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26 juillet 2010 1 26 /07 /juillet /2010 22:19

le 08 juillet (1/4)

 

C'est par 35° à l'ombre dans la ville, 45° sous les poiriers du chapiteau, que le trompettiste belge Greg Houben ouvre cette deuxième journée du festival. Il nous propose un aperçu de son disque " How Deep is the Ocean ", sur les traces de Chet Baker... que son père, le saxophoniste et flûtiste Steve Houben a bien connu. Dans le cadre d'un trio peu commun, composé du contrebassiste Sam Gertmans et du guitariste Quentin Liégeois, le trompettiste déroule de son souffle velouté de nombreux thèmes de Chet ( Daybreak, How Deep is the Ocean, For Minors Only...) ainsi que des compositions plus personnelles du guitariste, Django d'Or 2009,  et de lui-même. Il interprète également plusieurs chansons " à la manière de ... ", fort convaincantes, dont le rappel signé Tom Jobim qui nous entraîne dans la chaleur du Brésil... si proche de celle dans laquelle nous baignons aujourd’hui.

 

 

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`18H30, Kurt Elling entre en scène d'un pas nonchalant, avec son élégance habituelle, tellement à l'aise, détendu, sûr de lui et de son charisme naturel. Entrée en matière musclée et d'emblée irrésistible avec une excellente version de Steppin'Out de Joe Jackson. Il semble que l'apport d'une nouvelle section rythmique, composée notamment du batteur Ulysse Owens, dynamise la force scénique du quartet. S'en est suivi une interprétation de Say it Over and Over Again ) sur un tempo très lent, affirmant ainsi son immense talent à travers la richesse et la maîtrise d’indéniables capacités. Rarement dans le jazz vocal, un chanteur aura, comme lui, utilisé sa voix comme un instrument à part entière. Ses déplacements imprévisibles dans les harmonies, avec une justesse et un à-propos implacables, captivent l'attention et entraînent dans des univers inconnus.  Arrivé sur le troisième titre, le guitariste John McLean nous gratifie de solos très inspirés. Nous ayant annoncé un ensemble de surprises composées de morceaux choisis à l’occasion d’un concert à  New-York avec Richard Galliano, il donne notamment une interprétation assez inattendue d'une pièce lyrique de Brahms, quelque peu dénaturée par un allemand aux accents de Chicago. Eventail en main, le " crooner " enchaîne avec un Nature Boy indolent qui évolue rapidement vers des tempos puissants propices à une impressionnante démonstration de scat se terminant par un dialogue enjoué avec le batteur, hilare. Laurence Hobgood prend la suite avec une éblouissante déclaration lyrique au piano. Le concert se conclut sur une version très sensuelle du Luiza de Tom Jobim, en portugais, laissant un public ( de tous âges ) sous le charme. Standing ovation. Rappel pour un duo avec son pianiste de toujours, avant de quitter la scène en envoyant des baisers à un public définitivement conquis par une prestation charmeuse mais néanmoins efficace, généreuse et sincère.

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Le troisième concert de la journée est proposé par le duo du saxophoniste Pierre Vaiana et du pianiste Salvatore Bonafede. Bien qu'ils n'aient jamais enregistré chez ECM, leur musique aurait tous les arguments pour séduire Manfred Eicher. Cela nous évoquant d'emblée une filiation musicale « jazz nordique » sans renier pour autant d'évidentes racines siciliennes. En effet, le concert  intitulé " Itinerari Siciliani " nous emmène sur les routes italiennes. Les thèmes abordés au soprano, accompagné d'un jeu de piano étincelant, évoquent les ritournelles, le pittoresque et la truculence d'un cinéma italien en nous projetant comme par effraction dans les films d'un Comencini, d'un Risi, d'un Scola ou du duo Fellini-Rota. L'arrivée du contrebassiste Manolo Cabras, avec la souplesse et la  légèreté de son toucher, n'enlève rien au charme opéré, bien au contraire ! Tout en rigueur et en joie, les instruments se répondent dans un palabre où la flamboyance du saxophone réplique à la précision chirurgicale du pianiste et à la fougue du bassiste, dans des  morceaux inspirés des complaintes et des légendes anciennes, lançant ainsi des ponts entre la Sicile d'autrefois et le monde d'aujourd'hui. A noter, un étonnant chorus de Manolo. Cabras entrecroisant chant d'oiseaux et chant guttural sarde … brillamment suggéré à l'archet. Magique ! Ce trio de musiciens nous donne envie de poursuivre ce voyage avec eux, un verre d'Amaretto à la main, par une douce soirée à Taormine.

En fin de soirée, Ornette Coleman – vêtu ce soir de façon étonnamment sobre - entre en scène avec ses habituels complices, le contrebassiste Tony Falanga, Al MacDowell à la basse électrique et son fils Denardo à la batterie devant un chapiteau comble. Attaquant d'entrée par sa réécriture de l'ouverture du Sacre du Printemps, la dimension de la suite de la prestation était donnée : elle sera énergique, déstructurée à souhait, dans les arcanes de son concept d'"harmolodie". Combinaison d'harmonie et de mélodie pour les uns, absence des deux pour les autres, Ornette Coleman n'en demeure pas moins une figure majeure du jazz qui a bousculé les codes de ses prédécesseurs. Ses 80 ans n'enlèvent rien à son dynamisme en la matière, passant du saxophone à la trompette ou au violon dans une succession de courtes interventions bariolées. L'expression est vive, ardente et toujours provocatrice malgré une sérénité palpable. Sur chacun des titres joués, Tony Falanga lance le tempo, aussitôt relayé par la batterie du fils Coleman. Le jeu de contrebasse de Falanga, assez "classique", soutenu de manière décalée par les lignes de basse plus "actuelles" d'Al Mac Dowell, soulignent par leur contraste la modernité des intrusions déstructurées d'Ornette Coleman. Cela étant particulièrement audible dans son interprétation d'une des suites pour violoncelle de Bach, ou dans quelques standards jazz revisités. Donardo, fidèle à sa réputation, ne donne toujours pas dans la légèreté, mais finalement tout cela sonne de manière très cohérente. Le public en redemande : trois standing ovations. Au rappel, une dynamique interprétation de Lonely Woman, son plus grand succès, clôt avec brio cette seconde soirée.

 

le 09 juillet 10 (2/4)

Cette nouvelle superbe soirée commence avec un ensemble regroupant, autour du pianiste Christian Mendoza, quatre des meilleurs jeunes jazzmen belges actuels pour une musique héritière de celle d'Ornette Coleman, entendu justement hier. PA_92920.JPGBen Sluijs au saxophone alto et à la flûte, Joachim Badenhorst à la clarinette et au saxophone ténor, Brice Soniano à la basse et Teun Verbruggen à la batterie entourent Christian Mendoza, vainqueur  2008 du concours des Jeunes talents de jazz de Gent. Il est l'auteur de compositions où des plages très déstructurées alternent avec des moments mélodiques plus intimes, où un piano minimaliste entame un dialogue complice avec un batteur tout en finesse et recherches sonores. Le jeu de l'ensemble se resserre également dans des lignes mélodiques où chaque instrument s'exprime par petites touches pour créer un corps parfois désarticulé qui progresse lentement vers une reconstruction harmonique. Une musique puzzle dont l'auditeur perçoit mal ce qui est écrit de ce qui est improvisé, tellement tout semble être mûrement pensé auparavant. Une musique qui finalement parle plus à l'intellect qu'au coeur.

 

 

Ceux qui ne connaissaient pas encore le Vijay Iyer Trio pouvaient peut-être s'attendre à un concert " world " où le jazz flirterait avec la musique indienne. Ils ont pu découvrir qu'il n'en était rien tant les racines indiennes de Vijay Iyer sont peu présentes dans la musique qu'il compose. L'essentiel des titres joués ce soir sont issus de sa dernière production " Historicity ", enregistrée l’année dernière chez ACT, avec ces mêmes musiciens qui l'accompagnent ce soir : Stephen Crump à la basse et Marcus Gilmore à la batterie. Ils développent dans un bel ensemble soudé une longue conversation fluide et riche, emplie d'une énergie et d'une puissance physique où le groove du batteur répond au duo fusionnel que forment un pianiste complexe et nuancé et un bassiste qui transpire sa musique. Les prouesses empreintes de maturité de Marcus Gilmore ont de quoi surprendre de la part d'un batteur de 24 ans, sauf de savoir qu'il est le déjà digne héritier de son grand-père, Roy Haynes.  Les notes semblent virevolter autour de thèmes d'une extraordinaire densité, transportant l'auditeur vers ses propres rêves, le rendant complice en l'intégrant à ce jeu qui paraît pourtant si simple et limpide. Cette invitation est baignée d'une telle humilité, d’une telle générosité, qu'on en oublie l'incroyable richesse technique déployée dans cette musique. Les rythmes concoctés par Vijay Iyer sont acrobatiques, montant crescendo vers des sommets électriques pour s'épanouir dans des solos endiablés. Mais l'écoute complice tissée au fil du temps les amène imperceptiblement à soutenir avec douceur les chorus que chacun exécute. Cela illustre qu'avec coeur et générosité la musique peut être recherchée et moderne sans pour autant être rébarbative. Le public, conquis, ne s'y est pas trompé. Standing ovation méritée !

 

Puis vint l'évènement de la soirée : le Freedom Band de Chick Corea composé de Kenny Garrett, Chris McBride et du légendaire Roy Haynes ! Au menu : standards west coast, bop et hard-bop revisités par le génie et l'énergie facétieuse du maestro. A l’image d'une scène de jazz club, la formation était regroupée serrée au centre du large podium du festival. Complicité et proximité affichées avant même les premières notes lancées. La manière relax et joviale que Corea arbore dès les premiers accords fait toujours plaisir à voir et nous invite avec ses acolytes à participer au jeu et à vibrer avec eux. Magnifique Monk’s Dream où vient s’inviter le thème d’All Blues. Kenny Garrett, très à l'aise dans cette formation, est éblouissant à chacune de ses interventions, allant au bout de lui-même, aux limites de son idée créatrice et en en montrant chacune de ses facettes. McBride en métronome implacable balance des chapelets de notes lumineuses que souligne le swing implacable des cymbales d'un Roy Haynes plus jeune que jamais. Corea observe et ponctue en permanence, le sourire aux lèvres et le regard malicieux. Plus que jamais, il incarne la virtuosité transcendée et le plaisir communicatif de jouer. Un dernier titre hard bop ( Steps ! ) est prétexte à un incroyable solo de Roy Haynes, totalement déchaîné... laissant presque craindre pour son coeur ! Même pendant le salut au public il continue, debout, à frapper de ses baguettes cymbales et grosse caisse à la grande joie du public. Au cours du rappel, Jean Pierre de Miles Davis, Chick Corea vient prêter main forte à Roy Haynes à la batterie, McBride prenant les commandes du piano. Puis tout bascule, dans une incroyable et inattendue jam session où, sortis de nul part, se succèdent et se relayent aux instruments Hiromi, Ruslan Sirota et Ronald Bruner Jr ( qui joueront demain avec Stanley Clarke ), Vijay Iyer et ses musiciens  ( dont le petit-fils de… ), sous la conduite d'un duo funky Garrett-McBride pour finir à genoux dans une version délirante et inoubliable du Sex Machine de James Brown ! Le public en liesse chante et scande, à la demande de McBride, des " Roy Haynes " et des " Chick Corea " à  n'en plus finir … Mémorable ! N'est-ce pas là l'expression même d'un véritable " Freedom Band ", libre de faire ce que bon leur semble, selon l’humeur du moment... en l’occurrence très festive et digne d’une époque qu’on pensait définitivement révolue ! Il paraîtrait même que cette " folie " se soit prolongée jusque tard dans nuit, au jazz club de l’hôtel. PA_93096.JPG

 

 

le 10 juillet10 (3/4)

 

Cette avant-dernière journée de notre séjour a commencé de manière fort sympathique avec la formation du jeune guitariste américain Julian Lage, accompagné de Daniel Blake au saxophone, Aristides Rivas au violoncelle, Jorge Roeder à la contrebasse et Tupac Mantilla aux percussions. D'un touché vif, précis, joyeux, il s'invente un folklore très personnel à partir d'une multitude d'autres, intégrés, digérés et partagés. Cet ensemble laisse entendre des sonorités irlandaises, flamenca, méditerranéennes, brésiliennes … pour créer une culture urbaine d'une modernité évidente, où les influences de la pop, du classique et du jazz rencontrent celles des grands espaces du cinéma hollywoodien. Julian Lage possède, à un niveau rare, la qualité technique nécessaire à l'écriture d'une musique complexe mais toujours accessible, ludique et très agréable à l'écoute. Vu il y a 5 ans à Jazz à Vienne en sideman de Gary Burton, son évolution est impressionnante et laisse augurer un avenir radieux. Ce jeune artiste, à l'allure d'étudiant sage quitte la scène, impressionné par l'accueil d'un public conquis, qu'il salue avec humilité.

 

PA_93426.JPGComme un prolongement du concert de Chick Corea d'hier, s'ensuit la prestation d'un autre   fondateur de l'incontournable Return to Forever :  Stanley Clarke. Celui-ci s'est entouré de jeunes musiciens américains auxquels s'est jointe la jeune pianiste japonaise, protégée d'Ahmad Jamal, Hiromi (accompagnant elle-même Chick Corea dans très beau Duet sorti en 2009 chez Concord). Sous des airs de Tiger Wood à casquette, il enchaîne thème après thème entre basse électrique et contrebasse. A la différence de la formation de Corea d'hier où chacun contrôlait parfaitement son domaine dans le cadre de l’ensemble, la fougue de la jeunesse semble ce soir devoir l’emporter sur la juste mesure. Des déferlantes de notes s’abattent tout au long d’une playlist par trop prétextes à des concours de vitesse et de technicité. Il semble que ces jeunes lions ( et lionne ) soient difficiles à dompter, même par un des chefs de file ( de clan ) du jazz fusion des 80's. Les trop rares moments soft de ce feu d'artifice sonore nous laissent heureusement entrevoir l'étendue du registre pianistique et de la musicalité de Hiromi. Après une version musclée de Goodbye Pork Pie HatSpanish Fantasya été pour elle l’occasion d'un admirable solo, énergique et percussif. L'enchaînement de Ruslen Sirota fut beaucoup moins attractif car quelque peu dépassé par sa vélocité et l’emballement de son jeu. Idem pour la partie batterie, excellente au demeurant mais souvent confuse, manquant de maturité et de retenue. Le concert se termine sur un imposant Schooldays. Prestation d’ensemble à l'américaine qui a de quoi séduire mais ne restera pas forcément dans les mémoires.

 

Autre légende du jazz présente sur ce festival : l'irremplaçable harmoniciste Toots Thielemans, ce soir dans sa formation historique avec le pianiste Kenny Werner et le guitariste Oscar Castro-Neves.  Il est évident que nous ne pouvions nous attendre à découvrir des nouveautés. L'heure n'est plus à cela, mais aux regards sur le passé, aux souvenirs, aux hommages… Sous l’oeil facétieux et rieur de Toots se succèdent des standards de Gershwin ( I Loves you Porgy, Summertime ), de Tom Jobim ( Saudade ), de Chico Buarque ... Ces musiciens aguerris nous font entendre qu'il ne leur est nullement nécessaire de rajouter des notes aux notes pour exprimer leurs sentiments et nous dévoiler leur univers musical. Simplicité, musicalité, efficacité. Kenny Werner campe l'étendue de son absolu sens mélodique lors d'un medley de musiques de Sinatra. A plusieurs reprises, il enrobe les notes d’harmonica par de douces nappes électroniques qui les rendent encore plus aériennes. Un Water of March  tout en émotion est propice à de belles interventions bossa d'Orcar Castro-Neves. S'en suivirent deux touchants hommages, l'un à Bill Evans nous rappelant le magnifique Affinity, l'autre à Charlie Chaplin par un Smile poignant. Tout cela vibrait de nostalgie, voire par moments de tristesse, en particulier lors de l'émouvant What a Wonderful World  de Louis Armstrong, au rappel.

 

 

Dernière journée de notre séjour à Gent. Température toujours aussi caniculaire. Les rangs sont plus clairsemés que la veille … l'effet finale de Coupe du monde, avec une rencontre Espagne / Pays-Bas A peine deux mois après les 80 dates ( ! ) de sa tournée Orchestrion, Pat Metheny nous revient cette fois-ci avec son Group pour nous livrer quelques-uns des standards de son propre songbook. Comme à son habitude, il subjugue son public de fans aux premières notes de Are you Going With MeHave you HeardLast Train Home, Question and Answer, Phase Dance, Song for Bilbao ... ou lorsqu'il saisit sa guitare Pikasso pour un titre acoustique d’une grande finesse. L’homme a du métier. Cependant, la magie n'opère qu'à de rares moments. Pour avoir vu ses précédents projets, il apparaît nettement plus perspicace lorsqu'il présente des nouveautés sur scène que lorsqu'il y rejoue uniquement ses standards, certes magnifiques, mais dont la fréquence et la répétition au fil des ans fini par les vider de leur substance. Les seuls morceaux qui semblent susciter l'engouement du Group figurent encore parmi ses plus récentes production, comme ces extraits de The Way Up, laissant place à des envolées lyriques bien plus originales et captivantes que celles des pièces maintes fois jouées. Dans l’ensemble, tout cela manque cruellement de cœur et d’échange avec ses acolytes et son public. D'autant qu'à part Antonio Sanchez, toujours aussi brillant et inventif, les accompagnements sans grand relief de Lyle Mays et Steve Rodby ne l'ont pas beaucoup aidé... Peut-on imaginer une certaine lassitude, une fatigue due aux successions de tournées ( 250 concerts par an, en moyenne ! ) qui l'empêchent de se ressourcer et nuisent à son inspiration sur scène ? Mais... Pat Metheny peut-il vivre sans tourner ?

 

Ainsi s’achève cette excursion au cœur des Flandres et d’une ville très agréable et pittoresque, pour la partie jazz de ce festival de renom qui n’a pas failli, cette année encore, à sa réputation.

 

                                                                      

 

 


Textes : Delphine Delalande

Photos : Patrick Audoux

 

 

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24 juillet 2010 6 24 /07 /juillet /2010 16:12

JASON MORAN :   « Ten»

Blue Note 2010

Jason Moran (p), Tarus Mateen (b), Nasheet Waits (dm)

 

jason moran ten

Le nouvel album de Jason Moran est certainement celui de la maturité. Après 4 années sans album sous son nom, Moran signe là celui de l’accomplissement où le trio, l’un des plus inventif du moment parvient à sortir de ses automatismes pour se nourrir à toutes les influences. C’est que "Ten" yest en grande partie nourri de compositions écrites par le pianiste pour d’autres circonstances, que ce soit pour le cinéma (RFK in the land of Apartheid) ou pour le festival de Monterrey (Fedback Pt 2).

Pourtant dès l’ouverture, sur Blue Blocks dont le titre évoque le goût affirmé de Moran pour l’art contemporain, on craint d’assister non pas à des mises en peinture ( s’agissant d’un amoureux des arts plastiques comme Moran)  mais plutôt à des clichés, ceux qui portent l’empreinte photographique du «destructuralisme » de Jason Moran. On a peur  pour le clavier dont on se dit qu’il ne tiendra pas la distance  après cette ouverture un peu tapageuse. Et pourtant très vite on se rend à l’évidence, le pianiste qui a intégré à des formations comme celles de Paul Motian ( le plus bel album de l’année –motian) ou de Charles Lloyd a de toute évidence grandi. De quoi donner à son trio une « épaisseur », une densité nouvelle que nous ne lui connaissions pas et qui va bien au-delà de son Bandwagon et de son goût pour les mauvaises manières de bad boys. Pas assagi pour autant le trio, juste plus grand. Après dix années passées ensemble ( Gangsterism over 10° years est un des titres de l’album), le Bandwagon est juste un peu plus sage.

 

Certes ils ont toujours leurs allures de mauvais garçons un tantinet dandy. Celles que l’on leur connaissait dans les précédents albums (« Modernistic » en 2002, « Same mother » en 2005). Celle d’un trio qui rend fou de rage les vieux grigous du jazz amateur des langages un peu codifiés ( T’es Peterson ou t’es Monk ?) et qui comme tout un chacun cherchent à se raccrocher à des structures mélodiques, harmoniques ou rythmiques qui devraient obéir à un ordre logique. Mais pour cet amoureux de Basquiat ou de Raushenberg, amoureux de modernisme justement, la musique ne peut se concevoir dans cette approche-là.

Pas de ligne fixe ou droite.

Chez Jason Moran toujours ces manies de détrousseurs, démolisseurs d’harmonies et de toutes rigidités. Ses bandilleros attendent parfois, tapis dans l’ombre  (Study) et laissent passer la caravane avant de finalement lancer une charge héroïque contre les structures rythmiques qui s’accélèrent et partent dans tous les sens dans une mémorable empoignade (Big stuff).  Sur To Bob Vatel of Paris c’est sur des terres plus anciennes, celles du ragtime que la bande de mauvais gars part à l’attaque avec une insolence toute Monkienne. Formidable bouffée d’air frais, déjantée et respectueuse à la fois. Car Moran est amoureux de Monk, mais à sa façon. Amoureux de l’esprit musical de Monk. Il n’est que d’entendre  ce Crepuscule with Nellie totalement réapproprié sans la moindre gêne par le trio et qui ne délivre sa paternité qu’en fin de morceau après que Nasheet Waits s’en soit délicatement emparé. Ou encore ce Thelonious qui conclut l’album pour le coup de manière très "tradi."  Avec Jason Moran l’improvisation est un feu d’artifice, ue salve pyrotechnique, une explosion de couleurs !

Jason Moran c’est la continuation de Monk par d’autres moyens.

 

Son Bandwagon  affiche une insolence joyeuse derrière laquelle c’est tout l’amour des détraqués du piano qui s’affiche. Une passion du jeu, de l’ « amusement sérieux » si l’on peut dire, du pied de nez et de toutes les facéties ( écouter le faux morceau caché sur Old Babies où l’on semble entrer dans une gare de western avec des filles légères en crinolines qui sourient et lancent la jambe pour fêter le départ des bandits)

Mais la maturité de ce Bandwagon qui nous émoustille depuis plus de dix ans, se retrouve aussi dans une forme de classicisme contemporain ( donc de « non modernisme ») auxquels ils aspirent aussi. Subtle One par exemple, morceau écrit par Conlon Nancarow est, à ce titre un moment de grave profondeur, superbe fusion d’un trio justement fort subtil, impressionniste, se jouant des espaces entre les lignes, dessinant librement aux quatre coins du cadre. On pense inévitablement à l’empreinte laissée par Motian.

Tout au long de l’album Taurus Mateen et Nasheet Waits sont comme cul et chemises, se volant la vedette à tour de rôle, prenant parfois la tangente ( comme si Moran ne cherchait jamais à les enfermer). C’est un trio exceptionnel qui se met en œuvre. Jamais prévisible, toujours en alerte permanente. Et ce que fait ce trio avec autant de liberté que de rigueur est formidable d’énergie. Il porte en tous cas la marque des très grands trios du jazz. L'avenir du jazz incarné.

Jean-marc Gelin

 

 

 

 

 

 

Biographie

 

Jason MoranExpo 

 

 

Le jeune pianiste Texan, 35 ans ( né en 1975 à Houston – Texas) est tombé dans les cordes de son piano dès l’âge de 6 ans. Peut être lui arrivait –t-il à l’oreille, dans la cité spatiale, quelques notes de son aîné le pianiste Horace Tapscott (lvoir DNJ Horace Tascott Te dark tree), pianiste maudit s’il en est, originaire lui aussi de la ville du Texas et grand amoureux comme son jeune suiveur de l’œuvre de Cecil Taylor et de Andrew Hill. Ce qui est sûr en revanche c’est que le jeune Jason a fait ses premières  armes avec son professeur Jaki Byard, référence dans les influences marquantes de Jason Moran. Mettons donc ensemble Horace Tapscott, Cecil Taylor, Andrew Hill et Jacki Byard, mélangeons le tout et vous obtiendrons avec Jason Moran, un pianiste qui suit le sillon que ne cesse de parcourir depuis un demi-siècle ces génies du piano tous marqués par l’empreinte tutélaire de Thelonious Monk.

 

C’est en 1997 que, repéré par le saxophoniste Greg Osby, Jason Moran plonge dans le grand bain en suivant le saxophoniste pour une tournée européenne. Expérience réussie au point que Osby l’intère à son album paru la même année. Il apparaît ensuite dans pluseurs albums d' Osby et se fait donc remarquer par Blue Note.

En 1999, le premier enregistrement de Jason Moran en tant que leader, « Soundtrack to Human motion » a d’emblée été encensé par la critique. jason1.jpgC’est l’année suivante que le Bandwagon signe son atce de naissance avec « Facing Left ». Trio qui allait se muer en quartet éphémère l temps d'accueillir Sam Rivers pour un remarqué « Black Stars » très avant gardiste.


Installé à New York le trio signe ensuite plusieurs albums dont  "Modernistic" en 2002 et "Same Mother" en 2005. En 2003, Jason Moran décidemment chouchou de la presse se voit honoré d’une reconnaissance par Downbeat dans trois catégories des révélations : meilleure révélation de l’année, meilleur pianiste et meilleur compositeur.

En 2007 le travail autour de Monk de Jason Moran s’exprime au travers une commande pour Monk at Town Hall : « In My Mind » qui a fait l’objet d’un documentaire filmé par Gary Hawkins.

 

Moran joue desormais avec les plus grands jazzmen américains, Wayne Shorter, Charles LLyod, Dave Holland, Cassandra Wilson, Steve Coleman, Joe Lovano, Paul Motian, Chris Potter et tant d'autres se l"arrachent….

 

Figure incontournable du jazz à New York, Jason Moran y vit, avec sa femme, la chanteuse lyrique Alicia Hall Moran  ( entendue sur plusieurs albums de son mari). Grand amateur et collectionneur d’art contemporain,  Jason Moran a souvent puisé son inspiration musicale dans les œuvres de Basquiat, de Egon Shiele ou de Raushenberg. Où il puise peut-être son sens de la construction, de la déstructuration et son sens de la mosaïque musicale polychrome.

 

 

Photos : Patrick Audoux

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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22 juillet 2010 4 22 /07 /juillet /2010 23:26

 

La chanteuse anglaise Norma Winstone vient trop rarement à Paris pour que nous manquions l’occasion de la voir aux Arènes du Jazz. Ce lieu semble pourtant fait pour elle. Car cette chanteuse de la grâce absolue, de la fusion des mots et de la musique, cette conteuse du chant est faite pour chanter au plus proche de son public, à son contact direct, hors du temps et de l'agitation.

Le trio  qui forme la base de ses derniers albums a cette intimité du geste qui nous enveloppe et nous accapare. A l’heure où le soleil se couche sur les Arènes et sur les toits de Paris on entre avec eux dans un autre monde, dans un cottage anglais, fasciné par cette conteuse d’histoire et par ses deux accompagnateurs qui viennent rythmer les mots, viennent lui donner corps lorsqu’elle, leur donne l’âme.

 

Puisant dans le répertoire de « Distances" et surtout de « Story yet to tell » , son prochain album qui sortira le 30 aôut chez ECM, Norma Winstone  charme la musique, chante les yeux fermés, se balance lentement, lost in a dream, frêle et enracinée en même temps, avec cette fragilité et cet abandon à soi-même, si émouvants.

 

On craint parfois de se laisser enfermer dans un schéma en clair-obscur. Mais Norma Winstone le sait. Ses musiciens le savent aussi et Glauco Weiner, le pianiste italien se fait alors mutin, jouant de sa grande complicité avec le formidable clarinettiste-saxophiniste Klaus Gesing pour insuffler un souffle nouveau sur la musique. Norma Winstone se fait alors chanteuse de pop anglaise, retrouve les accents de Azymuth, se paie un blues avec Klaus, ponctue les riffs rythmiques et donne du relief à la soirée. Celle-ci passe trop vite.

La pleine lune se dessine dans le ciel de Montmartre. Le public fait une ovation à la chanteuse. 

Dans le public, la harpiste Isabelle Olivier nous confie qu’elle est au plus près de son rêve.

Nous aussi.

 

 

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22 juillet 2010 4 22 /07 /juillet /2010 07:00

 

 

 

Un critique disait l’autre jour que plus les musiciens de jazz prenaient de l’âge et plus leur jeu devenait dépouillé. Celui-là ne l’avait certainement pas entendu.

A 83 ans Martial Solal, qui nous avait pourtant assuré qu’il ne donnerait plus de concert, se trouvait ce soir là aux Arènes du Jazz avec une humeur des plus mutines, comme un affamé joyeux devant son clavier qu’il dévorait avec une appétence gourmande. Facétieux comme toujours, plus brillant que jamais Martial Solal semblait particulièrement heureux sur cette scène, s’amusant avec le public, dédiant même avec un brin d’humour un Here’s  that rainy Day aux pauvres spectateurs sur qui s’abattait justement une pluie torrentielle.

 

 

 

Dans cette histoire du jazz qu’il visitait avec une vraie révérence à ses maîtres ( Tatum était là hier soir, tout comme Earl Hines et Bud Powell qui fit un tour aussi - j’en suis sûr c’était eux qui étaient en coulisses), Martial Solal apportait la démonstration éclatante de la place qu’il occupe parmi eux. Un géant parmi les géants.

 

Le public trempé jusqu’aux os, restait là et la pluie pouvait bien nous tomber dessus , elle était joyeuse cette pluie là et de toutes façons nous ne la sentions même pas……

Jean-Marc Gelin

 

 

 

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21 juillet 2010 3 21 /07 /juillet /2010 08:04

Pour l’ouverture de ce beau festival en plein cœur de l’Eté parisien les organisateurs avaient choisi une affiche plus qu’alléchante avec cet all-star composé de John Abercrombie à la guitare, de Dave Liebman aux saxs soprano et ténor, Marc Copland au piano, Doug Weiss à la contrebasse et un Billy Hart étincelant à la batterie.

Un disque (Contact One) sorti cet année chez Pirouet Record  avait pourtant laissé certains auditeur un peu sur leur faim. Il est vrai que la personnalité musicale de ces cinq est bien spur largement affirmée mais pas forcément dans les mêmes approches esthétiques et ce quand bien même ces musiciens ont bien sûr tous eu l’occasion de jouer ensemble dans d’autres contextes.

Commençant ici leur tournée européenne de 15 jours en Europe ( il s’agissait de leur 2ème concert hier soir), le quintet intriguait donc (sur le papier). Et pourtant c’est bien à partir de cette différence-là que les 5 hommes arrivaient à produire une musique d’une superbe sur des musiques totalement envoûtantes. Un début de concert totalement zen s’il en est avec ce soleil déclinant sur le ciel rose de Paris. John Arbercrombie pouvait bien rendre un hommage à Miles et à Sony Rollins, c’est plutôt à Wayne Shorter ou à Coltrane que l’on pensait. Le guitariste était d’ailleurs visiblement ravi de se retrouver là. Mais si dans l’ensemble le concert aurait pu rester dans une sorte de torpeur estivale c’était sans compter sur l’incroyable force de Dave Liebmann avec qui il se passe toujours quelque chose de formidablement intense. Le batteur Billy Hart aux  anges lui aussi trouvait d’ailleurs avec le saxophoniste une superbe complicité. On pensait par exemple aux duos Coltrane/Jones  tant cette association fonctionnait à merveille.

Au gré du concert, on a noté une superbe composition Lost Horizon ou encore une très beau like it never was de Drew Gress.

Une fort belle manière de poursuivre ici en plein cœur de Montmartre un beau moment de partage musical.

 

 

 

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19 juillet 2010 1 19 /07 /juillet /2010 23:07

ViennaArtOrch Notion1985-2010 – Hat Hut

 

Article Paru le 20 septembre 2010.

 

 

M. Rüegg (dir, arr), L. Newton (voc), H. Kottek (tp,flh), H. Joos (tp, flh, alphorn), W. Pushnig (as, ss, fl), H. Sokal (ss, ts, fl), R. Schwaller (ts), C. Radovan (tb), J. Sass (tu), W. Schabata (mar, vib), U. Scherer (cla), H. Kaenzig (b), J. Dudli (dms, perc), W. Reisinger (dms, perc), E. Dorfinger (sound)

 

Vous n’êtes pas sans le savoir: le VAT, c’est fini. Le 10 juillet dernier, le suisse Matthias Rüegg, chef d’orchestre, compositeur et arrangeur du Vienna Art Orchestra, l’a annoncé laconiquement sous une forme nécrologique (« Game Over ») sur le site de l’orchestre. La raison invoquée est réelle et cruelle : faute de financement, après le désistement du principal sponsor et malgré les efforts de la Ville de Vienne, le couteux orchestre ne peut continuer l’aventure. La disparition de cette icône des big bang de jazz est évidemment une terrible perte pour la musique après trente-trois ans de brillants services. Cette édition d’A Notion In Perpetual Motionest la troisième depuis la première en 1985 sur le label suisse Hat Hut. A cette époque, le VAT a huit d’existence et est en passe de devenir une figure emblématique de la décennie : l’orchestre tourne beaucoup en Europe et dans le monde et on s’accorde à dire que cet orchestre détient toutes les clés de la modernité, tout en s’appuyant sur la tradition. Le succès est complet, la réussite véritable.

Modernité, parlons-en. C’est justement ce qui vient à l’esprit avec cette réédition : il n’y a pas l’ombre d’obsolescence dans cette musique qui explose et jaillit à tous les endroits, aux moments où l’on s’y attend le moins. La présence de Lauren Newton est des plus intéressantes et enrichissantes pour l’orchestre : la chanteuse partage sa voix avec l’orchestre et certains instruments, prend appui sur leur phrasés ou la rythmique pour improviser ou s’en détacher totalement dans des envolées et onomatopées Free (« Voices Without Words »). Elle sourit à la force vibratoire de l'orchestre et la stimule. Au Fender trafiqué ou pas, Uli Shererflirte, déjà, avec des rythmes et sonorités largement employées dans l’électro d’aujourd’hui (« Woodworms in the Roots »), dépasse les idiomes jazz-rock/fuion en les transcendant et swingue l’instant d’après. La place de choix revient au batteur et percussionniste Joris Dudliqui charpente aussi bien les rythmique d’un orchestre ellingtonien, basien ou qui s’envole vers le cosmos de l’Arkestra de Sun Ra (« Sight from South-Carinthia »). Sans oublierHerbert Joosau cor des Alpes sur “French Alphorn” qui montre la grande liberté que s’offrait l’orchestre. Cette orchestre, ce jour-là, prend la pleine dimension de son art et s'exalte complètement. Pour faire un parallèle audacieux avec un autre art qu'est la danse moderne, on peut s'amuser à « youtuber » (on dit bien googler...) et regarder la splendide performance de Trisha Brown, filmée par Babette Mangolte (Watermotor 1978) et écouter le VAT: l'effet est troublant car, avec un peu d'imagination, la musique semble adhérer à chaque partie du corps de la danseuse comme si les notes sortaient de chacun de ses mouvements.

Véritablement, on ne parvient pas à trouver la moindre trace d’ennui dans ces 77 minutes de musique et c’est là qu’on regrette vraiment la disparition de ce formidable Vienna Art Orchestra et de ne pas être le mécène qui le remettra en route..

 

Jerome Gransac

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15 juillet 2010 4 15 /07 /juillet /2010 23:29

ferlet.jpgArticle paru le 15 septembre 2010.

Edouard Ferlet (p,), Airelle Besson (tp), lexandra Grimal (saxes), Fabrice Moreau (dr, voc)

Melisse 2010.

 

Comme d'autres (c'est un débat de fond qu'il faudrait avoir), ce disque interroge, mieux « agace » (tel un liquide glacé une dent cariée) le jazz plus peut-être qu'il ne l'alimente. C'est en effet une lame de fond du marketing ambiant que de mettre en avant les paysagistes, les coloristes, les virtuoses du plus-que-lent, de soi-disant nouvelles formes du lyrisme et de l'expressivité. Qu'Edouard Ferlet, en des pièces assez sombres, qui tirent leur prenante étrangeté d'entrelacs de lignes et d'un art de la tension remarquablement maîtrisés, développe un univers original, que cet univers soit soit tout aussi remarquablement servi par une formation libérée de la pulsation régulière de la contrebasse, Airelle Besson et Alexandra Grimal s'épanouissant en des dynamiques où la pureté des sonorités n'exclut pas - mieux-même libère - la prégnance de l'émission (grincements, susurrations, altérations), nul ne penserait à en disconvenir. Le questionnement porte ici sur l'expressivité swingante de l'ensemble (qui n'est très probablement pas la préoccupation première), si l'on veut bien considérer que, de Ellington à Mingus, de Booker Little à Kenny Wheeler, de Shorter à....Shorter, le jazz - stricto sensu - n'a pas manqué de créateurs d'univers. Le paradoxe est alors - et c'est ce qui fait la fascination de cet album - qu'il doit une bonne part de sa réussite au drummer Fabrice Moreau, l'un des tout meilleurs de l'hexagone et qui, selon une voie qu'il a délibérément choisie, s'affirme ici (la prise de son étant au surplus irréprochable) comme un percussionniste-coloriste époustouflant. Toutefois, et en demeurant respectueux des options esthétiques retenues ici, quand on connaît la force et la souplesse du groove que Fabrice Moreau est capable d'impulser, on ne peut s'empêcher de penser qu'Edouard Ferlet se prive (pour le moment) de bien des trésors....

 

Stéphane Carini.

 


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15 juillet 2010 4 15 /07 /juillet /2010 23:25

Article paru le 15 septembre 2010

 

Sortie 2010.

 

 

L'art du duo est souvent délicat : flattant l'intimisme à l'excès (c'est souvent le cas des duos de guitaristes) mais exposant aussi les duettistes à une prise de risques sans filet. Il faut croire pourtant qu'il existe, dans cet art de la conversation, une tradition bien française : des duos Martial Solal / Stéphane Grappelli (ou Didier Lockwood sur le même instrument) aux échanges entre Christian Escoudé et Jean-Charles Capon ou, beaucoup plus récemment, entre Gérard Curbillon et Alain Jean-Marie, que de merveilles ont été gravées sous ce format ! La rencontre entre Serge Merlaud, guitariste bien trop discret par rapport au talent qui est le sien, et le contrebassiste Jean-Pierre Rebillard s'inscrit dans ce filon. Le répertoire fait la part belle aux thèmes originaux tout en élargissant l'horizon avec éclectisme (Jobim, Tom Waits, et la reprise du standard Old Folks). La complicité est ici de tous les instants car ces deux musiciens sont des conteurs dans l'âme, des arpenteurs qui se préoccupent davantage de la juste luminosité de leur itinéraire que de ses vertigineux détours. L'accès à la lumière, à la fraîcheur, a toutefois, lui aussi, ses alchimies particulières : la sensualité des sonorités, le juste choix du tempo en premier lieu, en second lieu un discours d'une sobriété apparente chez Serge Merlaud, qui privilégie le développement mélodique à l'exclusion de toute joliesse, la diversité des attaques et des accents en préservant toujours l'inventivité avec cet art de la tangente, du vagabondage (pauses, clairières de l'instant) qui n'est jamais fait que pour réaffirmer la vigueur et la sève du cours principal. De tout cela, « Hands and Feet », « Ondulations », « La Seconde » ou « Nür » sont exemplaires. Enfin, le discours volontiers plus charpenté de Jean-Pierre Rebillard, sa sonorité boisée, finement modulée pour mieux épouser celui du guitariste, l'économie très sûre de sa pulsation renforcent et donnent toute son assise à la respiration interne de ce duo très élégamment ajusté. Ecoutez ce disque : il scintille de sa non-brillance, c'est devenu très, très rare.

 

Stéphane Carini.

 

 


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15 juillet 2010 4 15 /07 /juillet /2010 23:18

Katche.jpgArticle paru le 15 septembre 2010

Manu Katché (dr), Jason Rebello (p, fender rhodes), Pino Palladino (b), Tore Brunborg (ts, ss) + guests : Kami Lyle (voc, tp), Jacob Young (g) sur divers titres

ECM 2010.

 

Pour l'auteur de cette chronique, le dernier disque de Manu Katché soulève une question qui, pour n'être pas inédite, demeure intéressante : d'où, de quels souvenirs, écoute-t-on un musicien ? Jusqu'où est-on disposé à changer de rive avec lui ? J'eus naguère le privilège d'assister à un showcase à la Fnac où un tout jeune batteur, réinventant le groove d'un interland entre le jazz et les rytmes funk et rock accompagnait, de manière virtuose, radieuse, crépitante (il en brisa ses baguettes) le mythique tandem de guitaristes Eric Boell / Laurent Roubach, si ma mémoire est bonne. On connaît la suite (qui Manu Katché n'a pas accompagné ?). Pour n'être pas rétif aux univers nouveaux, « Third Round » me laisse toutefois perplexe : on comprend la volonté de créer des climats aussi « smoothy » puissent-ils être plutôt que de s''en remettre aux vieux schemas thème / choruses / retour au thème mais faut-il pour autant décliner des pièces sans charpente mélodique, souvent bien mièvres et qui, lorsqu'ils s'animent un tant soit peu, semblent formatés pour la pire bande FM (Shine and Blue) ? On comprend également la préoccupation d'imposer une signature sonore mais faut-il alors faire subir à l'auditeur cette référence obligée à ECM avec un saxophoniste qui fait du sous-Garbarek ou qui clône Kirk Walhum ? On comprend plus encore le souhait d'un positionnement comme «  band leader » mais, sous prétexte de se faire (piètre) coloriste, faut-il y sacrifier le spectre des qualités du batteur (Chic and Trendy alors que Keep On Trippin' ne suffit pas à sauver l'essentiel, on a même furieusement l'impression que Manu en garde sous le pied, un comble !). Un rapprochement dira à la fois l'estime dans lequel on tient le batteur et le doute dans lequel il nous plonge : après quasiment sept ans de loyaux et géniaux services, Tony Williams quitta Miles Davis : diriger, se différencier, composer, chanter...On sait ce qu'il advint de cette légitime ambition du batteur, certes moins soutenu que d'autres....Rapprochement empoisonné ? Peut-être aussi, modeste suggestion d'un (vrai) sujet de réflexion.   

 

Stéphane Carini.

 

 


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15 juillet 2010 4 15 /07 /juillet /2010 23:10

logo_hotkeys_450x371.jpgArticle paru le 15 septembre 2010

Thierry Elliez (voc, keyb),  Daniel Ouvrard (b), Philippe Elliez (dr)

Must Records 2010.

 

Je dois l'avouer, je n'ai jamais compris pourquoi un musicien du niveau de Thierry Elliez ne parvenait pas à mieux maîtriser le flux de son discours ni comment il ne se trouvait aucun mentor pour l'y aider. Après avoir joué avec certains des musiciens les plus représentatifs de la scène nationale (Didier Lockwood, Jean-Marc Jaffet, André Ceccarelli, Michel Legrand, etc.), voici que, laissé à lui-même, il se perd dans les pires tourneries pop-rock : espagnolades à la Corea, climats « gothic », riffs disco martelés-cloutés comme il y a trente ans. Des parties chantées (par le leader, on épargnera les paroles, dans son trip disco-funk, Herbie Hancock a  fait pire...) ou instrumentales dotées de choruses systématiquement saturés, on ne sait que sauver, outre un mixage qui sur-expose le claviériste et rend à peu près « introuvable » la contribution du bassite et cotonneuse celle du batteur, pas toujours à la hauteur des « beats » qu'appelle ce type de performance. A  mettre entre parenthèses dans la trajectoire d'un musicien doté d'un potentiel bien plus conséquent. 

 

Stéphane Carini.

 


 

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