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31 août 2013 6 31 /08 /août /2013 16:01

Sortie du Duc des Lombards. Nous rencontrons Alexandra Grimal qui venait de présenter son dernier album ( « Heliopolis ») enregistré avec son groupe, Dragons. Nous prenons date avec la saxophoniste que nous recevons quelques jours plus tard dans les locaux d’ Aligre FM.

Car Alexandra Grimal ne cesse de surprendre. Né il y a 33 ans au Caire, la saxophoniste a multiplié déjà tant d’expériences un peu partout dans le monde, enregistré avec tant de grands jazzmen et participé à tant de projets différents qu’on a le sentiment qu’elle a déjà une longue carrière derrière elle.

Si Alexandra Grimal semble parfois un peu fermée sur elle-même et donne finalement peu d’interviews, ce jour-là en revanche, rayonnante, elle se prête avec plaisir et grâce à nos questions, visiblement heureuse de pouvoir parler de son travail qu’elle défend comme une quête toujours inachevée.

Alexandra_Grimal.jpg 

Nous avons eu un choc aux DNJ pour ton dernier album ( « Heliopolis »). Pourtant, ce n’est pas un album qui se livre au premier abord, il y a un chemin à faire. N’est ce pas volontaire de ta part : faire une musique qui se mérite, qui nécessite l’effort de l’écoute ? 

 AG : Je crois que c’est une musique par paliers. Il y a des gens qui peuvent mettre des années pour entrer dans cette musique. Mais une fois que tu y es, tu peux t’y laisser entraîner. En tous cas, ce n’est pas un choix conscient.  Ça se trouve comme cela et il a fallu beaucoup de temps pour que cette musique se structure. Notamment parce qu’elle est très différente de celle que j’avais l’habitude de jouer avant ou encore en sideman notamment avec d’autres leaders que j’admire. Il m’a fallu du temps pour admettre que la forme de la musique que je voulais créer est celle-là et pas une autre. Du coup il m’a fallu moi-même des paliers pour arriver à la prendre telle qu’elle.

 

Sur le dernier album as tu composé en pensant à tes camarades ou bien surtout aux structures ?

 AG : A la base c’est surtout un travail que je faisais autour de Nelson Veras. On s’est rencontré en 2005 et nous ne nous sommes jamais vraiment quittés. On a fait beaucoup de choses ensemble. C’est une muse. J’ai rencontré aussi Jozef Dumoulin et Dré Pallemaerts en 2005 et là encore ce sont des rencontres très fortes. Il m’a fallu du temps pour comprendre que ces deux rencontres devaient et pouvaient s’assembler sans qu’il y ait besoin d’y adjoindre une basse. C'est devenu une nécessité

 

 

 

Avec Nelson nous avons beaucoup joué en duo depuis l’époque de l’Olympic Café. J’ai notamment écrit la musique d’un film d’Ozu de 1928 ( NDR « Où sont les rêves de jeunesse ») que nous allons rejouer au Balzac en duo à Paris le 12 novembre 2013. Avec Jozef et Dré il s’est passé aussi beaucoup de choses et c’est donc naturellement que les ramifications se sont faites. La première fois que l’on a joué cette musique c’était avec une contrebasse (Joachim Florent), Patrick Goraguer à labatterie et avec la voix de Jeanne Added. Mais en fait je suis revenue à cette formule parce que je recherchais ce que j’avais trouvé dans mon premier groupe avec Emmanuel Scarpa et Antonin Rayon où l’on improvisait en contrepoint continu. On avait beaucoup travaillé cela. J’ai retrouvé ce même concept qui et inhérent à Nelson et que Jozef a pu développer dans d’autres groupes comme Octurn : avoir  plusieurs contrepoints permanents avec tout à coup un soliste qui ressort. Une sorte de masse mouvante. C’est quelque chose que je retrouve aussi chez Steve Coleman par exemple.

 

Dans ces tramages, il est surprenant que tu n’utilises pas Jozef au fender ?

AG : Oui mais justement au début lorsque l’on a monté ce groupe, il était au fender et c’était génial. Dans Dragons il a essayé le fender mais le registre médium de l’instrument faisait disparaître la guitare en live. C’est compliqué au niveau des équilibres. Comme ma musique est faite de strates et de superposition, c’est dangereux d’avoir ces deux registres ensemble. Jozef Dumoulin est un immense pianiste, et je suis heureuse de pouvoir utiliser son touché pianistique. Dans le Naga, il sera au fender rhodes à nouveau, et Benoît Delbecq sera au piano. J'aurai ainsi toute la palette de Jozef au sein de ces deux projets. L'un étant la continuité naturelle de l'autre.

 

Tu parlais de Steve Coleman vous êtes vraiment d’une génération pour qui il est une référence absolue.

AG : C’est d’ailleurs pour cela que j’étais partie à New York, pour pouvoir étudier avec lui. Ce qui m’a amené à suivre ses master classes à la Jazz Gallery. Toutes les ramifications de Steve Coleman en Europe sont énormes. Je me sens très en résonance avec ces musiques-là comme avec celle de Marc Ducret. Cela étant lorsque je suis allé à NY c’était aussi dans un autre but : comme celui de rencontrer Motian par exemple, et tous les jeunes musiciens si actifs sur la scène des musiques créatives.

 

Tu es quelqu’un d’un peu insaisissable. Tu donnes peu d’interviews alors que tu as un parcours qui t’a conduit à traverser les frontières, à t’ouvrir au monde. Ta carrière est faite de grands coups d’accélérateurs mais et dans le même temps tu sembles donner à ta musique le temps au temps…..

AG : Mon rapport au temps… Vaste question. Il y a chez moi quelque chose d’important, c’est d’être en relation intergénérationnelle avec les musiciens de jazz quel que soit leur âge et quel que soit le lieu où ils évoluent. J’ai des projets qui mettent un certain temps à arriver à maturité Mais lorsqu’ils aboutissent tout s’enchaîne effectivement très vite. Ce qui me motive c’est moins de me livrer moi-même que de m’attacher à des collaborations sur un très long terme. Comme par exemple avec Giovani Di Domenico ( le pianiste) avec qui nous avions enregistré sur le label Sans Bruit ( « Ghibli ») et avec qui je viens d’enregistrer un nouveau duo qui sortira en 2014. Je travaille avec lui depuis 2002. C’est un peu comme avec Nelson, nous participons ensemble à pas mal de projets dans des formats différents et depuis pas mal de temps. Il y a une permanence dans notre travail, quelque chose qui traverse le temps dans ce duo et qui vient de nos affinités très profondes. Je l’ai rencontré au Conservatoire de La Haye. Mon rapport au temps est fait de hasard et de nécessité.

 

Quand tu fais ce disque avec Gary Peacock et Paul Motian, ce n’est justement pas un hasard ?

Lire la suite : Alexandra Grimal ou celle qui cherchait de l’or dans les étoiles

 

 

 

 

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26 août 2013 1 26 /08 /août /2013 22:08

 

Amis vacanciers ou ce qu’il en reste

Si vous avez encore quelques loisirs et un ou deux week end parisien, ne perdez pas un seul instant : courez au Parc Floral voir l’exposition photo de Jean-Baptiste Millot

« L’échapée Belle »

 

Jean-Baptiste, pour ceux qui ne le connaissent pas est un photographe ultra doué qui officie notamment tous les mois dans les pages interviews de Jazzmagazine.

 

Jean-Baptisite Millot est surtout un de ces photographes qui réhabilite la couleur dans le portrait jazz. Peut importe chez lui le contexte, la scène , les instruments, chez lui tout est «simplement » question de lumière, de grain de peau, d’angle de vue.

Et qui d’autre peut exprimer autant sans avoir à capter forcement le regard de son sujet. A l’image de ce magnifique portrait du contrebassiste Butch Warren.

On dirait de la peinture flamande à cette façon de faire de ces musiciens, dans cette pose figée et mouvante à la fois, des êtres de lumière, des hérauts magnifiques qui la capte par leur simple présence.

Et quand il capte le regard, quel regard ! regardez ce simple portrait de Jacques Coursil pour vous en convancre.

 

Vous pourrez retrouver quelques uns de ces clichés sur le site du photographe

http://www.jean-baptistemillot.com/

 

ou mieux, vous rendre directement au parc Floral.

L’expo est ouverte jusqu’au 15 septembre.

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25 août 2013 7 25 /08 /août /2013 23:16

Naïve

Baptiste Trotignon (p), Mark Turner (ts)

 trotignon.jpg

Attention choc de la rentrée !

Trotignon  associé  en  duo à Mark Turner, ce n’est absolument pas le fruit d’un pur hasard. Les deux hommes se connaissent bien. Le saxophoniste était venu  jouer sur 3 titres sur l’album « Share » paru en 2009 et, en 2010 sur l’album  fort logiquement nommé « Suite », toujours pour le label Naïve. Il y  avait déjà entre eux quelque chose de tellement fusionnel dans leur jeu, que  l’idée  d’enregistrer  un duo était la suite logique et ultime de leur rencontre.

Et force est de constater que les deux musiciens ont décidé de la placer au sommet,  au niveau de ces cimes rarement atteintes en musique et desquelles on  contemple  le  paysage  musical en parfaite plénitude. Méditative ? Pas vraiment  au  sens  mystique du terme. Plutôt contemplative dans le sens où cette  musique  très  zen (Dusk is quiet place) ouvre de superbes espaces musicaux (Wasteland). Musique de chambre, intime qui prend des allures de storytelling. Rencontre d’une  douceur tamisée où le rapprochement des timbres, la fusion des sons, et  l'abolition de toute frontière entre improvisations et écriture en fait un  moment  rare.  Où  l’on  ne sait jamais ce qui a été écrit et ce qui ne l’est pas, ce qui relève d’une prise spontanée ou ce qui a été retravaillé. Car  c’est  une  évidence, cette musique semble tout aussi naturelle que le simple fait de respirer.

Mark  Turner  tout  en  économie du geste et en sensualité joue les maîtres zen.  Avec  un jeu très aérien,  très attentif au timbre, manie l’aigu avec la  précision d’un calligraphe, et apporte dans les graves un souffle doux. Enveloppe  la musique d’une sorte de velours moiré. Et Trotignon, attentif, ornemente  et embellit avec grâce et subtilité, gardien de l'harmonie et du rythme  sans  jamais  enfermer  le trait.  Le pianiste s’inscrit alors avec élégance  dans  les  interstices  du jeu du saxophoniste avec un jeu proche parfois  de l’école classique, s’inscrivant en contraste non seulement dans l’esprit  mais  aussi  dans  le  son  (Ô  do  borogado). Où chacun, à force d’écoute  y  montre un grand respect pour la musique de l’autre et entre en résonance.  Cela  donne  ainsi  un dialogue toujours passionnant, toujours tendre.

Tous  les deux jouent divinement. Laissent la musique respirer.On n’est pas loin du duo Konitz-Solal.

Les  thèmes  sont  composés  pour  l’occasion  par  les deux musiciens.  2 morceaux magnifiques  de  Bach sont aussi prétextes à de belles improvisations jazz, aériennes et inspirées.

Et  ce dialogue à fleuré moucheté, fait d’écoute et d’attention nous touche par son évidence et par sa grâce. Juste un piano et juste un sax ténor pour dire de belles choses. Paisiblement.

Jean-Marc Gelin

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25 août 2013 7 25 /08 /août /2013 19:52

 

Plus Loin Music 2013

Gregory Privat (p, fender, compos), Manu Dodjia (g), Jiri Slavik (cb), Arnaud Dolmen (ka), Sonny Troupé (dms)ka), Adriano Tenorio DD (perc) + Gustav Karlström (vc), Joby Bernabé (texte)

 

 privat.jpg

Le  nouvel album du pianiste martiniquais Grégory Privat sera encore un des évènements de cette rentrée jazzistique.

 

Pour  ceux  qui  seraient  passé  à  côté de son premier album « Ki Koté », courez  absolument  vous  procurer «  Tales of Cyparis » et attendez-vous à une  révélation.  Car  figurez-vous,  ce jeune pianiste a un talent…. juste énorme ! Sortant des sentiers un peu trop battus des pianistes jarrettiens, Meldhiens ou Svensonniens dont on a, par les temps qui courent le sentiment de  ne  plus  pouvoir sortir, Grégory Privat cultive quant à lui le goût de ses racines caribéennes (on pense à Alain Jean-Marie ou Mario Canonge). Pas étonnant de la part d’un musicien dont le père n’est autre que José Privat, pianiste  du  groupe antillais Malavoi. Mais Grégory étend ses références à quelques  stars  du  piano cubain au titre desquelles Chucho et Bebo Valdes qui  ne  doivent  pas  être  loin  de son gotha tant il cultive l’art de la mélodie  et  de  l’improvisation  chaloupés.  Il y a chez lui l’élégance du phrasé  souple,  du  swing  qui  délie les percussions, de la mélodie aussi légère  que  d’envolées  au  lyrisme  communicatif.  Le  phrasé raffiné des maîtres  cubains  est  bien  présent  au bout des doigts de Grégory Privat.

Mais,  ancré  aussi  dans  une  forme de jazz classique. Et l’on (je) pense aussi  parfois  à  Ahmad Jamal par son utilisation subtile des percussions, son  maniement  des  espaces  harmoniques  et du suspens et ses revirements d’accords en totale rupture (à l’image de Ritournelle par exemple).

S’il fallait des références marquantes en voilà. Excusez du peu !

 

Pour  son  nouvel  album,  Grégory  Privat  s’est  attaché à un personnage, Cyparis, pêcheur martiniquais qui fut emprisonné la veille de l’éruption de la  Montagne Pelée en 1902 et qui ne dut d’être le seul rescapé du désastre qu’à  sa  présence  au  cachot  (version officielle). Il survécut au prix de grandes  brûlures  et  ses  talents de conteur-hâbleur lui permirent par la suite  d’être engagé au sein du cirque américain Barnum exhibant là-bas ses meurtrissures  de  grand brûlé, de survivant et d’homme noir, attraction de foire  à  plus  d’un  titre.  Autre  forme de survie. On comprend alors que Gregory  Privat  empreint  de sa culture martiniquaise et de cette histoire remarquable  que lui racontait son père a trouvé ici un formidable matériau compositionnel  à  son  récit  musical  allant  du  choc de l’éruption à la mélancolie de l’exil ou à la violence du corps exhibé. Autant fallait il en tirer parti musicalement.

Avec  une  direction  artistique  remarquable  et  des arrangements parfois luxuriants  et  des  musiciens  talentueux  (dont notamment un superbe Manu Codjia)  Grégory  Privat joue sur des formats à géométrie variable  en trio ou  quartet,  avec  des  cordes ou avec un chanteur, s’appuyant à plusieurs endroits  sur la narration de textes en français ou créole dit par le poète incantatoire Joby Barnabé. L’insert de percussions Ka achève aussi d’ancrer cette  histoire  dans  sa  créolité  ici  revendiquée.  Autant  le  dire la construction artistique de l’album est foisonnante.

Pour  ma  part  dans  ces  moments superbes mes coups de cœur vont pour les plages  en  trio,  celles qui mettent en évidence ce pianiste rare. Il faut notamment  entendre  un  far from SD qui surgit comme grand moment de grâce pianistique  et  de  rêverie ancrée dans le jazz avec la démonstration d’un phrasé  d’une  incroyable  sensibilité. Un peu plus arrangé, ce Ritournelle dont nous parlions précédemment. Et quelle aisance dans la maitrise du flow au  bout  des  doigts  du  pianiste ! Dans un autre registre,  ce Carbetian Rhapsody  où l’énergie circule venant autant du pianiste lui-même que de sa section  rythmique  ou  encore  ce  sombre  Four  Chords aux nappes sonores électriques comme annonciatrices du désastre.

On  aime la complicité de Grégory Privat avec Manu Codjia faisant assaut de lyrisme  fougueux (Wake up !) ou encore, autre révélation de cet album, les deux  thèmes chantés par Gustav Karlstrom (fils d’Elisabeth Kontomanou) qui révèle cette voix superbe au registre médium qui fait un peu penser à celle de  Stevie  Wonder  et qui met en valeur dans une veine un peu funky ou pop les grands talents de compositeur du pianiste.

Album  magnifique s’il en est ; «  Tales of Cyparis » a le charme de ce qui se livre immédiatement et la richesse de ce qui se découvre ensuite.

Jean-Marc Gelin

 

 


 

 

 


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16 août 2013 5 16 /08 /août /2013 13:53


Hampton-Hawes--Lachez-moi---avec-Don-Asher.jpg
13ème Note Editions.253 pages.22,90 euros.

Hampton Hawes: Lâchez-moi ! avec Don Asher


Il aura fallu attendre plus de quatre décennies mais le résultat est bien là, un témoignage choc sur une période effervescente du jazz, les années 50-60. Accueillie avec respect lors de sa sortie aux Etats-Unis en 1972, l’autobiographie du pianiste Hampton Hawes (Raise Up Off Me : A Portrait of Hampton Hawes. Da Capo Press) est enfin disponible en version française sous le titre « Lâchez-Moi ».
Spécialiste de la littérature anglo-saxonne et latino, la jeune (née en 2009) maison d’édition 13è Note Editions a publié cette année l’autobiographie du boxeur Jake LaMotta « Raging Bull » qui portée au cinéma avait mis en valeur la force de frappe de Robert DeNiro. L’autobiographie de Hampton Hawes (1928-1977) écrite avec le pianiste et romancier Don Asher, et traduite par Bernard Cohen, ne manque pas non plus de punch.
« Sacré pianiste et sacré personnage », selon les termes de Jean-Claude Zylberstein, auteur de la postface, Hampton Hawes a vécu mille vies. Membre à part entière de la génération be-bop, il raconte ses aventures de musicien, ses rencontres avec les géants de l’époque (Parker, Mingus, Miles Davis, Chet Baker, Billie Holiday, Monk, Rollins, Coltrane, Martial Solal aussi avec lequel il enregistra à Paris un album accompagné de Pierre Michelot et Kenny Clarke…) ses déboires, ses problèmes personnels avec la drogue, son service militaire en Corée du Sud, sa prison (cinq ans de détention avant sa grâce par le président Kennedy le 6 août 1963, document reproduit).
Genre conduisant souvent à l’exhibitionnisme le plus nauséeux, l’autobiographie prend ici la forme d’un témoignage sans fard et poignant sur la condition de musicien, d’artiste. Les vertus du pianiste de la West Coast ne nous sont pas inconnues, celui-là dont Le dictionnaire du jazz (sous la plume de François-René Simon) dit qu’il « n’a pas grand-chose à envier à son maître Bud Powell ». Enfin disponible en français, son autobiographie nous fait découvrir un authentique personnage.
Jean-Louis Lemarchand  

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10 août 2013 6 10 /08 /août /2013 11:36

 

Fresh Sound New talent 2013

Michael Blake (ts), Samuel Blaser (tb), Russ Lossing ( fender), Michael Bates (cb), Jee davis (dms)

 bates-blaser.jpg

Voilà plus de 10 ans que Michael Bates et Samuel Blaser se connaissent. A l'époque où ils jouaient dans les mêmes clubs de New York. Le fil ne s'est jamais rompu et ils sortent aujourd'hui un nouvel album avec leur formation + le saxophoniste Michael Blake.

Autant le dire tout de suite : ça joue à très très haut niveau dans ce quintet. Les compos vont dans plusieurs directions,  balancent entre l'esprit Ornette, celui de Mingus, de Cecil Taylor, un peu de hard bop, de climats coltraniens et d'espaces plus pop. Mais c'est Russ Lossing surtout qui apporte avec ses nappes électriques et lunaires au fender où il se montre l'égal d'un Larry Golding, l’originalité de cet album semblant porter à lui seul sur ses épaule le quintet. Ce garçon est absolument bluffant aux claviers ( écouter son intervention sur le titre éponyme) par son intelligence de la musique, par son sens de l'accompagnement par ses tuilages, assurant le liant entre des personnalités musicales assez différentes. Si les compositions manquent parfois d'accroche,  elles sont cependant empreintes d'une réelle profondeur. Climat clair-osbcur soutenu par une rythmique de haut vol. Le jeu y est totalement interactif et le niveau des solistes y est exceptionnel. Samuel Blaser comme à son habitude joue avec autant de fougue que de passion mais aussi affichant une technique hallucinante quant à l'étendue de son registre. Et l’on découvre aussi Michael Blake que l'on ne connaît pas beaucoup de ce côté-ci de l'hexagone : Sax ténor dans la lignée des anciens ( Hawkins, Lucky Thompson).

Bref , un album totalement réussi qui révèle en tous cas la qualité de ses interprètes. Ceux-ci sont assurément bourrés de talent. A suivre….

Jean-Marc Gelin

 

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4 août 2013 7 04 /08 /août /2013 21:13

A_FOND_DE_CALE.jpgMICHEL SAMSON & GILLES SUZANNE
Avec Elizabeth Cestor

A Fond  de cale
1917-2011 Un siècle de jazz à Marseille

Editions Wildproject 2012

Les auteurs Michel Samson (ancien correspondant du journal Le Monde à Marseille), Gilles Suzanne (maître de conférence en esthétique à l’université d’Aix Marseille) et Elizabeth Cestor, (chargée de mission au Mucem) ont écrit la saga de Marseille en jazz en 8 chapitres chronologiques.
Comment raconter le jazz à Marseille ? Qui y joue, qui fait quoi et quelle structures existent ?  Voilà des questions élémentaires auxquelles ils répondent en menant une enquête journalistique sérieuse, s’appuyant sur de nombreux entretiens avec les principaux acteurs du jazz à Marseille. 

Ville pauvre, populaire, rebelle, dépourvue de tout esprit  patrimonial, Marseille reste avant tout un port, même si les dockers sont  beaucoup moins nombreux aujourd’hui qu’à la grande époque. En roue libre, cette ville d’immigration qui n’a jamais cessé de brasser des arrivants venus du monde entier, était capitale du « musical hall » dans les années trente. Marseille a compté dans l’implantation mondiale du jazz, devenant même une scène d’avant-garde, avec de nombreux activistes promoteurs de la diffusion de cette musique, dont le Hot Club à ses débuts.  C’est une musique vivante ‘à consommer sur place’, depuis son arrivée dans cette ville-monde, à fond de cale. Marseille, à la Libération, est nommée « capitale française du jazz » ( Hugues Panassié), «ville noire» avec son quartier historique du Panier, où circulent G.Is et big bands. Puis, sans jamais perdre de vue l’évolution du jazz, la ville est devenue un « conservatoire à ciel ouvert », où s’est ouvert la première classe de jazz en France, sous la houlette de Guy Longnon. L’apport de Marseille au jazz est considérable, même s’il n’existe pas un jazz marseillais. Par contre, des cycles s’imposent à chaque tournant décisif de l’histoire de cette musique et ainsi se mesure l’attachement de chaque génération à «sa » musique. Plus de trente ans après leur création révolutionnaire, des structures créatives existent encore,  cherchant à briser les frontières musicales ou intellectuelles comme le GRIM fondé en 1978 par André Jaume, David Rueff, Gérard Siracusa et Jean Louis Montera (actuel directeur), ou  le GMEM (Groupe de Musique Expérimentale de Marseille).  Autre association indispensable pour implanter cette musique durablement, Le Cri du Port, seule véritable scène de jazz ( avec Michel Antonelli toujours en poste)  a longtemps fonctionné sans salle, quasiment sans budget pour monter des concerts, avec pour vocation de faire vivre le jazz dans la ville.
A chaque époque, son regard, ses filtres, ses affrontements, ses oublis et ses désillusions. Beaucoup d’artistes ont d’ailleurs jeté l’éponge et quitté la ville, rêvant d’ailleurs. Car, côté culture, la ville a souvent mauvaise réputation, alors qu’elle déborde d’énergie artistique. Le jazz s’est  constitué un public à Marseille en dépit de la richesse des discours musicaux : la dynamique collective qui s’était d’ailleurs un peu essouflée avec l’apparition d’autres musiques plus « modernes », comme le hip hop ou le rap (que Marseille se vante d’avoir ‘inventé’ en France), revient en force. Le jazz aujourd’hui est particulièrement à l’honneur dans les deux derniers chapitres « Le jazz encore possible » et « Jazz XXI ».
 
C’est une navigation passionnante que propose ce travail collectif autour d’un phénomène que chacun a voulu s’approprier, sans que le dernier mot ne soit dit. Peut-être parce que l’on ne viendra jamais à bout du jazz. L’approche est pertinente et suffisamment critique, les choix éclairants et le lecteur pourra se plonger à loisir dans le chapitre qui l’intéresse. La perspective historique est essentielle dans cette étude : on découvre les biographies des principaux acteurs de cette musique, qu’ils soient musiciens (André Jaume, Hervé Bourde, Gérard Siracusa, Michel Zenino…), patrons de boîtes ou clubs de jazz (l’incontournable Jean Pelle qui fit et défit le « jazz côte sud » sur trois décennies au Pelle Mêle ), politiques comme Roger « Goliath » Luccioni, contrebassiste, professeur de médecine et cardiologue, « affreux jojo du jazz », adepte d’un anti-jacobinisme ardent, directeur de la revue JAZZ, membre du Jazz Hip Trio, à l’origine du premier festival phocéen Jazz des Cinq Continents qui fait le plein actuellement.
Paradoxalement, aujourd’hui, continue « ce lent décrochage entre un public toujours plus large pour le jazz et son peu d’attrait pour la scène locale », certains amateurs pouvant satisfaire leur passion en ignorant tout ou presque des musiciens qui se sont souvent installés dans la ville, sans en être originaires.
Ces néo-arrivants jouent dans les clubs, bars du quartier de la Plaine, de Longchamp, du Panier…ou les théâtres : ils ont pour nom Raphael Imbert, Christophe Leloil, Perrine Mansuy, Eric Surmenian, Christian Brazier, sans oublier les plus jeunes Simon Tailleu, Cédric Bec, Cyril Benhamou

Travaillée par tant de mémoires, la ville n’aura jamais manqué d’inspiration, toujours prête à mixer les courants et les genres. Ecrit avec le recul suffisant pour une œuvre nécessairement subjective, analyse lucide non dénuée d’émotions, A fond de cale est le roman du jazz marseillais que doivent découvrir non seulement les « étrangers » à la cité phocéenne, mais encore les Marseillais eux mêmes. Nul n’est prophète en son pays…


NB : Ajoutons un index des plus sérieux, des notes soignées faisant référence à de très nombreuses publications et articles dans la presse spécialisée, sans oublier un interlude rare (le cahier de photos du fonds Paul MANSI, promoteur doué, dès 1947, pour trouver des concerts aux jazzmen de passage.)



Sophie Chambon

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4 août 2013 7 04 /08 /août /2013 11:07

 

Chris Cheek (ts), Cuong Vu (tp), Benjamin Moussay (p, fder), Steve Swallow (b), Chrisophe Marguet (dms)

Abalone 2013

marguet-christophe-sextet_constellation.jpg

 

Certains ont eu la chance d’assister à ce magnifique concert donné à Coutances en mai 2012 qui lançait ce projet, un an avant la sortie officielle de l’album. Nous l’avions chroniqué ici et rangé parmi les plus beaux concerts de l’année. Il y eu ensuite celui donné à la Villette quelques mois plus tard. Toujours avec cette formation franco-américaine surprenante et atypique mais aussi si difficile à réunir.

Côté français, le batteur-compositeur associe Benjamin Moussay aux claviers à Regis Huby au violon. De l’autre côté de l’Atlantique, Chris Cheek au ténor, Cuong Vu (le trompettiste américano-vietnamien entendu dans plusieurs groupes majeurs outre-atlantique et notamment aux côtés de Pat Metheny) et Steve Swallow à la basse se sont associés à ce voyage interstellaire.

C’est donc un sextet totalement inattendu et inédit que Christophe Marguet a réuni pour un album qu’il a composé de bout en bout avec l’art d’un façonnier (sauf After the rain de Coltrane). Et puisque ce sextet est inédit, Christophe Marguet a eu à coeur d’écrire tant pour chacun de ses membres, ayant en tête leur personnalité musicale qu’avec l’idée des multiples associations possibles parvenant à créer, au delà de ces multiples combinaisons une véritable homogénéité de groupe.

On aime l'inventivité de Régis Huby dont l'apport au son de groupe est exceptionnel. On aime cet incroyable trompettiste, Cuong Vu dont chacune des phrases déchire l'espace avec passin. On aime la souplesse et l'agilité du son de Chris Cheek porteur d'incandescence oyeuse. On aime le jeu de Swallow entre basse et guitare dont la pulse essentielle se mêle toujours à la ligne harmonique avec le sens de l'essentiel et du superflus. On aime Benjamin Moussay entre piano et fender dont chaque intervention est une véritable enluminure. Et enfin on aime Marguet, coeur batteur d'un drive subtil et prolixe.

Ce que propose Christophe Marguet ici est un véritable voyage, ouvrant des fenêtres superbes, se basant sur un système de progressions harmoniques d’une incroyable richesse ou laissant place à l’improvisation maîtrisée des solistes tous exceptionnels. Le soyeux du discours de Chris Cheek, le mordant étincelant de Cuong Vu auquel Regis Huby associe parfois un son magnifique portent en soi un langage universel et dense. Parfois ces constellations sont lunaires comme sur ce satiric dancer où le discours de Benjamin Moussay au fender apporte une sorte d’apesanteur sensuelle. Parfois elles puisent dans une inspiration plus classique dans une sorte de suspension du temps. Il faut écouter Agripouli  comme un voyage rêvé sur la mer italienne où les interventions de Régis Huby empreintes de swing mêlé puis de profondeur donnent au thème une dimension onirique auquel se joignent les cordes de Swallow puis les cuivres de Cheek et Vu. Ou encore Benghazi porteur d’une tension sous-jacente s’appuyant sur la ligne de basse, sur le drive et sur les nappes flottantes de Moussay et de Huby avant que la mélodie magnifiquement portée par Chris Cheek nous laisse avec une sorte de nostalgie. Un voyage du côté du hard-bop sur Old road permet d’entendre aussi une autre facette de cette constellation jazzistique où la pulse emporte tout sous le groove d’un Steve Swallow en grande forme.

La musique de Marguet n’est jamais stéréotypée. Créatrice de sensations et d’émotions. Que ces émotions passent par l’émergence de nappes harmoniques, par l’installation de pulsations irrépressibles ou par l’urgence qu’expriment les solistes dans l’énergie de leurs discours, il y a une force vitale incroyable qui s’en dégage. Un vrai collectif. C’était le rêve de Christophe Marguet de réunir ces musiciens qui tous se sont investis dans ce projet. Ce qui passe alors entre ces musiciens exceptionnels, ce courant continu qui circule pour donner le meilleur de la musique nous transporte et nous élève. Et ce rêve se transforme en voyage merveilleux qui nous embarque du premier thème jusqu’à la dernière note de ce superbe After the rain de Coltrane. Et nous laisse la tête dans les étoiles et le rêve en bandouillère.

Jean-Marc Gelin

 

 

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23 juillet 2013 2 23 /07 /juillet /2013 22:35

AVISHAI COHEN QUARTET
FESTIVAL JAZZ A JUAN
16 JUILLET 2013
 
Avishai Cohen : contrebasse/chant
Nitai Hershkovitz : piano
Eli Degibri : saxophone
Ofri Nehemya : batterie
 
Découvreur de talents, Avishai Cohen l’est indubitablement, comme le fut en son temps Miles Davis. Ainsi, c’est accompagné notamment par deux très jeunes prodiges, qu’il s’est présenté le 16 juillet 2013 sur la scène mythique du festival "Jazz à Juan". Nitai Heshkovitz au piano, 23 ans - avec lequel il vient d’enregistrer son dernier opus "Duende" - et Ofri Nehemya à la batterie, 19 ans, sont propulsés grâce à lui sur les plus grandes scènes du monde, comme le furent également Shai Maestro et Omri Mor.

  

Avishai Cohen Jazz à Juan 2013.1 Avishai COHEN - Photo Gilles LEFRANCQ

 

 

Sur ce point, on peut reconnaître à Avishai Cohen la générosité d’offrir son soutien et sa confiance aux jeunes musiciens qui feront le jazz de demain !
Durant le concert, le quartet jouera principalement les compositions du contrebassiste, aux formules rythmiques et mélodiques parfois un peu répétitives : notamment "El Capitan And The Ship At Sea", "Ballad For An Unborn", "Ann’s Tune" ou encore "Yagla". Le relief sera principalement apporté par certains soli qui enflammeront la pinède. Avishai Cohen improvise différemment qu’à l’habitude, ponctuant ses lignes mélodiques comme il le ferait d’une phrase, utilisant la contrebasse comme un outil linguistique et créant ainsi un véritable discours où l’on entend la reprise du souffle de son instrument. Eli Degibri jouera ardemment, dans un style hard bop, faisant balancer les spectateurs sur leur chaise. Le jeune Nitai Hershkovitz, remarquable pianiste, prendra une place particulière dans l’ensemble. Après le départ de Shai Maestro en 2011, Avishai Cohen s’était tout d’abord associé à Omri Mor, lequel partira également. Nitai, avec lequel il a enregistré l’album "Duende" et avec qui il échangera des regards de connivence tout au long du concert, semble être le compagnon de musique qu’il cherchait depuis longtemps.
Malgré le talent de chacun des artistes, la cohérence du quartet est encore à parfaire. Avishai Cohen opère de fréquents changements dans son équipe et cela finit peut-être par ralentir la construction d’un ensemble homogène, ce que les musiciens appellent "le son".

 


En dépit des moments forts du concert, je n’ai pas retrouvé l’émotion qui me tenait lors du concert d’Avishai Cohen sur cette même scène en 2010, sur la scène du Nice Jazz Festival en 2011 ou encore celle du Moods à Monaco en 2008.
Les fans se lèvent pour l’applaudir après le dernier morceau, une reprise de "Besame Mucho", qu’Avishai Cohen affectionne et joue comme un message de terre promise à son public.


Yaël Angel
 

 Avishai Cohen Jazz à Juan 2013

   Avishai COHEN - Photo Gilles LEFRANCQ

 

Prochains concerts en France :
28/07 – Festival de Carcassonne – Carcassonne, France
12/10 - Nimes, France
13/10 - Tourcoing Jazz Festival, Colisée - Tourcoing, France
15/10 - Schiltigeim, France
16/10 - Théâtre Carpeaux - Courbevoie, France
17/10 - Nancy Jazz Pulsations - Nancy, France

 

 

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23 juillet 2013 2 23 /07 /juillet /2013 20:52


charmasson.r-jaume.a-gress-d-rainey.t_flybabyfly_w.jpgAjmiseries
www.allumesdujazz.com
www.jazzalajmi.com
Distribution Abalone Socadisc

Voilà un disque qui a pris son temps avant de paraître. En 2004, un quartet franco-américain se retrouve à l’AJMI (Avignon). Le guitariste Rémy Charmasson est le lien avec le duo américain Gress /Rainey, bien que jamais le saxophoniste André Jaume ne soit en reste, toujours prêt à se lancer dans de nouvelles aventures. Ce souffleur« branché free » de son propre aveu est un musicien de jazzs avec un « s ».
Voilà un groupe improvisé, un projet de rencontre particulièrement convaincant qui fait œuvre collective,  dans un partage à deux, trois, quatre, l’entente inconsciente, étant la condition première de toute création improvisée.
Compromis entre écriture et improvisation, cet album élégant se prête à l’exercice de formes ouvertes, rythmiquement complexes qui restent heureusement immédiates, « organiques » comme le suggérait lors de l’enregistrement le batteur Tom Rainey : écoutez donc le formidable « Rock me » de Charmasson au riff inoubliable et toxique. Une musique qui évolue de climats labyrinthiques en ambiances plus engagées et percussives avec le duo rythmique superlatif de Drew Gress et Tom Rainey, cœur d’un quartet des plus toniques qui manie l’audace dans ces rythmes volontairement fragmentés « Oubliés ».
Une formation qui joue d’évidence ses propres compositions mais sans exclusive puisque, parmi les belles pièces de cet album, se trouve le morceau inaugural « Fuchsia Norval » du saxophoniste Frank Lowe (de la Great Black Music), le « White Horses » toujours inspirant de l’ami contrebassiste Bernard Santacruz, un superbe « Cassavetes » du guitariste un peu oublié aujourd’hui, Gérard Marais.
   
La cohérence dans le jeu est telle qu’il semble difficile de reconnaître l’auteur de certains thèmes d’autant que tous les intermèdes sont des créations collectives à 2 ou 3, prédelles d’exposition, à la manière d’Alechinsky qui brodent et bordent le centre dur de la représentation.
Aucune règle ne détermine ce qui se produit là, si ce n’est une complicité intelligente alliée au travail le plus rigoureux. Ces quatre-là savent s’écouter, se chercher, se trouver par mini-solos interposés, échanger questions-réponses, dialoguer dans une virtuosité réjouissante, avec le goût de la mélodie au besoin déconstruite. Peut-être pourrait-on avancer que la brillance, l’extravagance sont la marque du guitariste qui ne tombe pas dans le piège attendu du lyrisme alors qu’ il en a toutes les possibilités, les compositions plus lentes, mélancoliques telles ce « Fumaccia » du fait d’un souffleur, capable d’une douceur extrême du jazz de chambre à la Giuffre.
Un album que l’on aime pour ce qu’il éveille dans notre imaginaire, à la recherche d’élans lumineux et d’horizons éclatés, dans un chatoyant travail de textures : clarté  et élégance de la mise en place, agencement finaud de petites pièces, pas si faciles et de compositions plus élaborées.
 Exigeant sans être jamais déroutant, pénétrant enfin, pour peu que l’on se laisse happer par ce lyrisme étrangement sinueux.

Ce bel objet au graphisme de Gianfranco Pointillo, designer fidèle aux Ajmiseries,  a vu le jour en 2013 : Jean Paul Ricard  raconte comment cet enregistrement a pu enfin paraître, traduisant une « forme de résistance à une sorte de fatalité  dans une période qui s’inquiète peu de reconnaître à sa juste valeur ce type d’expérience dès lors qu’elle n’est pas le fait de personnalités plus ou moins starifiées par les medias dont la seule préoccupation consiste à amplifier des événements qui font déjà l’unanimité d’un anonyme grand public ».
Le public aime reconnaître plus que connaître.

Si Frank Sinatra nous exhortait de sa voix de velours à le suivre dans son  « Come fly with me », le jazz étant, de surcroît, né à l’époque où se réalisait le rêve de voler, n’hésitez pas vous embarquer dans cette rutilante machine et…bon vent de toute façon !

Sophie Chambon

 

 

 

Souvenir d’un enregistrement  longtemps retardé

Work in progress de FLY BABY  FLY  printemps 2004
Chronologie de l’opération
La création s’est échelonnée sur une semaine .
•    Vendredi 5 et samedi 6 mars : Répétitions dans le but d’établir un programme, d’essayer différentes combinaisons en se faisant plaisir.
•    Dimanche 7 mars :  Départ pour l’Hérault  et concert- test à L’archipel au Lauret .
•    Lundi 8 mars et mardi 9 mars : Enregistrement au studio Lakanal de Montpellier sous la vigilance de Boris Darley, dans le studio sans piano qui correspond parfaitement à la structure de cette formation.  Départ de  Drew Gress  pour Séville où il jouait le soir suivant
•    Mercredi 10 mars : Relâche
•    Jeudi 11 Mars : Attente du retour mouvementé du contrebassiste ( son vol fut retardé à Madrid à cause des événements tragiques d’Atocha ).   21 heures : Concert à l’Ajmi comme prévu  .
•    Vendredi 12 et Samedi 13 mars :  Masterclasse  sur le rythme donnée par les musiciens, encore une occasion de jouer certaines compositions.  Perrine Mansuy se joint au groupe ravie d’être entourée par une rythmique de choc.
Vendredi 5 mars : Premier jour des répétitions
10 heures : Les Américains, toujours très ponctuels,  attendent devant l’ Hôtel de l’Horloge (sur la place du même nom, à cinq minutes du Palais des Papes qu’on vienne les chercher pour les conduire à l’Ajmi. Arrivée à « l’atelier », le travail va pouvoir commencer .
Rémi Charmasson propose des titres, Drew  Gress et Tom Rainey suivent les indications, le quartet commence à jouer.
 Rock me (babe) composition plutôt funk à la James Brown : tout de suite  le ton est donné, on est dans l’ambiance.  Indications sur la dernière phrase qu’il s’agit de faire tourner .
Souvent les échanges, interrogations, reprises concernent la façon de sortir du thème, proposent des solutions pour éviter une succession de solos, ou la répétition trop systématique de certaines phrases. C’est que visiblement les musiciens prennent du plaisir à jouer et veulent transmettre ces sensations.
 Tom propose de partir de façon totalement improvisée pour construire peu à peu l’édifice. Au lieu de se constituer un ordre des solos, il s’agirait de les rendre collectifs au contraire. Il devient vite évident que le batteur s’interroge tout particulièrement sur l’architecture des morceaux, tente en permanence de rendre plus vivante les structures .
André Jaume propose ensuite  Pour Buddy  (Collette),  autre souffleur avec lequel il joua et qui fut, pour l’anecdote, le premier musicien noir californien à jouer pour la télé :  c’est une autre esthétique, un thème plus classique  qui entraînera une discussion sur la structure des thèmes AABA de 32 mesures. Les musiciens s’interrompent, marquent au crayon quelques indications, sur les  mesures…
11h 30  A la pause, Drew Gress qui parle un français très correct feuillette le dernier exemplaire des Allumés du jazz , André Jaume sirote son café, content de la tournure des événements et de la belle vitalité de l’ensemble alors que Tom et Rémi continuent à s’entraîner sur une phrase, un accord.
On reprend ce thème plusieurs fois jusqu’au déjeuner.
12h30 Déjeuner au Grand Café qui fait partie de La Manutention : c’est la « cantine » de l’Ajmi, de très bonne qualité . Echanges  sur des souvenirs de concerts, anecdotes de la vie de musiciens, évocation de Claude Nougaro qui vient de tirer sa révérence.
14h00 Reprise avec un morceau de Frank Lowe Fushsia Norval qui « se veut étrange mais tourne bien  » . Certains  suggèrent à Tom d‘être encore plus libre,  puisque Drew et André tiennent la cadence.  Tom  toujours phlegmatique  assure sa volonté de jouer «  organic ». Ah les subtilités de la traduction. « Play it organic » est une expression essentielle en américain qui pourrait se traduire……. En tous les cas, rien à voir avec « fonctionnel ».
La partition sert à proposer, à rassembler mais tout reste ouvert à ces improvisateurs. Il n’y a jamais de version définitive. La plupart des reprises, en début d’après midi,  se feront sur tempo plus rapide. Mais le travail important est la mise en espace . Les Américains se coulent tout de suite dans les compositions et ne font des suggestions qu’à la fin de chaque pièce. C’est dire que l’interaction est rapide, pertinente.
15H 00 Un troisième thème plus free de Rémi  Charmasson Sans Histoire introduit une discussion sur la coda.
 Puis les musiciens enchaînent avec :
Valse habile (à BILL) d’André Jaume : le thème joué à la flûte induit encore un changement de rythme,de style, le A  étant plus long (16 mesures) le pont ne constituant qu’un interlude de 8 mesures…la discussion s’engage encore sur la façon de finir le morceau, retourner sur le si bémol….
 Partir au loin :  André Jaume assure que sa composition  ne sera pas retenue nécessairement, mais qu’il aimerait l’entendre avec ce quartet,  « il n’y a personne pour jouer ça en Corse… » Repris finalement dans une version plus rapide,  il conclut,  ravi : « ça sonne comme je veux ! » on a ainsi ce son chaleureux, ample, charnel.
16H 30 : Pour finir Oubliés, un hommage à Django splendide joué sur un tempo rapide .
17H30 Fin de la première journée. Les musiciens s’estiment satisfaits du travail réalisé.
Avec de tels professionnels, le travail semble  facile, tant cela se passe bien , sereinement et efficacement. Les thèmes entendus laissent présager que le disque qui n’a pas encore de titre sera un petit bijou .


Samedi 6 mars : Dernier jour des répétitions

Poursuite des répétitions sur le même rythme et choix des morceaux pour le concert du lendemain au Lauret. On prendra un autre thème de Frank Lowe (Gepetto) et Cassavetes de Gérard Marais . Discussion sur les films et aussi sur la série de Johnny Staccato qui vit débuter le réalisateur alors acteur, série culte dont la  musique était signée Elmer Bernstein.

Laissons au guitariste Rémi Charmasson le soin de finir l’article en nous donnant son « bilan » de l’opération :


CODA :
« Les morceaux joués en concert le dimanche soir ont été retenus pour l'enregistrement...
La première prise en studio chez Boris Darley  au Studio Lakanal s'est faite le lundi à 11h....
Le même jour à 18h, 80% du futur cd était dans "la boîte".
Le lendemain, 3 nouvelles versions de 3 titres étaient enregistrées pour finir la séance à 15h...
André a joué fabuleusement bien pendant cette aventure. Il est incontestablement un des meilleurs improvisateurs de sa génération avec un son et un jeu de ténor inimitable ...et Boris a une fois de plus prouvé qu'il est un des meilleurs ingénieurs du son de la planète... 
16h  Batterie et guitare chargées dans mon break, Boris sur le trottoir nous salue et nous réaffirme admiratif, qu'il n'a jamais vécu une séance aussi rapide et efficace. »

Les titres:

`

Fushia Norval ( Franck Lowe).


Sans histoire ( Rémi Charmasson)


Cassavetes ( Gérard Marais)


Oubliés ( Rémi Charmasson)


Rock me ( Rémi Charmasson)


White horses (Bernard Santacruz)


Gepetto( Franck Lowe).


Valse habile (André Jaume)

Pour Buddy n'est pas retenu pour des questions de cohérence ...
Entre les titres ont été prévus de courtes saynètes, une dizaine d’impros, des duos très courts, créent les enchaînements , les transitions 
Le titre du cd n'est pas encore arrêté, mais l’album devrait sortir dans moins d'un an.
Le quartet  tournera  en France et en Europe en mai 2005.
Qu’on se le dise !




A J M I ( Association pour le Jazz et la Musique Improvisée.)
La manutention 4, rue escaliers Sainte-Anne
84000 Avignon (France).

Email: info@jazzalajmi.com  Website: www.jazzalajmi.com



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