitte ce plan pour une remarque un peu acerbe, tu l'excuseras, j'espère : finalement pourquoi retrouverait-on sur tous les supports le même angle d'appréciation ? Là où Jazz Mag est
probablement sévère avec ce DVD pour des raisons techniques (si je te comprends bien), les DNJ en font la promotion pour des raisons musicales et historiques et je maintiens que la musique qui se
joue là, ce qu'on peut y voir d'Anita, à deux moments-clé de sa vie, vaut largement ****** (elles ne ont pas faites e la même chair, c'est tout)....Ouf ! le lecteur a de la chance !

- enfin, s'agissant de la voix d'Anita en 1970, il faut cerner d'où revient la chanteuse ! Je le dis dans la chronique, on peut difficilement passer cela sous silence....

Il faut aimer Anita O'Day : elle ne ressemble à aucune autre, tout son parcours, toute sa vie a été une prise de risques impressionnante, je crois que je vais continuer à la défendre, effets de
cadrage réussis ou pas...

A bientôt, 


Stéphane.


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C

aïe la nostalgie... je l'ai vue à Antibes cette année '63 où le public l'a sifflée... à cause de son chapeau et de ses gants... même qu'un idiot a crié dans la pinède:
"c'est Sarah Vos Gants" !!! grande chanteuse, assurément, merci de nous la remettre en mémoire


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