Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
8 juillet 2012 7 08 /07 /juillet /2012 22:27

Antoine-Herve---Oscar-Peterson.jpg
Troisième volume de la collection
Double  DVD : 2h 40 de concert filmé en public et 40 mn de bonus
www.antoineherve.com
RV Productions/harmonia mundi

ATTENTION/ ANTOINE HERVE est à l’affiche du Festival « OFF » d’Avignon : du 8 au 28 juillet, il donne tous les soirs une leçon de jazz à LA MANUTENTION (AJMI) 

Antoine Hervé, entouré des inséparables frères Moutin,  a choisi comme thème de sa troisième leçon de jazz, d’évoquer le génial Oscar Peterson . Massif, le pianiste dont les épaules faisaient quatre octaves de largeur, et dont les larges mains lui permettaient une digitalité extraordinaire,  n’en est pas moins un mélodiste accompli . Cette leçon est d’autant plus difficile que peu de musiciens ont relevé le défi technique d’un tel projet, mais Antoine Hervé fête chaque artiste de son panthéon, en jouant comme il sait le faire, les passeurs. Le principe est simple, nous faire voir en direct comment « se joue » la musique, en proposant un concert commenté, qui éclaire certaines approches stylistiques, décompose quelques points, tout en rappelant la biographie de l’artiste. Un exercice éminemment pédagogique qu’ Antoine Hervé réussit à merveille, quand il explique le principe de la « blues note », souligne la différence essentielle entre polyrythmie et rythmes balkaniques, révèle, marche à l’appui, ce qu’est la « walking bass » ou le « shuffle » ; il montre enfin comment moduler, c’est changer provisoirement de tonalité. On revit ainsi « à la française » les leçons prodiguées en public à un tout jeune public, dans les années soixante, par le compositeur chef d’orchestre Leonard Bernstein.  Les chapitres se décomposent ainsi le maître de l’harmonie, l’influence du blues et du gospel, le piano instrument polyphonique, la walking bass. Le trio passe aussi en revue les différents angles d’attaque de cette leçon : « A la manière de » dans le premier exemple « Blues for Oscar », une composition d’Antoine Hervé ; en harmonisant des compositions de l’artiste, dans la méconnue  « Suite canadienne » en quatre parties ; en jouant fidèlement des transcriptions (comme Lizst) dans l’exemple choisi de « When lights are low » de Benny Carter.
Classé quatre ans de suite « meilleur pianiste » dans Downbeat, le pianiste canadien d’Halifax (1925-2007), est un des grands maîtres du rythme et aussi de l’harmonie. Il faisait régulièrement démonstration spectaculaire de son savoir-faire : « Touch, time, tone, technique, taste » étaient les cinq points fondamentaux de son credo musical. Il travaillait les larges accords de Debussy, quinte diminuée, accords de treizième. De Chopin, il aimait  les grands écarts  qu’il pouvait réussir avec ses larges mains, de Bach, il retenait  le contrepoint et les voicings, était familier des doigtés de Scarlatti , mais il aimait particulièrement en jazz, ses idoles, à savoir Art Tatum, James P Johnson, Teddy Wilson, Nat King Cole. Si vous n’aviez pas été noir, auriez-vous été tenté par une carrière classique ?  Non,  aurait-il  répondu,  voulant conserver  la créativité.
 Oscar Peterson est devenu très vite une attraction pour les musiciens Américains voisins, il se produit au Carnegie Hall en 1949, tourne avec Norman Granz et sa tournée Jazz at The Philharmonic, rencontre Ray Brown qui sera son contrebassiste pendant les trente années à venir, monte des trios (p, b, g ) avec Herb Ellis . Directeur artistique, il enregistre beaucoup de disques chez Verve, multiplie les concerts tout en refusant de se laisser enfermer dans une esthétique. Rebelle aussi,  il refuse de se laisser influencer par Charlie Parker. Il a traversé le siècle jazzistique du ragtime à l’électro accoustique, a couvert  l’aventure musicale en s’emparant de toute la littérature de piano, cherchant à apporter quelque chose de nouveau dans son jeu, en changeant de plans. Ses arrangements sont de véritables chrorégraphies, avec ce sens du rythme lié au déplacement. Pour révéler son talent de compositeur, moins connu, Antoine Hervé nous fait entendre la Suite canadienne qui ressemble à un voyage en train, fil conducteur du DVD1 : « Ballad to the east »  (4 jours pour traverser le pays en train), « Laurentide Waltz » non sans rappeler « Waltz for Debby » de Bill Evans,  « Place Saint Henri » avec des appuis décalés/ donnée rythmique constante et des blues notes,  « Hogtown blues »,  « Blues of the prairies », « Wheatland », « March past »,  « Land of the misty giants ». 
Le trio, conçu comme un seul homme, se dévoile encore dans  « Travellin on »  (très be bop)  avec de brusques arrêts, ruptures, block chords, tremolos d’accords (spécialité de Peterson) tutti,  deux mains à l’unisson  et il faut écouter  «  Sax no end » de Francy Bolland  pour comprendre comment transposer un big band sur un piano.
Oscar Peterson a-t-il été utile au jazz ? Il en a fait une forme d’expression musicale aboutie, en associant exigence et jubilation, tendresse et vigueur. Son amour du classique lui a fait appliquer la leçon des romantiques au jazz,  il a travaillé le piano orchestral des concertos romantiques, le piano des concertos russes mais en a donné sa  version jazz.
Les bonus, pédagogiques, commencent par l’interview d’Antoine Hervé qui explique sa passion pour Oscar Peterson, son « père musical » découvert à 12 ans, mais qui a commencé à se l’approprier à 14. Antoine Hervé est un guide inspiré pour nous faire visiter les terres du jazz, ce pays réinventé avec une puissance instrumentale digne des plus grands jazzmen. Le « When  Lights are low » commenté est un régal, une agréable et studieuse façon de déjouer, de voir la « fabrique ». Tout un jeu de question réponse, trompette trombone, commentaire très dépouillé, ou lyrique en accords dissonants, triolets de noires, autres variations sur le thème de deux notes, « trumpet style » pour imiter le vibrato, gimmick de fin. Si la musique peut se passer de commentaire, qu’il est jubilatoire de rentrer dans la technique et de ne pas privilégier l’émotion seule, à côté de laquelle on peut passer, quand on ne sait pas comment cela est joué. Après ces 2h 50 de musique intelligente, on ne pourra plus faire le reproche, souvent entendu, d’un jeu froid et trop brillant, technique et presque mécanique.  Car Antoine Hervé, bon prince, nous donne une dernière clé, en nous suggérant d’écouter les ballades d’Oscar Peterson …
Merci du conseil, Monsieur Hervé !

Sophie Chambon


Partager cet article
Repost0

commentaires

C
On trouve quelques extraits des morceaux cités dans l'article sur youtube :<br /> <br /> Travelin' on : https://www.youtube.com/watch?v=eaHkI9YtPi4<br /> et <br /> Sax no end : https://www.youtube.com/watch?v=kfOMlGZIIic<br /> <br /> Avec la vue sur les mains d'Antoine Hervé durant tout le morceau. La marque de fabrique de ses leçons de jazz.
Répondre
C
<br /> Bravo de continuer à défendre l'effort pédagogique et musical d'A.<br /> HERVE. J'avoue toutefois avoir été surpris par des notations ou imprécisions qui laissent parfois pantois et qui ne rendent pas service à la réputation d'un pianiste souvent mal apprécié par<br /> la critique, française notamment. Quelques exemples : <br /> <br /> <br /> - je suis stupéfait par l'interrogation / la formulation (et je doute qu'elle soit d'A. HERVE) : "O. PETERSON a-t-il été utile<br /> au jazz ?" ! C'est sidérant d'écrire cela !!! En premier lieu un musicien, quel que soit son niveau, n'a pas à être "utile" : il s'exprime devant un public, qui le comprend ou non,<br /> il n'y a eu que les régimes totalitaires pour envisager d'inféoder l'expression artistique à une "utilité" quelconque, idéologique en l'occurence ! En second lieu, s'il s'agit - bien<br /> maladroitement - de s'interroger sur la trace de PETERSON dans l'histoire du jazz, elle est désormais indiscutable et tient notamment à ce qu'il est parvenu à intégrer des styles très différents<br /> qui se sont succédés tout au long de l'histoire du jazz, du stride à Tatum, Powell et B. Evans tout en ayant en permanence revivifié les valeurs cardinales de cette musique (swing, drive, flot de<br /> l'improvisation). Sa démarche en ce sens a été exemplaire et très moderne, on s'en apercevra de plus en plus. Sans jamais rien céder sur la spécificité du jazz, on lui doit, managé en cela<br /> très tôt par N. GRANZ, d'avoir décloisonné le jazz comme aucun autre pianiste avant lui (réécouter ses concerts à Pleyel entre autres), servi par une maîtrise telle qu'elle apparaissait commune<br /> au classique et au jazz (virtuosité, qualité du toucher, sens des contrastes et vision orchestrale de l'instrument). <br /> <br /> <br /> Quelques remarques plus brèves : <br /> <br /> <br />  <br /> <br /> <br /> - est-on certain que tous les lecteurs des DNJ (dont je ne mésestime pas le bagage technique) saisissent d'un coup, d'un seul, "la<br /> différence essentielle entrre polyrythmie et rythmes balkaniques" ? Modestement, je sèche....; <br /> <br /> <br /> - R. BROWN n'a pas été le bassiste d'O. PETERSON pendant 30 ans mais de 1951 à janvier<br /> 1966. Pour un article bien documenté sur R. BROWN et Oscar, on ne quitte pas les DNJ et on peut toujours se reporter à "Ray Brown Is Still Alive !"<br />  http://www.lesdnj.com/article-ray-brown-is-still-alive-59584582.html ; <br /> <br /> <br /> - sur la "rébellion" de PETERSON par rapport à Parker, soyons clairs : le bop fait partie intégrante du langage d'Oscar, sa virtuosité<br /> à rejouer les clichés de Dizzy a très tôt stupéfait ce dernier. Mais Oscar a une réaction de pianiste, telle que B. POWELL (que PETERSON a par ailleurs beaucoup écouté) l'eut en son temps, il ne<br /> voit pas pourquoi il serait "influencé" par Parker là où il a déjà fort à faire avec Tatum, Garner et Powell ! <br /> <br /> <br /> - donner le sentiment que PETERSON est allé "jusqu'à l'électro-acoustique" est abusif : il existe certes quelques (très rares et<br /> anecdotiques) interventions d'Oscar au piano électrique (si c'est cela qui est visé) mais, tout comme B. EVANS, le canadien aura été d'abord et surtout un génie du piano acoustique. <br /> <br /> <br /> Je veux terminer sur une note positive, en partageant l'avis selon lequel Oscar est un grand interprète de ballades ; par ailleurs, il<br /> faut réécouter la version qu'il donne de "Joy Spring" (cf. article Ray Brown précité) qui permet, là encore, de prendre la mesure de la diversité de son talent, et se délecter de son<br /> chef d'oeuvre en solo "My Favorite Instrument - Exclusively for My Friends" (MPS).<br /> <br /> <br /> Cordialement, <br /> <br /> <br /> S.CARINI.<br />
Répondre