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24 octobre 2010 7 24 /10 /octobre /2010 22:46

Pour JEAN PIERRE

 

Jean Pierre Lion vient de mourir.

Mathématiquement, il n’y avait aucune chance pour que nos routes se croisent jamais. Pourtant, en ce printemps 2005, à l’heure où il finissait de corriger les épreuves de la version américaine de sa biographie de Bix Beiderbecke, il me remerciait de la chronique de son livre (Bix Beiderbecke)  paru aux éditions Outre Mesure . Je répondis par politesse, presque par curiosité, mais très vite l’échange se révéla évident.

Bix Beiderbecke favorisa donc notre rencontre. Jean Pierre Lion a écrit LA biographie,coverbix indispensable et lumineuse du jeune cornettiste blanc disparu à 28 ans, l’ « alter ego » malheureux de Louis Armstrong. Pour un coup d’essai ce fut un coup de maître (1).

Et il était fier d’avoir « écrit «  quelque chose, d’avoir laissé sa marque dans ses domaines de prédilection : l’écriture, l’histoire, la musique.

Jean Pierre ne laissait rien au hasard et il me fit connaître méthodiquement toute l’œuvre de ce musicien incomparable, à la vie tourmentée. Les disques  mais aussi les films comme la version du Young man with a Hornde Dorothy Baker, tourné par Michael Curtiz en 1950 avec l’éblouissant et convaincant Kirk Douglas. Moins romancé mais très émouvant,  Pupi Avati dirigea admirablement Bix, an Interpretation of a legend, filmé en 1990 à Davenport, Iowa, sur les lieux même de la vie de Bix, que Jean-Pierre connaissait bien. Plus anecdotique mais  passionnant, il connaissait le travail du réalisateur français si original, Jean Claude Averty, pour la télévision française, avec le trompettiste Patrick Artero dans le rôle du cornettiste : j’appris ainsi à écouter ce musicien de l’ « Anachronic Jazz Band » marqué par Bix , puisqu’il enregistra un hommage remarqué « To BIX or not to BIX » en 2004.

 

Bix Beiderbecke - In the mist

 

 

Plus récemment, Jean Pierre Lion  rédigea les notes complètes et évidemment érudites du volume consacré à Bix Beiderbecke, dans la collection  BDJAZZ des Editions Nocturne. Il trouvait particulièrement original les dessins du dessinateur Grégory ELBAZ.   

  

Jean Pierre Lion était un ami.

JPL.

D’abord l’indécision, puis la résolution de faire un portrait de celui qui vient de disparaître. Pour que demeure une trace de son passage et de ses recherches. Car les mots redonnent un peu de vie aux absents.

Lui, en filigrane, comme ce qui est glissé sous, entre le papier. Il envoyait à tous ses correspondants les résultats de ses travaux, accompagnés de  petits « post it » aux smileys malicieux dont se souvient (entre autre) Franck Bergerot sur le blog de Jazzmagazine (2) dans son émouvant et sensible hommage.

Jean Pierre écrivait un français parfait et sa prose musicale, mieux qu’inspirée, respirait tout simplement de son émotion vive, de ses embrasements. Un individu peut-il se concrétiser dans les mots ? A moins d’en dessiner en les réinventant de mémoire, les contours et les reliefs : dans le cas de Jean Pierre, ses amis ont une vision commune, convergente et sa figure s’éclaire lentement.

 

Il aimait l’histoire plus que la politique, la littérature française et étrangère, la peinture, les pinceaux et les pâtes de couleurs, la chimie et les recherches, le cinéma...

Généreux, il avait tellement de passions, d’objets de prédilection, de sujets d’études, qu’on pourrait perdre cohérence dans le tracé du portrait.

Par exemple, on pourrait dire qu’il aimait Jimi Hendrix et Neil Young, Elek Bacsic et Django, Ray Ventura et Charles Trenet,  les guitaristes de flamenco, Marc Ducret qui avait été son voisin d’enfance,  LA Callas tout autant que la jeune Anna Netrebko , Léo Ferré reprenant Baudelaire, Verlaine et « son » cher Rimbaud, le TNP de Vilar, Maria Casarès et  Gérard Philipe, mais aussi Feydeau, Barthes et Philippe Muray, Almodovar et le cinéma espagnol, Bergman passionnément, Rubens, Gérard Dou, ET Diego (Vélasquez). Il nous faisait parcourir le catalogue plaisant et inépuisable des artistes, hommes et femmes qui l’avaient marqué (Marie et Henri de Régnier, Pierre Louÿs, Céline, Mallarmé, Artaud, Paul Léautaud, Philip K.Dick et Philip Roth…)

Dans cette liste inépuisable à la Perec (qu’il chérissait également, cela va sans dire), il s’intéressait au passé avec plus de plaisir, de délectation même. Il disait avoir « un cerveau XIXème siècle ». Mais sans nostalgie paralysante, en scientifique acharné à faire apparaître la vérité des faits.

Comment arrivait-il à renouveler son énergie et son envie ?

Son ultime projet auquel il travailla d’arrache-pied, en dépit des terribles conséquences de la crise sur la gestion de son entreprise, était de rendre hommage au jazz noir, en miroir à son étude sur Bix Beiderbecke et au « Jazz Age » de Fitzgerald. Le fait de n’avoir que très peu de documents sur Jelly Roll Morton ne l’avait pas dissuadé (dès la fin de ses travaux sur Bix, il avait engagé cet immense chantier) puis il avait choisi de s’atteler à restituer la mémoire de King Oliver. Il avait déjà collecté des documents inestimables, fruits de ses recherches et de ses  démarches  lors de ses voyages d’affaires.

Au feu prométhéen qui embrasait toutes ses entreprises, s’ajoutaient les éclats vifs d’un humour et d’une ironie redoutables. Une vaillance stupéfiante que la maladie allait abattre. Jamais de regrets pourtant ni d’amertume. Il acceptait la dure  loi de la vie et l‘annonce de sa maladie n’avait pas diminué son courage et sa détermination à se battre. C’est qu’il avait le sens du devoir et tout ce   qu’il entreprenait, il le menait à bien, avec sérieux et détermination. Lui, le vaillant chef de la SEF à Laval (2) reprit le collier, alors qu’il aspirait ardemment à une retraite méritée, à laquelle il avait droit, pour se livrer enfin, à plein temps, à ses chères études et recherches.

Toujours un peu fou sous ses airs de vieux sage.

 

Sophie  Chambon

 

(1)   Laval Infos - septembre 2004

(2)   "Jean-Pierre Lion a rejoint Bix et Papa Joe" par Franck Bergerot 

 

A lire bien évidemment :

JEAN PIERRE LION:  "Bix Beiderbecke , une biographie."

Editions Outre mesure  avec préface de Delfeil de Ton.

 

 

 

Jean-Pierre Lion  - L'interview du mois, les DNJ Janvier 2005

 

Ø Pourquoi le jazz ?

Sans doute par amour de la vie, de la création en mouvement et d'une musique dont le développement colle parfaitement à notre histoire.


Ø Quelle est votre principale influence musicale ?

Je ne suis pas musicien - ou je l'ai été si peu... mais seulement amateur de musiques. Bach était un improvisateur de génie: il reste pour moi celui par qui tout a commencé, et celui de qui beaucoup peut encore venir.


Ø Qu'aimeriez vous transmettre ?

Je m'intéresse à l'improvisation et aux origines de la musique enregistrée. Bix Beiderbecke a créé un style original, et il faisait partie du très petit nombre de jazzmen qui prenaient le risque, en studio et sur scène, d'une création instantanée. A la fin des années 1920, les trompettistes de jazz suivaient la voie tracée par Armstrong, ou celle ouverte par Bix – les deux "tendances" étant pratiquement équilibrées. Si mon livre aide Bix Beiderbecke et ses camarades de jeu à sortir de l'oubli, et à retrouver la place qui devrait être la leur dans l'histoire du jazz, je serai comblé.


Ø Croyez vous à une révolution possible du jazz et existe-t-il de nouvelles expériences qui vous intéressent ?

L'histoire du jazz me semble placée sous le signe de la "révolution": l'Original Dixieland Jazz Band, qui a signé les premières faces enregistrées en 1917, et donné au jazz son premier grand succès commercial, était pratiquement oublié en 1921 et il disparaissait de la scène en 1925... Johnny Dunn, le "roi de la trompette" à New York au début des années 1920, était balayé par l'arrivée de Louis Armstrong en septembre 1924: il était démodé à 27 ans... J'avoue mon obscurantisme, mais je suis troublé et ravi par la trompette de Patrick Artero, très intéressé par les recherches de Marc Ducret, épaté par les disques de Biréli Lagrène...


Ø Sur une île déserte qu'emporteriez vous ?

Stendhal... car j'aurais peur de ne pouvoir brancher un lecteur de CD.


Ø Pouvez vous rédiger la dédicace de votre prochain livre

Vraiment non. C'est un exercice déjà difficile lorsque le livre est fini...


Ø Pouvez vous citer 3 artistes que vous détestez ?

La haine n'est pas mon fort... par manque de caractère sans doute? et je vois mal comment "détester" un homme ou une femme qui a pris le risque de la création artistique.


Ø Qu'est ce qui vous fait lever le matin ?

Le réveil... et il lui faut parfois s'exprimer vigoureusement!

 

Ouvrage publié : « Bix. Bix Beiderbecke, une biographie » - Outre Mesure – 32 euros

 

 

 

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