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1 janvier 2011 6 01 /01 /janvier /2011 13:04

This-brings-us-to-vol2.jpg

PI Recordings/ Orkhêstra– 2010



Henry Threadgill (fl, as), Liberty Ellman (g), Jose Davila (tb, tuba), Stomu Takeishi (ac b), Elliot Humberto Kavee (dr)

 

Et voici le deuxième volume de This Brings Us To  du Zooid, le dernier groupe en date du compositeur, arrangeur, saxophoniste et, allons-y franchement, génie qu’est Henry Threadgill. Pour rappel, Henry Threadgill a été l’initiateur du trio Air et a dirigé des groupes comme Henry Threadgill Sextett, the Very Very Circus, Make a Move. A travers ces groupes, à géométrie très variable, Threadgill a repoussé les frontières des idiomes musicaux courants qu’il aime à trafiquer (le jazz évidemment, le tango, les marches, les fanfares, la Great Black Music). Le chef d’orchestre Butch Morris, qui n’est pas un manchot lui non plus, dit de Threadgill qu’ « il utilise des formes familières pour les faire évoluer de manière effective ».

Ce volume 2 est la suite de la session d’enregistrement qui a donné vie au premier volume qui signifiait la renaissance de Threadgill après huit longues années d’absence du Zooid. C’est logiquement que nous vous recommandons la lecture de la recension du volume 1 de This Brings Us To. Enregistrée en novembre 2008 au studio Brooklyn Recording par Andy Taub, produite et mixée par le guitariste Liberty Ellman, cette session grave les travaux menés, depuis de longues années en concert, sur la méthode de composition de Threadgill appelée « compositional improv’ ». En deux mots, cette méthode abandonne la composition Majeur/Mineur au profit d’une composition chromatique et son but principal est de faciliter l’improvisation collective grâce à un système de jeu représenté par un jeton qu’on se passe au sein du groupe (Méthode d’improvisation composée dont une description malheureusement non exhaustive est proposée dans la recension du volume 1, suivez le lien.)

Sur le volume 1, on avait omis de mentionner clairement la grande place occupée par Liberty Ellman par le nombre et la durée de ses interventions. On serait tenté de croire qu’il profitait alors de sa position de directeur artistique pour se tailler la part belle. Or ce guitariste a tellement bien intégré le travail du compositeur et apporte tant à sa musique que son omniprésence sur le premier volume est totalement justifiée, un point c'est tout. Ensuite, le volume 2 contredit cette pensée toxique, honte à moi, car Liberty Ellman, s’il est toujours très présent, y officie essentiellement dans les accompagnements; doublement même car on entend nettement deux guitares sur « Extremely Sweet William ». Son rôle consiste à cimenter les échanges et donner des arguments aux chorusseurs. Pour le coup, ce sont les autres musiciens qui brillent, en particulier José Davila, toujours aussi dynamique et verbeux au tuba – prenez le temps de l’écouter, Davila virevolte avec une grande aisance qui fait oublier le poids de son tuba sur « Polymorph » et il est extraordinaire au trombone avec un long chorus sur « Lying Eyes ». Sur « This Bring Us To », c’est Stomu Takeishi, le bassiste acoustique, qui prend le relais de l’expression individuelle : de glissandi en claquements trébuchants, il se distingue du groupe par un discours qu’il choisit d’’être hésitant et contrasté au niveau de la texture sonore. Enfin, Threadgill le saxophoniste – ce n’est pas une critique - n’innove pas vraiment depuis près de 10 ans au travers d’un discours d’improvisation qu’il a structuré autour de sa méthode de composition. Son discours ne surprend plus l’oreille du fan aguerri, mais il reste très personnel. A propos de son jeu, on est tenté de faire des rapprochements avec celui de Donny McCaslin, tout en circonvolutions rythmiques et chromatiques . Toutefois leurs propos respectifs sont éloignés. En revanche, avec un son plaintif et abrupte, hésitant ou verbeux, Threadgill est reconnaissable entre mille : c’est un vrai plaisir que d’en décortiquer la texture sonore. C’est plus à la flûte qu’il étonne. Son discours est coulant et direct, il tient peu ses notes et son jeu fait penser à celui d’un saxophoniste. Enfin, il forme une paire unique avec Ellman qui lui « donne » tous les accompagnements pour se reposer et relancer.

Si le volume 2 parait moins flamboyant que le premier, il en est véritablement l’aboutissement, la terminaison. Le volume 1 est un album de groupe, où la méthode s’applique au collectif, qui suit ses règles à la lettre, et offre des chorus plus courts que sur ce volume. Ici, le choix est de diminuer la dynamique du groupe en privilégiant le placement de chacun, ce qui a pour but de permettre à l’auditeur averti d'appréhender plus facilement le schéma d'improvisation et de permettre aux musiciens une expression plus libérée et individuelle. Croyez-le ou non, quand on tombe dans la musique de Threadgill, on ne peut que remercier l’ami savant qui nous l’a conseillée. Croyez-le une fois encore, il n’est pas besoin d’être un amoureux du jazz ou des musiques tirées par les cheveux pour aimer Threadgill et sa musique ; Threadgill puise de partout, n’oublie rien et transforme tout.

Jérôme Gransac

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1 janvier 2011 6 01 /01 /janvier /2011 11:15

 

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1 janvier 2011 6 01 /01 /janvier /2011 08:05

 

Rez Abbasi: acoustic guitars; Bill Ware: vibraphone; Stephan Crump: acoustic bass; Eric McPherson: drums.

Sunnyside 2010

ABASSI.jpg

 

Intégré à la scène New-yorkaise,le guitariste Pakistanais Rez Abassi n'est pas un inconnu dans Big Apple où il a déjà multiplié les collaborations avec certaines grosses pointures du jazz . C'est ici une musique très intimiste qu'il propose dans un format réduit au quartet. Une sorte d'invitation à un moment de musique douce où, loin de toute forme d'agitation, les harmonies se posent calmement dans une sorte de lumière tamisée. On est ici dans un univers très Methenien même si le guitariste affirme clairement un penchant naturel pour la guitare acoustique de laquelle il parvient à sortir des sons que n'aurait pas renié un Wes Montgomery ou un Pat Martino. Ceux qui tendront une oreille attentive reconnaîtrons quelques inflexions orientales. Mais alors trés légères. Et la façon qu'a la guitariste de faire chanter sa guitare pourrait laisser penser que le guitariste serait passé par l'école du oud. Sans se départir d'une certaine forme d'élégance qu'il partage avec [ le vibraphoniste] le guitariste n'en oublie pas pour autant cette forme de groove délié qu'il manie avec tact. Groove délicat comme sur Up on the Hill porteur de bleus pastels. Dommage que le morceau, en revanche n'évolue pas vraiment. Sur Blu Vindaloo, le guitariste cherche à sortir de ce format un peu contraignant et à questionner autrement sa musique. Il y a là une forme de rupture un peu plus prononcée où la musique cherche à s'émanciper un peu de l'écrit sans déborder du cadre. On peut s'ennuyer dans cet album, mais s' y ennuiera assurément avec délice. Comme une invitation à la paresse. Comme un préalable.

 Jean-Marc Gelin

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31 décembre 2010 5 31 /12 /décembre /2010 12:34

jean-marc-padovani-septet-sketches.jpg

 

Label Pype line

Distribution Absilone (Socadisc) /Soleart productions

Sortie en novembre 2010

 

Avec Claudia Solal (voc), Bruno Wilhelm (as), Paul Brousseau (clav), David Chevallier (g, bjo), Frédéric Monino (b), François Laizeau (dm)

 

Jean Marc Padovani en vrai amoureux du jazz, sort Sketches,  ses esquisses animées, portraits vivants, retravaillés de ses pères dans cette musique, un album qui fait honneur à ses « pairs » : Eric Dolphy, Ornette Coleman, Oliver Nelson ( compositeur arrangeur d’une grande finesse « Black, Brown and Beautiful» et« the Blues and the abstract Truth » et soliste inspiré).

Le saxophoniste rend un hommage au jazz américain le plus vif, au tournant de

 la modernité, entre 1956 et 1964, celui des créateurs : Charles Mingus, Miles Davis, Horace Silver, Art Blakey. Un récit noir avec une bande son envoûtante.

 Cet attachement était déjà apparu dans le très bel ensemble formé pour célébrer DOLPHY dans  Out, la musique d’ Eric Dolphy . Car,  Pado » est un homme d’amitié (1) et de projets, il se donne la possibilité de créer la musique qu’il a envie d’entendre et de jouer : il a réuni cette fois un septet original , de fortes personnalités qui, tous, jouent leur partie avec une facilité déconcertante, exécutant des passages classiquement impeccables, se mêlent en duos, trios captivants,aptes aussi à se fondre dans l’urgence du collectif.

Il s’entoure d’une rythmique diabolique dans la veine d’un jazz rock qui se laisserait caresser par les emportements du free, à savoir le bassiste montpelliérain Frédéric Monino, un fou de Pastorius (auquel il avait d’ailleurs consacré un bien bel album) et le batteur François Laizeau, vif dans l’attaque sans oublier les nuances.

Avec cet accompagnement solide et carré , sur une rythmique ébouriffante, Padovani s’élance pleinement, au ténor et soprano (point de clarinette basse dans ce programme) et laisse à Bruno Wilhelm (qui faisait déjà partie du projet Dolphy) le soin de tenir l’alto, incisif, brillant et ardent à la fois ! Paul Brousseau aux claviers et autre électronique nous rejoue les coulées de synthés, fender et orgue, mais il introduit également le temps présent, créant de nouvelles atmosphères aux couleurs et timbres différents.  

David Chevalier, lyrique dans ses emportements à la guitare électrique («Seventeen west») dispense de bien belles envolées, tout en passant au banjo dans un chorus joyeusement déglingué (« Eric’s sketches »).

Claudia Solal est la voix féminine surprenante et fraîche  qui introduit la plus grande diversité de sons, du fredon au cri, de la mélopée au choral qui nous fait rebasculer dans les années cinquante.

Virevoltant dans la rigueur, tiraillé entre diverses polarités, on le voit bien - les années soixante étaient décidément une époque formidable- Jean Marc Padovani,   au-delà de la sensibilité et du lyrisme, nous propose un hommage de très belle facture : les instrumentistes, habitués à se frotter à l’urgence de la déclaration musicale, affirment une dimension orchestrale superbe.

Un jazz fluide, libéré plus que free, dans un projet intelligent et fédérateur. Quand on s’interroge aujourd’hui sur le jazz et son évolution, digéré dans le grand courant des musiques actuelles, on devrait réécouter ces musiques d’un passé somme toute récent comme le fait Padovani : dans ses propres compositions et les arrangements de reprise, dérangements et digressions dont il a le secret, il peaufine une écriture  rigoureuse et dense, qui semble une création continue et imprévisible. Un jazz effervescent aujourd’hui encore, porteur de sons et de sens.  Comme la mémoire d’un passé et la promesse d’un futur réunis et enfin réconciliés.

 

Sophie Chambon   

 

 

 

(1) On avait assisté avec plaisir à ses retrouvailles à Charlie free à Vitrolles, en 2006,  avec un autre « allumé du jazz, le guitariste  Claude Barthélémy dans un nouveau quartet « Distances » .

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26 décembre 2010 7 26 /12 /décembre /2010 15:18

PI Recordings 2010

Rudresh Mahantappa (as), Bunky Green (as), Jason Moran (p), François Moutin (cb), Damion Reid (dm), Jack De Johnette (dm on 1,2,9,10)

apex.jpg

C’est un véritable alto saxophone summit dont il s’agit. Et qui plus est, la rencontre de deux générations. L’un,  Bunky Green a 75 ans et fait depuis quelques années un remarquable come back qui semble le plonger dans un véritable bain de jouvence. L’autre, Rudresh Mahantappa dont on ne cesse de vous parler ici, incarne à près de 40 ans l’illustration de cette nouvelle école du saxophone, multiraciale, inventeur d’un nouveau langage syncrétique entre ses racines indiennes et ses racines new-yorkaise.

Bunky Green a toujours été une sorte de modèle pour Rudresh qui, comme beaucoup d’autres a toujours affirmé son influence. L’élève et le maître n’avaient pourtant jamais eu l’occasion de jouer ensemble avant cette jam-session de 2008 (voir la vidéo). Et par chance, j’y étais et je me souviens de cette rencontre des deux saxophonistes lors du festival Jazz Baltica en 2008. Le courant passait entre les deux. C’était évident. Et les voir aujourd’hui réunis sur un même album en est la suite logique. Car tous les deux se fondent dans cette histoire du saxophone alto qui part de Parker et englobe Greg Osby et Steve Coleman, maîtres et élèves confondus.

Deux générations disions-nous et pourtant la même passion de cet instrument. Car si 35 ans les séparent, chez les deux, la même fougue, la même urgence à dire. Tous les deux emportés par le même flot torrentiel. La même élasticité, le même lyrisme et le sens des harmonies complexes. Mais chacun cependant avec un son parfaitement identifiable. On est loin ici des duets comme le faisaient de jeunes ténors comme Wardell Gray et Dexter Gordon. Ici cela ne peut pas être ainsi. D’abord parce que les deux n’ont pas le même âge. Mais surtout parce qu’il ne s’agit pas d’un duel mais d’une démarche aboutie et respectueuse où chacun des saxophonistes a apporté la moitié des compositions, certaines anciennes et d’autres créées pour l’occasion.

Où la rencontre vise surtout à provoquer la fusion de deux styles. L’un vient sur le terrain de l’autre et réciproquement, illustrant cette capacité du jazz américain à mêler, à mélanger, à réunir. Parfois la tentation est grande pour Bunky Green de se laisser embarquer sur le terrain de Rudresh Mahantappa. Sur ce terreau sur lequel le saxophoniste indien a bâti un vrai langage. C’est le flot carnatique qui emporte tout. Et puis il y a dans la deuxième moitié de l’album, les compositions plus apaisées de Bunky Green. Des compositions juste sublimes (Lamenting ou Little girl I miss you thème déjà entendu sur l’album « Place we never been ») où l’espace musical se desserre, se relâche. Et la c’est Mahantappa qui vient le rejoindre.

Derrière la rythmique force le respect. En premier lieu un Jason Moran toujours stupéfiant dont chacune des interventions jette une lumière irradiante, décisive avec un à propos d’une remarquable intelligence jetant des harmonies qui viennent créer un contraste en toute douceur (écouter comment il prolonge le discours des saxophonistes sur Eastern Echoes). Aux baguettes alternent respectivement Damion Reid et jack de Johnette, tous les deux associés à la puissance toute en discrétion de François Moutin. C’est dire si le niveau est particulièrement élevé dans cette session qui s’affirme véritablement comme un sommet de jazz.

Comme on dit, «  ca joue terrible ». La danse sinueuse des deux serpents charmeurs emporte tout. Les courbes fluides se croisent et s’entrelacent.

Cette rencontre des deux saxophonistes alto mérite véritablement d’être qualifiée de sommet.

Jean-Marc Gelin

 

 

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20 décembre 2010 1 20 /12 /décembre /2010 07:40

Bee Jazz 2010

Manu Codjia (g), Jérôme regard (cb), Philippe Garcia (dm)

codjia.jpg Il y a des moments où l’on tombe, comme ça sur des petits bijoux. De vraies madeleines que l’on déguste avec un irrépressible plaisir. L’album du guitariste Manu Codjia avec son exceptionnel trio composé de Jérôme Regard à la contrebasse et de Philippe Garcia à la batterie est assurément de cette trempe-là. D’abord parce que l’on entre dans cet album en terrain connu. L’univers nous est en effet familier. En s’attaquant à son propre « Pop-Real book », Manu Codjia nous livre sa passion pour ces chansons incrustées depuis des lustres dans notre propre patrimoine musical. Elles sont signées Michael Jackson (Beat it), Leonard Cohen (Halleluyah), Bob Marley (Redemption song, Natural Mystic), Tom Waits (Martha), Gainsbourg (Requiem pour un confusionné avec Je t’aime moi non plus), Bill Evans (sublime version de Children’ play song) ou encore A-ha ( Hunting high and low). On les connaît par cœur. Ou du moins le croyait t-on. Car il a ce chic, Manu Codjia de nous faire tout redécouvrir. Et, sous les doigts du guitariste, ils semblent appartenir à d’autres répertoires. Ils auraient pu avoir été dessinés par les évanescences de Metheny, venir du sud profond de Bill Frisell ou avoir été colorisés avec le bleuté de John Scofield. Tout l’art de Manu Codjia est là : parvenir à se les approprier totalement tout en gardant leur saveur mélodique. Les amener sur son propre terrain, les détourner sans jamais les dévoyer. Et Manu Codjia nous fait alors entendre autrement ces thèmes du reggae qu’il rend à une musicalité à laquelle ils accèdent trop peu souvent comme sur ces deux versions exceptionnelles de Redemption Song et de Natural Mystic. La trame mélodique toujours là mais elle s’ouvre sur des espaces d’improvisations remarquables.

La guitare de Manu Codjia nous fait entendre mille sonorités et surtout un phrasé d’une incroyable richesse. Guitare moelleuse et tendre sur Rédemption Song, nerveuse sur Beat it, teintées de blues un peu sale sur Martha, mariée d’électronique sur cette magnifique intro sombre et ténébreuse sur Hunting high and Low ou encore ouverte aux harmonies subtiles sur ce sublime Children’s play song. Manu Codjia a l’agilité et la souplesse d’un chat. Sa guitare de velours chante dans le suave avec sensualité ou se teinte de mauvais airs comme ceux d’un Mike Stern par exemple. Sans jamais n’en faire trop, ses impros ne se perdent jamais dans des méandres infinis mais redéfinissent la musique avec un sens exceptionnel de la guitare.

Derrière, cela tourne admirablement. Exact point de fusion des énergies. Sa rythmique lui va comme un gant. Indissociable. Jérôme Regard et Philippe Garcia accèdent à l’entente parfaite, faisant corps indissociable avec la guitariste. Regard apporte une profondeur de champ là où Philippe Garcia anime le propos à la fois coloriste et porteur de pulse.

Ces trois-là ne donnent pas dans la facilité. Ils jouent de standards avec ce supplément d’âme qui nous fait accéder facilement à leur discours. On chante sur ce disque-là et l’on suit leur cheminement dans la musique avec une gourmandise pus que délicieuse. Jouissive !

Jean-Marc Gelin

 

 

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7 décembre 2010 2 07 /12 /décembre /2010 15:00

Après un premier album très remarqué dédié à la photographe italienne Tina Modotti (Suite for Tina Modotti, 2008), le Tinissima Quartet de Francesco Bearzatti dédie son nouvel opus à une autre figure révolutionnaire controversée, Malcolm X. Pour les DNJ, le saxophoniste italien a accepté de revenir sur la genèse de ce projet et de commenter le disque plage par plage.


Francesco Bearzatti:

J’ai découvert Malcolm X quand j’étais gamin. En lisant son autobiographie, j’ai été bouleversé, car j’ai alors réalisé que mes idoles, les grands jazzmen afro-américains, avaient été traitées comme des citoyens de seconde zone, voire comme des animaux. Ç’ a été une découverte fondamentale pour moi.

Bien plus tard, j’ai fondé le Tinissima Quartet pour raconter l’histoire de mes héros révolutionnaires, en commençant par Tina Modotti. Beaucoup de gens ont découverte cette dernière à travers notre premier disque, ce qui est très important pour moi. Bien sûr, Malcolm X est plus célèbre, plus populaire, mais beaucoup de gens ne le connaissent pas vraiment. C’était donc naturel de lui consacrer le prochain album.

Dans un premier temps, j’ai beaucoup étudié son autobiographie, que j’ai lue trois fois, je suis allé chercher ses discours sur Internet, j’ai acheté des tas de bouquins… Un travail de recherche qui a duré près d’un an. À partir de là, j’ai conçu un projet en dix mouvements, en pensant à X comme chiffre romain. J’ai d’abord écrit les titres de ces différents chapitres, et ensuite, j’ai composé la musique correspondante en trois mois. En parallèle, le peintre Francesco Chiacchio a réalisé les superbes illustrations du livret, toutes en noir et blanc. Je lui donnais les titres au téléphone, en jouant quelques notes de piano pour camper l’ambiance de chaque morceau. Il s’est alors mis à dessiner, et il a finalement terminé avant moi ! Je n’ai pas ressenti le besoin d’accompagner le disque par un texte explicatif. Je ne suis ni écrivain, ni poète, et je crois que la musique et les dessins expriment déjà beaucoup.

J’espère que ce travail incitera les auditeurs à acheter des ouvrages sur Malcolm, à lire son autobiographie… Je ne sais pas encore qui sera le prochain révolutionnaire à qui je dédierai une suite pour le quartette. Entre Tina Modotti et Malcolm X, il s’est tout de même écoulé trois ans…

 

Lire la suite...

 

 

PA-BEARZATTI.jpgFrancesco Bearzatti
Jazz sous les Pommiers 2009, Théâtre Municipal, Coutances, France, 19/05/2009

© Patrick Audoux

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2 décembre 2010 4 02 /12 /décembre /2010 16:57

Airelle Besson (tp), Sylvain Rifflet (ts, cl), Julien Omé (g, ukl), Guido Zorn (cb, laptp), Nicolas Larmignat (dm, pad), Gilles Olivesi (ing son)

ENJA 2010

rocking-chair.jpg

Voilà typiquement l'album que l'on aurait aimé aimer. Déjà, à la base les dés pourraient sembler pipés tant l'on adore Sylvain Rifflet et sa consoeur du Pandemonium (le big band de François Jeanneau), la formidable trompettiste Airelle Besson.

Voilà deux jeunes talents incroyables qui échappent à tous les clichés. Deux qui dégagent naturellement un sens inné de la musicalité des choses. Dans leurs phrases jouées, dans leur façon d'appréhender leurs chorus, dans cette manière d’écrire et de faire sonner les harmonies un peu sombres, dans ce partage de l'espace et cette mise en valeur de l'un par l'autre, ces deux-là sont naturellement fait pour s'entendre. Il y a dans leur cuivre un patrimoine musical commun. La même façon de s'affranchir des frontières musicales et de jeter des ponts naturels entre ce qui est jazz et ce qui est rock. Nous partions donc d'un a priori très favorable d’autant que l’on avait encore à l'oreille le premier et précédent album de Rocking Chair qui semblait alors apporter sur la scène française une proposition aussi nouvelle que celle de leurs collègues de Limousine ( le groupe de Maxime Delpierre).

Seulement voilà, les deux premières écoutes de l'album ( mais peut-être étais-je très fatigué à ce moment-là) se sont chaque fois immanquablement terminé par une irrépressible envie de dormir. J'ai certes été happé par la masse orchestrale qui se dégage de leur ensemble et par la qualité des arrangements. Mais, passé l'effet de surprise et une fois sorti du magma, j’ai trouvé que le procédé d'ensemble devenait assez facilement prévisible. Comme si les ingrédients compositionnels étaient assez limités pour en faire des assemblages assez identiques d’un morceau à l’autre. Par exemple ce principe, si souvent utilisé dans le jazz moderne basé sur des irrésistibles montées, des crescendo paroxystiques portés par une rythmique très noisy censée faire rock. Ça commence doucement et ça finit dans le vacarme et la puissance orchestrale. Trop souvent entendu. Et s'il est vrai que cela marche au début, cela lasse un peu à la fin. Les motifs mélodiques ou harmoniques tournent en boucle, agrémentés de légers bruitages électro (comme pour s'inscrire dans son temps) et donnent une impression de déjà entendu. On passe sur ce clin d ‘œil de commencer l’album par un morceau nommé « coda » mais l’on digère beaucoup moins le dernier titre, cet interminable Gardel a Partiti dont la boucle n'en finit pas de boucler sur elle-même comme s’il s’était agi de remplir l’espace.

La magie, la poésie qui émanait du précédent album n’opère pas. Ou en tout cas, malheureusement pas sur moi.

Mais il y a quand même dans cet espace musical, des voix qui émergent d’une rythmique un peu lourde. La voix D’ Airelle Besson qui à elle seule donne une incroyable couleur à l’album comme sur Blanc où au-dessus de rythmes tribaux, la trompettiste installe son son  et la chaleur de son timbre. Ou encore dans ce Princess où l’on entend des réminiscences Milesiennes ou (plus proche de nous) du côté de Dave Douglas.

Alors on s’accroche. On se dit qu’on loupe forcément quelque chose. Et, à force d’écoute on se dit qu’il se dit qu’il s’agit quand même d’un bel ouvrage. Que le mariage de cette masse orchestrale à la création d’un espace musical parfois dense et parfois très aéré est remarquablement bien arrangé. On essaie de se convaincre de la trame. On repère ces arrangements faits de petits inserts électro comme des pépites qui viennent sertir la forme. Et au final on se prend à adhèrer. Sans toutefois être jamais réellement convaincus.

Jean-Marc Gelin

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1 décembre 2010 3 01 /12 /décembre /2010 23:57

Sophia-Domancich---Snakes---Ladders---verso.jpg


Cristal Records/ Harmonia mundi

 

 

Sophia Domancich continue à nous charmer, et avec ce nouvel opus Snakes and Ladders, à nous surprendre. Elle trace résolument sa route, enrichit son parcours de nouveaux paysages, essences, cultures et civilisations. Les photos de pochette et le titre, sur lequel nous reviendrons, suggèrent qu’elle fait route vers l’Est, via un détour
par l’Espagne avec le bouillant Andalou, Ramon Lopez, le complice du «Flower trio» qui s’invite de ses paumes et de sa voix, sur la guitare de Louis Winsberg, dans un titre de sa composition, le dépaysant « Mis manos te acarician ».
Mais la grande surprise (encore que Sophia Domancich soit une fidèle de l’univers de Robert Wyatt et une amie de longue date de John Greaves) est d’avoir réservé une aussi grande place aux voix et à leur pouvoir d’évocation. On plonge immédiatement dans une étrange familiarité, une inquiétante étrangeté à l’écoute de ces timbres irréels, de voix maléfiques  de contes de fée : ainsi Himiko Paganotti (Magma) dans cette ritournelle
« In the box », évoque l’atmosphère genesienne de « The musical box » dans Nursery Cryme (1972), « théâtre d’un conte fantastique et tragique… où une boîte à musique devient la porte ouverte sur un imaginaire fascinant ».
Il y a aussi plein de petits bruits déconcertants, de grésillements, d’eaux qui ruissellent, de nappes de son pour le moins effrayants, comme dans un film fantastique du grand Tim Burton avec la troublante Helena Bonham-Carter. Et encore tous ces bruissements perpétuels de la vie auxquels Jocelyn Moze et Jef Morin ne sont pas étrangers.
On pense enfin à d’autres BO avec la voix aimée, rauque et sauvage, râpeuse de John Greaves, dans « High tide on the ebb» ou «Est-ce l’heure du thé?», celle plus grave et chaude du slammeur américain Napoleon Maddox, qui égrène ce refrain entêtant, cette ritournelle d’«Isabella Sand » dans «The Island ». Puis surgit la voix « ancestrale » de Robert Wyatt sur un titre « Wilderness » que Sophia reprend seule.
Ce n’est pas du jazz, Sophia Domancich le reconnaît bien volontiers, même si elle ajoute qu’elle a « l’esprit jazz.» Question aussi de génération, d’époque, de cycles, de cercles pas « vicieux » qui renvoient à une révolution permanente : les quinquas ont naturellement écouté du rock et de la pop anglaise teintée ou non de
blues.
Si cet album de Sophia Domancich diffère de ses précédents, en duo avec Simon Goubert, en trio avec JJ Avenel, ou même en formation plus développée comme dans le quintet Pentacle, l’équipe dont elle sait s’entourer, est celle de la famille de coeur et d’esprit, les frères et sœur de son. Autour d’elle et de Simon Goubert, le complémentaire, discrètement efficace, des proches entourent la pianiste dans cet ensemble très anglo-saxon, autour des poèmes de Jacqueline Cahen, traduits par l’ami de toujours, John Greaves.
On continue d’avancer sur cet échiquier, ces combinaisons de mantras, avec le piano envoûtant, dans une répétition qui débouche inéluctablement sur une forme et un sens. Le fond intimiste et mélancolique de la musique de Sophia est toujours là avec ces brisures, ces motifs entrecoupés de silences, alors que Simon Goubert joue des peaux et des cymbales, colore subtilement, en contrepoint des figures rythmiques, répétitives elles aussi.
Pourquoi cet album maintenant ? Au lieu de s’aventurer sur des «terra incognita», Sophia Domancich fait retour, reformule, synthétise, opère un bilan (horrible mot, trop connoté comptable ou médical) ; elle regarde dans le rétroviseur pour continuer à avancer, depuis le Funerals de 1991. Pour avancer, il faut oublier, dit-on. Pas si sûr .Car, on ne fait jamais table rase mais on peut continuer à créer, transformer, vivre, en explorant les relations entre mots et musiques, sens et sons.
Si cet album soigné, sophistiqué même, qui fait la part belle au re recording et au travail de post enregistrement, a pris du temps, il est singulièrement abouti.
Eclairons enfin le sens du titre Snakes and ladders, qui renvoie à un jeu de société, d’origine indienne (avec vertus et démons), prisé des enfants anglais, qui se joue avec un plateau et des dés. Ainsi l’aléatoire est de la partie, car « jamais un coup de dés n’abolira le hasard »…

 

Sophie Chambon

 

PS:

A l’occasion de la sortie de l’album de Sophia Domancich «Snakes & ladders » , retrouvez Sophia Domancich et ses invités sur l’unique  concert du jeudi 09 décembre 2010 à 21h00 au Triton , 11 bis rue du Coq Français 93260 Les Lilas

 

Avec Sophia Domancich : piano, claviers

           John Greaves: voix

           Himiko Paganotti: voix

           Jef Morin : guitare


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1 décembre 2010 3 01 /12 /décembre /2010 23:35

Aphrodite records 2010

Barend Middelhoff (ts), Pierre Christophe (p), Cedric Caillaud (cb), Philippe Soirat (dm)

barend-middelhoff.jpg S'il ne devait rester qu'un seul défenseur de cette tradition du jazz de club, de cette perpétuation du be-bop des caves enfumées, ce serait bien Jean-Jacques Grabowski dont le label poursuit inlassablement et avec amour son travail qui consiste à maintenir vivante la flamme de ce jazz que l'on aime. De celui que l'on continue à entendre à New-York par exemple lorsque l'on pousse les portes du Small pour entendre des ténors comme Grant Stewart ou  Abraham Burton.

En enregistrant le saxophoniste néerlandais Barend Middelhoff, Grabowski perpétue cette tradition. Entre Amsterdam, New-York (où il fut l’élève de Dewey Redman ou de George Garzone) ou encore Paris et Bologne où il réside actuellement, le ténor a plus que roulé sa bosse du jazz.

Mais que les adeptes d'un jazz moderne, cérébral, adorateurs des structures impaires et des atonalités dominantes passent leur chemin. On est juste ici comme au cœur d’un 3ème set.  Middelhoff retrouve, entre autres camarades de jeu de ses anciennes aventures parisienne, le pianiste Pierre Christophe toujours admirable dans le phrasé bop auquel on jurerait que parfois il aime ajouter une pointe d’humour décalé, ainsi qu’une fameuse paire rythmique  dans le genre assurance tous risques, composée de Cédric Caillaud et de Philippe Soirat.

Tous les 4 jouent comme ça, naturellement cette musique toujours réinventée. Pas d’effets. Pas de trucs tirés par les cheveux. Juste une musique simple joué en toute souplesse et en décontraction. Barend Middelhoff, superbe ténor au son de velours évolue dans une tradition purement lesterienne. Et avec sa rythmique hyper efficace et rompue à l'exercice, il fait le job avec plus ou moins de conviction. Pas de réelle inventivité dans le propos (c’est vrai que ça date un peu mais pourquoi faudrait il que cela ne date pas ?), mais un vrai amour de ce jazz là qui dit le swing avec classe et élégance. Voire avec une pointe de détachement nonchalant. Une sorte old fashioned émouvant et faussement blasé que l’on voudrait pourtant parfois un peu plus engagé.

Mais Barend Middelhoff ne se situe jamais dans cette fausse énergie que l'on croit déceler chez les musiciens lorsqu'ils jouent vite et fort. Il est dans une autre énergie, celle de dire ce swing sur n'importe lequel des tempi avec ce phrasé sensuel et juste ce qu'il faut de souffle websterien et de léger vibrato.

Le ténor aime les mélodies. Involontairement il y rend un bel hommage à Blake Edwards qui vient de nous quitter, en reprenant ce Nothing to Losed’Henri Mancini immortalisé dans le film, The Party. Ou encore dans un thème de sa composition fort joli, Place du Marché sainte Catherine dont les parisiens savent bien qu'elle est, l'été l'un des plus délicieux endroits de la capitale.

 

Fondamentalement inspiré, le ténor et ses acolytes nous font vivre là un moment agréable de jazz.  Ils ont cet art de transporter le plus petit club de jazz en plein cœur de votre salon. Franchement, ce serait fort dommage de s'en priver.

Jean-marc Gelin


 

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