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12 janvier 2015 1 12 /01 /janvier /2015 07:10
Autour de Nina
1 CD Verve /Universal
www.autourdenina.com
Voilà un album qui rend hommage avec sensibilité et talent à Nina Simone, la grande prêtresse du chant noir, la sauvage, la révoltée, « la maudite du blues » qui ne connut jamais assez, de son vivant du moins, la reconnaissance à laquelle elle aspirait désespérément. Son destin ressemble en effet à un roman tragique, une « mine de malheurs » qu’elle a décrit dans son autobiographie intitulée ‘I put a spell on you’.
Dix artistes se sont essayés à chanter, non pas comme elle, mais avec leur voix qui ne ressemble justement pas à la sienne, au timbre très riche, puissamment expressive, imprimant une grande liberté mélodique aux thèmes qu’elle reprit dans tous les répertoires, folk, jazz, blues et variétés. Sauf peut-être curieusement Keziah Jones qui évoque le plus l’interprétation de Nina dans un de ses tubes, le traditionnel gospel « Sinner man ». a moins que ce ne soit Ben L’oncle Soul dont la voix étonnante évoque aussi Billie Holiday dans « Feeling good ».
Il faut souligner les arrangements superbes du pianiste Clément Ducol ; quant aux musiciens qui accompagnent, ils appartiennent de plus ou moins près à l’univers du jazz et des musiques actuelles : on retrouve avec plaisir dans cette aventure, le pianiste Bojan Z, le percussionniste Cyril Atef, le tromboniste Sébastien Llado sur 2 titres, et on pourra découvrir comme moi le travail remarquable de Christophe Minck à la basse et à la harpe, ainsi que l’ensemble de chambre Archipel .
L’agencement de l’objet CD donne envie de se procurer cet album. Le livret est tout simplement réussi, élégant même dans sa conception. Une introduction sobrement intitulée « Une vie » de David Brun Lambert pose un regard juste sur la diva à la voix et au toucher de piano uniques. Chacun des chanteurs et chanteuses est ensuite présenté avec une photo en regard de laquelle est décrit le contexte, le sens de la chanson choisie, suivi du « line up ». Rien à redire à cette présentation, épatante.
Le choix des interprètes est assez varié pour provoquer la surprise, voire une certaine appréhension. Et puis voilà que le doute se dissipe à l’écoute de l’album qui a tourné, et ce n’est pas fréquent, plusieurs fois de suite en boucle dans le lecteur. C’est qu’il n’y a aucune fausse note dans l’enchaînement des thèmes, l’album atteignant ainsi une cohérence harmonieuse. Les voix sont utilisées avec leur qualités intrinsèques, leur faiblesses aussi peut-être, mais avec sincérité d’où le sentiment de justesse et d’authenticité.
De « Baltimore » composée par Randy Newman en 1977 interprétée par Lianne La Havas qui commence l’album à la surprise finale, le formidable « Lilac Wine » où Camille parvient à faire oublier dans sa sobriété pure, non seulement Nina mais aussi Jeff Buckley qui avait réussi à s’approprier la chanson.
Selon les goûts on aura tendance à préférer l’une ou l’autre de ces chansons mais la sélection est habilement faite dans un répertoire riche et plutôt « casse gueule » pour les reprises des plus gros succès commerciaux. On ne trouve pas heureusement « Ne me quitte pas » mais par contre, certains traditionnels comme le délicieux chant écossais « Black is the color » (...of my true love’s hair) sont magnifiés par la voix gravement sombre et chaude de Gregory Porter sur un tempo ralenti qui sied à ce poème en prose. En background, Mélody Gardot est ensorcelante et l’accompagnement à la harpe fait de cette version l’une des plus saisissantes, totalement adaptées à l’univers de la chanson. Youn sun Nah dans « Plain Gold Rain » et Melody Gardot dans « Four Women » prouvent une fois encore qu’elles ont plus d’une corde à leur arc vocal, intégrant à leur manière leur fragilité. Olivia Ruiz se sort très finement, avec l’impertinence et l’humour qu’on lui connaît, de cette bluette jazzy qui fut, presqu’à son corps défendant, l’un des plus gros hits de l’immense Nina.
Pour le thème délirant de Screamin Jay Hawkins, c’est la Suissesse Sophie Hunger qui s’y colle, dans une version qui fait entendre toute l’étendue(énorme) de ses possibilités vocales et de sa folie, proche de l’original. Elle nous gratifie heureusement d’un bonus « Thandewye », autre traditionnel de la diva nomade et imprévisible.
On vous le redit, voilà l’une des meilleures surprises de la fin 2014 et, en ce début tragique d’année, écouter cet album lumineux peut aider (momentanément) à retrouver une certaine sérénité.
NB : Si vous voulez en savoir plus, lisez Nina Simone, roman de Gilles Leroy qui clôt sa trilogie américaine (dont Alabama Song lui valut le Goncourt en 2007).C’est une œuvre de fiction inspirée de la vie d’ Eunice Kathleen Waymon ( 1933-2003).
Sophie Chambon
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