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8 septembre 2011 4 08 /09 /septembre /2011 21:31

Body And Soul Documentaire franco-italo-allemand

Sortie Août 2011 (1h42)

Michel-Petrucciani-Film-de-Michael-Radford.03.jpg

 

 

Il est difficile de ne pas céder à l’émotion devant le documentaire de Michael Radford

consacré à Michel Petrucciani, qui mourut en 1999, le 6 janvier, à l’âge de 36 ans, après un parcours hors norme. On comprend que le film ait été présenté en avant-première à Cannes cette année, car la vie de Michel Petrucciani vaut bien un roman. Et méritait d’être filmée en tous les cas.

Cette biographie est illustrée d’archives rares, d’extraits de concerts tournés au plus près, d’interviews de la « caravane » de fidèles, le premier cercle des intimes, ses compagnes, les producteurs Jean-Jacques Pussiau, Francis Dreyfus, le cinéaste Frank Cassenti (dont on se souvient du  beau portrait sur Arte, Lettre à Michel Petrucciani, en 1983), le journaliste  Pierre Henri Ardonceau…(1) Beaucoup de musiciens témoignent comme Aldo Romano, qui avait le privilège de le porter sur la scène, comme un enfant. Car Petrucciani se déplaçait difficilement avec des béquilles et confiait ce soin à ses proches, y compris ses femmes.

Atteint d’une maladie très rare des os qui l’empêchait de grandir, Petrucciani eut très vite conscience que ses jours étaient comptés. Il n’eut alors de cesse d’accomplir ses rêves, de vivre furieusement, sans compter, et de se consacrer à la musique ! Il ne se souciait pas vraiment de l’avenir, mais il n’aimait pas perdre son temps ni rester immobile. Seule la musique pouvait le faire tenir tranquille, au piano.

Né dans une famille de musiciens, dès la petite enfance, il est encouragé, poussé par un père plutôt sévère qui tenait un magasin de musique, à Montélimar. « Petru » écoute inlassablement les disques pour apprendre les mélodies et efface systématiquement toutes les cassettes de cours par correspondance pour enregistrer de la musique. Immensément doué pour tout ce qui l’intéressait, il apprit parfaitement l’anglais en six mois, slang compris.

Il décide de partir très vite à l’ouest pour vivre le rêve américain, et c’est à Big Sur en Californie qu’il rencontre sa première femme Linda, descendante d’un chef Peau rouge (selon ses dires) et surtout le saxophoniste Charles Lloyd avec lequel il jouera longtemps. Il mène grande vie : limousines, avions, hôtels cinq étoiles, circuit des grandes salles et festivals, heureux de cette flamboyance qui durera une dizaine d’années, entre Californie et Côte Est. Car il choisit de s’installer à New York, ville mythique aux innombrables clubs de jazz comme le Village Vanguard : il y fait des rencontres décisives, respire le même air que ses idoles, Freddie Hubbard, Chick Corea, Herbie Hancock, Wayne Shorter…   A 22 ans, en 1983, il entre dans la légende, car il est le premier Français à signer sur le prestigieux label Blue Note.  Quelle est sa place exacte dans l’histoire du jazz ? Le film ne le dit pas. Mais Francis Dreyfus lui donna ce précieux conseil : « Trouve ta propre histoire et tiens là…ne fais pas du Bill Evans. Car si Petrucciani possédait toute la tradition du jazz, il était sous l’emprise de Bill Evans.

Assez tardivement, le film révèle quelques traits forts de sa musique : une main droite étonnamment forte, la capacité de créer des lignes mélodiques fascinantes et de les tenir, une technique forcément inimitable de par la nature même de son handicap. Il apparaît surtout qu’il jouait follement, exagérément, en puissance, se fracturant en permanence bras, coude, clavicule, doigt, mais il continuait, semblant ignorer la douleur…  

La dernière partie de sa vie coïncide avec son retour en Europe, il est alors une  super star, mais il a vieilli de façon accélérée, usé par trop d’excès, et les attaques de sa maladie sont impitoyablement rapprochées. Epuisé par le rythme effréné de concerts -plus de 220 par an- il laisse venir la mort, qu’il appelle de par sa vitalité même.

Il dévorait la vie et tout ce qui s’offrait à lui, sans chercher à savoir si c’était bien ou mal. Amant généreux, il attirait les femmes et il collectionna les aventures, mais se maria plusieurs fois ; iI adorait le changement, capable de quitter  immédiatement la compagne du moment. Il  y en eut une cependant avec qui il voulut faire un enfant qui malheureusement est atteint de l’ostéogénèse imparfaite. Alexandre intervient d’ailleurs dans le film -nul besoin de le présenter- il est la copie conforme de son père. L’instinct de vie, la pulsion irrésistible qui poussait Michel Petrucciani à se déclarer heureux malgré tout, pas moins « normal » que les autres, l’ont-il incité à parier ainsi sur la vie ? C’est un douloureux héritage qu’il aura laissé à son fils, conscient qu’il n’a pas beaucoup le choix, sur la crête étroite entre bizarrerie et exception.

Au fur et à mesure que le film déroule sa progression impeccable, on ressent toute l’ambiguïté, la fascination de l’artiste envers la mort : il a vécu dans la recherche effrénée de la jouissance, s’autorisant tous les excès, précipitant ainsi sa fin. Car Michel Petrucciani, ange difforme, ne pouvait être qu’une figure tragique. Et à ce titre, il aura alimenté le mythe, la liste tragique des figures musicales hallucinées qui se brûlèrent les ailes. Il a travaillé aussi consciencieusement, passionnément son instrument qu’il a contribué méthodiquement à sa propre fin : « Toute vie est bien entendu un processus de démolition » écrivait en 1936 Francis Scott Fitzgerald, qui connaissait le sujet, dans son recueil de nouvelles « La fêlure ».

Sophie Chambon

 

( 1) Il est dommage que ne soient pas cités un seul nom des témoins filmés ou interviewés.

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Published by Sophie Chambon - dans DVD jazz
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commentaires

carini 23/02/2012 18:22


Bonsoir à tous,

Inéluctablement, je fréquente le site des DNJ plus sporadiquement que par le passé. Entre les nombreuses chroniques, mon attention a toutefois été attirée par le compte-rendu du film dédié à
Michel Petrucciani (08.09.2011). Non tant en raison du film que de la personnalité et du parcours du pianiste. Je n'ai pas été déçu.

Je passe sur le fait assez étrange mais immédiatement perceptible pour qui sait lire (question évidente de rythme) qu'à aucun moment on ne ressent une quelconque empathie avec le sujet (le film,
le musicien....) et que cela ne se peut confondre avec une distanciation étudiée, oh non....Du coup, se succèdent des phrases d'une platitude toute scolaire (et c'est exactement cela : un élève
qui doit boucler sa dissert', qui ne cherche même pas à comprendre de quoi il retourne et qui la bâcle comme ça vient) : "il ne se souciait pas de l'avenir mais
n'aimait pas perdre son temps ni rester immobile (sic!!!) " ; il dévorait la vie (...) sans chercher à savoir si c'était bien ou mal", etc.

Je n'insiste pas, pour me concentrer sur trois aspects plus importants, l'un formel,les autres impliquant davantage le fond.

- formellement donc, certains paragraphes sont littéralement écrits à l'envers : ainsi du 5ème qui, une fois évoqué le "réveil" au jazz de Charlie
Lloyd par M. Petrucciani, mélange un peu tout : "la grande vie" c'est bien après la signature du contrat Blue Note, les concerts complices plus (W. Shorter) ou moins (F. Hubbard - Michel a été
recruté dans l'un des nombreux all-stars athlétiques du trompettiste, fabriqué pour les festivals d'été) bien montés avec les légendes du jazz,c'est bien après 1983 ("Power of Three" date de
1987, etc.) ; quant à l'influence de Bill Evans, c'est bien avant. Respecter et recréer la chronologie n'eût pas été de trop, outre le fait - qui méritait d'être souligné - que Petrucciani a
bénéficié d'une direction de carrière très judicieuse en ce qu'elle l'a confronté d'emblée à plusieurs rythmiques de haut vol pour ensuite le positionner aussi jazzistiquement cross-over que
possible ("Playground" avec Omar Hakim, Steve Thornton et Anthony Jackson) ;

- bien qu'il s'agisse de rendre compte d'un film, il eût été intéressant de s'attacher effectivement, le temps passé (plus de 10 ans), à la place du pianiste dans l'histoire de son instrument. La
question est posée, mais l'article refuse aussitôt de s'engager ; le débat avait pourtant commencé de germer à sa disparition et l'occasion était rêvée de le reprendre donc même très
synthétiquement, mais non.....Cela contraste avec les jugements moraux parsemés par ailleurs à l'emporte-pièce, j'y reviendrai....Ajoutons au passage que les quelques notations sur la technique
instrumentale de Petrucciani, laquelle n'a rien "d'inimitable" par rapport à celle d'un Carl Perkins (jouant le coude parallèle au clavier), d'un Horace Parlan ou a fortiori d'un Monk et sur sa
résistance physique (réelle) mais rendue ici de manière ridiculement héroïque ("se fracturant en permanence bras, coude, clavicule, doigt, mais il continuait à
jouer, insensible à la douleur" - sic !!!!) renforcent l'impression d'approximation de l'ensemble ;

- j'en viens enfin à deux connotations plus déplorables encore et qui sont inextricablement liées : le "moralisme" d'un autre âge (quoi que....) qui imprègne tout l'article, du rapport aux femmes
(qui ont "le privilège de le porter sur scène"), à l'alcool et à la cocaïne (non nommés comme à l'accoutumée mais pointés sous l'intitulé inutilement
pudique des "trop nombreux excès") d'une part, cet enrôlement sous la bannière des "anges maudits auto-destructeurs" d'autre part. Moralisme et dolorisme
sont dans un bâteau....Or rien n'était plus étranger à M. Petrucciani que cette figure de l'artiste suicidaire - on est loin ici des Chet Baker, Charlie Parker voire Bud Powell. Très tôt en
effet, Michel a utilisé comme une force, une chance, le diagnostic des médecins sur le raccourcissement certain de son
espérance de vie induit de sa maladie. Ce diagnostic - et, à condition de l'assumer rigoureusement, la lucidité qu'il autorisait - a décuplé la volonté de créer / de vivre, c'est la même chose -
qui était déjà en lui. Et fort naturellement par ailleurs, hors la musique, laissé libre cours à son exubérance et à son côté extraverti. Alors que sa notoriété était encore émergente et sans
parler des nombreux concerts ultérieurs, je l'ai croisé vers la fin des années '70 au club Saint-Germain peu avant la fermeture définitive du club : blagueur, grande gueule, enfoncé dans son
blouson noir clouté rocker (avant que l'élégantissime Kai Winding n'entame son deuxième set). Aldo était déjà là, Michel jouait, aux Etats-Unis plus encore qu'en France, de cette "anormalité"
faite joie de vivre, du contraste relationnel que cela créait immédiatement, il jouissait de "bluffer" son monde en personnalisant un permanent "tout est possible - pour moi aussi et plus encore
pour moi que pour vous" !

Je déplore qu'une fois encore, par paresse intellectuelle et méconnaissance des musiciens eux-mêmes, on se soit résolu d'utiliser cette vieille béquille vermoulue, qui pollue depuis si longtemps
l'évocation du jazz pour ne rien dire de l'écriture de son histoire, qu'est la figure du musicien "maudit" (par qui ?!), tragique, happé par d'incontournables forces de destruction. Dans le cas
de Petrucciani, on atteint le contre-sens, douteux de surcroit (mais que faire devant la fascination des critiques pour ce qu'ils ne veulent ni ne peuvent vivre ni comprendre ...?) jusques et y
compris dans l'évocation du "douloureux héritage" laissé à son fils (en clair : M. Petrucciani n'aurait pas dû se reproduire). Mais au contraire !
N'est-ce pas un lumineux enseignement qu'il lui lègue, celui d'avoir défié le handicap, celui-là même d'avoir affronté un si complexe dilemme que celui de sublimer son "anormalité" jusqu'à "la
normalité" de la paternité sexuellement assumée et, surtout celui d'avoir insolemment et inlassablement démontré que lui, à la vie comptée, était - comme tout artiste - parvenu à déjouer et son
corps et l'instinct de mort (qui diffère, qui diffère, au mieux) par la force créative de son chant bien plus que ne le pourra jamais la multitude de ceux pour qui "la vie" ne demeure jamais
qu'un spectacle extérieur, un effilochage indifférencié.


Stéphane Carini.  

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