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23 octobre 2008 4 23 /10 /octobre /2008 07:46

 

 

Abyss
(Universal Jazz Music)
Propos recueillis par Bruno Pfeiffer

Le volcanique saxophoniste ténor va au bout de ses idées et nous offre un disque de compositeur. Nos émotions, déjà remuées par les charges émotionnelles intactes de son premier CD, SONE KA LA, empruntent les surprenants itinéraires de ses propres profondeurs. L'on s'engage avec fébrilité dans son sillage. L'on en remonte frissonnant et soulagé. Comme si nous nous étions accrochés aux épaules de l'artiste en recherche, pour une aventure inédite.



DNJ Vous avez découvert le jazz à 24 ans. Brusquement, vous avez tourné le dos à une carrière toute faite dans la haute administration. Que s'est-il passé?

JSB J'ai écouté John Coltrane. C'est comme si toutes le digues qui me protégeaient étaient tombées. J'ai senti un souffle puissant balayer d'un revers de main un échafaudage de certitudes. Le confort ne présentait plus aucun attrait. Il me fallait le rejeter pour continuer et revivre ce qui venait de se passer. Je suis parti à New-York, porté par l'admiration sans limite pour l'oeuvre de ce musicien. Je voulais évoluer dans son univers. Le retour à la réalité fut brutal dans Big Apple. En effet, il a fallu traverser une longue période de sacrifices. Je me suis même retrouvé dans un stade de complet dénuement. J'ai vite compris que la quête passait par là. Je me suis accroché. J'ai travaillé comme  possédé. Un soir je suis entré dans un club où jouaient Branford Marsalis et Roy Hargrove. Je suis monté sur scène. Au bluff : chacun a cru que je faisais partie du groupe de l'autre. J'ai tiré la moindre note que j'ai trouvé dans mes tripes. Deux semaines après, Roy m'embauchait dans sa formation. Je suis devenu respecté très vite. J'ai joué dans les groupes intéressants. Un signe : je pouvais entrer dans n'importe quel club! Une progression graduelle s'est mise en place. Je suis passé du stade de sideman au stade de leader. Irréversiblement.

 DNJ  Maintenant que vous avez creusé votre trou à New-York, restez-vous fasciné par la ville?

JSB Oh oui! Avec une nuance. New-York figure certes parmi mes sources d'inspiration permanentes, mais pas comme lieu emblématique. J'ai un rapport assez basique avec la culture américaine. Paradoxalement, ce sont les manifestations la nature qui y réveillent mes sentiments. Un arbre dans la rue; le reflet de la lumière sur une voiture; un passant qui traverse une avenue; le regard d'une personne que je croise; l'observation d'un échange entre deux êtres.

DNJ Avez-vous choisi le langage sans paroles de la musique pour ne pas être comparé au langage écrit de vos parents?

JSB Il y a du vrai, mais l'orientation n'est pas pleinement consciente. Ceci dit, j'essaie de composer comme ma mère écrivait : de façon imprévisible. J'essaie de surprendre mon auditeur. A chaque phrase. Comme elle y parvenait, à chaque paragraphe.

DNJ Que lisez-vous?

JSB Cela fait des années que je ne lis plus


DNJ Quel est le ressort de ce disque ?

JSB J'ai appliqué le principe de mon père, l'écrivain André Schwarz-Bart. Il me confiait : il faut être prêt à se couper le bras pour la moindre virgule. Une fois assuré de la conviction qui animait Abyss, j'y ai versé toute la passion possible. J'ai voulu avant tout m'impliquer en tant que compositeur. Concevoir et diriger les émotions a pris le pas sur le reste. J'ai réalisé cette oeuvre en hommage à mon père. J'ai tenu à lui ériger ce monument. Sa mort récente a fait ressortir une dimension inédite de moi-même. Je ne m'attendais pas à vaciller autant. Je considère les sentiments qui m'ont alors traversé comme une odyssée mystique.
S'ajoute à cette expérience cardinale dans la préparation du disque, le goût prononcé pour le monde aquatique. J'ai passé une période majeure de mon enfance à pratiquer la plongée. Cette passion m'a donné l'attirance des mondes inconnus. L'univers sous-marin se situe à l'envers de ce que nous, vivants, respirons sur la terre ferme. Une traversée de la réalité qui sort totalement de l'ordinaire. Chaque hublot ouvre sur un au-delà fantastique. De là vient Abyss, le titre du disque. Quant aux parties de saxo, j'aurais pu demander à mon copain David Sanchez. Il aurait accepté les yeux fermés; hélas il n'était pas libre à cette période. J'ai dû adapter et travailler sans relâche le jeu de mon instrument de façon à coller à la mesure de mon ambition musicale, et à interpréter les compositions.

 
DNJ  Comment écrivez-vous ?

JSB Pour aller plus loin avec ce disque, j'ai essayé d'entrer dans une transe.
Plus précisément, j'essaie surtout d'atteindre des niveaux d'intensité. Je dénombre certaines intensités par à-coups; d'autres fluides; d'autres bouillonnantes; d'autres enfin glacées. Ces dernières sont marquées de la peur de l'inconnu ou de l'infini. L'attitude ne varie pas: lorsque je compose un morceau, je me tiens à une forme d'intensité. Ensuite j'évolue dans le degré de force choisi; je créé des variations. Il peut survenir que je décide de changer d'intensité dans un même morceau. C'est rare.

DNJ En sus de son aspect original, le résultat s'inscrit scrupuleusement dans la grande tradition du jazz. Il frappe aussi par le recours à des musiques populaires. Quelles références revendiquez-vous ?


JSB Une armoire entière de références! Pour changer mes angles de composition, je compare mon travail avec d'autres écritures. Je rentre dans tous les détails. Pendant que j'écrivais, j'ai sélectionné une vingtaine d'albums, à mon sens le sommet du jeu et de la composition en jazz. J'ai tenu à poser la barre très haut. Certains créateurs me laissent toujours pantois : Monk, Mingus, Wayne Shorter, j'en oublie... Parmi mes préférés pour l'influence latine, notez également Milton Nascimento, Nino Rota, et Egberto Gismonti.
J'ai relevé que la frontière était ténue entre les grands Jazzmen, comme Herbie Hancock, et la musique brésilienne. Au début du disque, je chante une mélodie dans le style de Milton Nascimento. J'ai pris parti de l'interpréter comme un chant apache. Ces chants détiennent une vérité qui s'impose à l'esprit. J'ai aussi tenu à inviter sur un morceau Guy Conquete, le maître du GWO-KA antillais.
J'ai ressenti le besoin d'inscrire toutes ces références dans mon Kaddish. Il me semblait crucial de maintenir un lien entre les oeuvres que je viens de citer, et la mienne. Cela, j'insiste, tout en conservant un souci d'épure entre les parties abstraites et les parties mélodiques.

DNJ Vous ne citez pas Roy Hargrove parmi les influences?

JSB Ne confondons pas. Roy est un très grand trompettiste : il n'est pas un constructeur de mondes. Il n'est pas ces gens qui vivent en permanence dans une dynamique de reconstruction, et qui néanmoins se tiennent au style qu'ils se sont forgés.

DNJ  Subtile et l'inspirée, la musique dégage de surcroît une impression de puissance. Dans quel état avez-vous enregistré?

JSB Oh pas besoin de conditions spéciales! Je suis né avec un concentré d'énergie. J'ai pratiqué beaucoup d'arts martiaux (Judo; Karaté; Kung Fu) et le Yoga. La plongée est une bonne école du souffle. Je suis persévérant. Enfant, déjà, il était difficile de me faire quitter mes devoirs. Aujourd'hui, il faut me dévisser de la table quand j'écris. Et m'arracher le saxophone de la bouche pour que j'interrompe les exercices. La capacité d'endurance me permet d'aller au bout des efforts que l'objectif visé me fixe. Mais sans la passion, je resterais un monsieur avachi...

 

 

 

 

 

 

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21 octobre 2008 2 21 /10 /octobre /2008 07:31

Intuition 2008




Il faut l’entendre comme un flux. Un flux vital. Quelque chose d’organique qui est à la musique ce que l’air ou le sang sont à l’être humain. Dans cet album, le pianiste Sud Africain Abdullah Ibrahim dont on sait qu’il a pris ce nom depuis sa lointaine conversion à L’Islam (il s’appelait Dollar Brand avant), ne fait autre chose que de nous raconter en un flot ininterrompu ce qu’est profondément son histoire musicale, ontologiquement ce qu’il est musicalement. A 75 ans ce mouvement l’emporte dans un flot continu mais jamais bavard où chaque morceau est lié au précédent, dans la continuité logique de la phrase. Comme la continuité logique du souffle de vie. Nous avions eu ce bonheur de l’entendre il n’y a pas si longtemps lorsqu’il était venu à Paris nous présenter ce projet. Plus d’une heure durant laquelle le pianiste ne leva pas les mains de son clavier, nous invitant à le suivre dans cette histoire si personnelle qui raconte sa passion pour Duke Ellington, pour la musique des townships, pour Coltrane et bien sûr pour Monk. Mais si chaque morceau se trouve lié à celui qui le précède grâce à une maîtrise époustouflante des transitions, le jeu d’Abdullah Ibrahim n’est jamais une logorrhée. Car il y a aussi dans ce jeu là sa part de réflexion intime, les hésitations et les partis pris, les phrases annoncées et les silences, les fameux silences qui marquent la respiration, la réflexion, la pause et l’attente toujours en éveil de la note qui le suit. Jamais égocentrique, sa musique s’offre dans un moment de parfait accomplissement. Sa musique s’écoute et se danse et se chante et se vit et nous pénètre de sa profondeur, jamais de sa gravité et sa musique se fait aussi poignante que légère, flâne, traîne, se regarde parfois comme elle s’écoute. On peut passer ce disque cent fois, il s’arrête là où il commence, il représente un cycle non interrompu, il est une histoire d’amour de l’homme avec  son piano, de ce qui fait son histoire du jazz, ses propres racines, de ce qui fait qu’avec quelques uns il continue à écrire encore et toujours parmi les plus belles histoires du jazz. Senzo veut dire ancêtre en  japonais. C’est bien dire combien cette musique là laisse son empreinte et se traces indélébiles. Elle a fait ce qu’est aujourd’hui Ibrahim Abdullah. D’autres plus jeunes y viendront, y reviendront et s’en nourriront encore longtemps.

Jean-Marc Gelin

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21 octobre 2008 2 21 /10 /octobre /2008 07:28

Traumton Records – Indigo

 Le jeune pianiste berlinois de 33 ans n'est pas très célèbre, mais il est réellement possible que ce troisième album de compositions originales lui offre un avenir prometteur. Carsten Daerr a bâti cet album sur une idée tout simplement originale : l’un des effets de la privation de sommeil est de modifier la perception sensorielle, et c’est donc lors d’un voyage autour du monde qu’il a traduit en Musique ses impressions sous l’effet du décalage horaire. « Insomniac Wonderworld » réunit un trio consensuel sur la forme en présence d’Olivier Potratz à la basse et à la contrebasse, Eric Schaefer à la batterie et à l’orgue, ainsi qu’en invité sur deux titres le saxophoniste Uwe Steinmetz. Au détour de compositions aux noms évocateurs de destinations lointaines comme « Manila », « Penang », « Kuala Lumpur », « Jakarta », « Singapur », le génie de Carsten Daerr est de savoir conserver l’impression d’étrangeté en s’abstenant habilement d’utiliser ou d’imiter les sonorités asiatiques. Il se concentre sur l’observation brute d’une culture inconnue pour tracer des perspectives musicales nouvelles avec ses partenaires. La posture artistique du pianiste est celle de l’ouverture, qui confère à cette forme de jazz une expression très singulière, faite à la fois d’énergie et d’inspiration, de recueillement et de défoulement. Cette position entonne par saccades une partition nerveuse et dynamique au piano, tandis que les embardées rythmiques du batteur sont soulignées par le jeu expressif du saxophoniste. Un équilibre parfaitement organisé pour agir sur la partie invisible qui est notre imagination. Avec des accents reggae, parfois même Dub, des incantations Hardcore, ces reflets pleins d’onirisme arrivent à nos oreilles toujours dans la plus artistique des manières, se jouant des structures, passant de sonorités années 60 à un clin d’œil au Free, le tout avec l’énergie d’un groupe de rock indépendant et dans le respect des trios jazz. C’est même avec une fantaisie et une infantilité toute particulière que la créativité du trio s’exalte sur la quasi-totalité des titres, et notamment sur la composition intitulée « Negative FX », remplie de blagues sonores en tous genres. En comparant pas si maladroitement, on y retrouve toute la malice d’un Chick Corea en très grande forme. Carsten Daerr est un pianiste remarquablement ingénieux, à suivre sur les scènes européennes et internationales. Tristan Loriaut

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21 octobre 2008 2 21 /10 /octobre /2008 07:26

Bee Jazz – 2008



A la sortie du premier album de Baby Boom en 2003, nous étions un certain nombre à penser que ce groupe était l’un des plus excitants de la scène jazz française. Cinq ans plus tard, ce deuxième album confirme et renforce notre impression. Daniel Humair a modifié l’intitulé du disque (transformant Baby en Bonus) car ces jeunes musiciens (qui ont été ses élèves au CNSM de Paris) ont pris de la bouteille et acquis une sacrée expérience au fil des ans. Ils sont d’ailleurs tous devenu leader (à l’exception de Sébastien Boisseau) et parallèlement au fait que ses acolytes aient acquis de la maturité, Daniel Humair, lui, semble rajeunir de jour en jour et être de plus en plus OUVERT. Cette année 2008 est d’ailleurs exceptionnelle pour lui : il fête ses 70 ans (et 50 ans de carrière !) et a sorti quelques mois avant Bonus Boom (toujours chez Bee Jazz), l’un des disques majeurs de l’année, Full Contact,  en trio avec Joachim Kühn et Tony Malaby. Avec Bonus Boom, Daniel Humair n’a jamais autant mis son talent d’artiste-peintre et de grand cuisinier dans sa musique. C’est un musicien du paysage, du terroir, du rythme mélodique et de la mélodie rythmique ! Son rôle de batteur-chef d’orchestre est ancré dans la terre, il plante ses racines dans le sol et distille et insuffle la vie et l’envie à ses musiciens. L’album est conçu autour du thème du MOOD, c'est-à-dire de la touche, du façonnage, de la couleur et du malaxage de la pâte sonore. De l’humeur et de l’improvisation aussi, dirigées démocratiquement dans un esprit d’équipe (tout le monde apporte ses compositions) et avec les cinq sens aux aguets. Comme en témoigne la magnifique reprise du Mood indigo de Duke Ellington et les deux versions de Good Mood de Joachim Kühn. Humair sait parfaitement bien doser tous les ingrédients qu’il convient pour nous proposer un disque d’une durée parfaite (39 minutes, comme à l’époque du disque vinyle !) avec en pièce maîtresse une très belle composition qu’il a co-signée avec Jean-Pierre Muvien : Vlada V. Sur ce titre énergique, la guitare de Manu Codjia est tranchante, les saxophones aiguisés (magnifique chorus de Mathieu Donarier) et un discret clavier électronique (manipulé par Christophe Monniot) apporte un surplus d’énergie. On ne peut souhaiter à Daniel Humair que de ne rien changer à sa façon unique de concevoir la musique et de continuer à nous éblouir aussi régulièrement de tant de beauté.
Lionel Eskenazi

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21 octobre 2008 2 21 /10 /octobre /2008 07:24

Universal Jazz 2008




 
Le fils d'écrivains célèbres a-t-il choisi un art sans paroles, la musique, pour éviter le risque d'entrer en concurrence avec ses parents? Est-ce bien l'écoute de John Coltrane, comme il l'avance, qui lui a fait abandonner le confort d'une carrière toute tracée dans l'administration? Le stade de dénuement et de solitude à New-York traversé à la suite de cette décision l'a-t-il confronté à ses propres profondeurs? Beaucoup d'interrogations trouvent sans doute réponses dans le style volcanique de "Brother Jacques", devenu en quelques années la coqueluche des clubs de Manhattan. Le saxophone ténor crache la lave dans le second CD "ABYSS", une immersion bienfaisante dans son bouillonnement intime. Coltrane apparaît dans chaque jaillissement, Dexter Gordon dans le phrasé, et dans les charges émotionnelles répétées, fait irruption (volcanique) le GWO-KA antillais. Bouleversé cette année par la mort de son père, le Guadeloupéen tire encore davantage les tiges de ses racines et ses cris strient le ciel rouge de ses volutes. Il adresse à son père une prière des morts, un kaddish poignant,dans la tradition juive, tandis que le Gwo-Ka bat le tocsin de ses lancinantes invocations.

Des étincelles aveuglantes enveloppent le bûcher funéraire. Deux morceaux sont consacrés à ses parents, "André", et "Simone". L'auteur débute cette dernière pièce en lisant un poème en créole et enregistre un contre-chant. Pour que la musique reste en suspension, pas de batterie dans le disque. En revanche, le battement des percussions d'Olivier Juste et de  Sonny Troupé
règlent les airs à l'heure du coeur. Deux basses aussi vrombissent. Celle de Reggie Workman, avec qui il a joué chez Roy Hargrove. Celle de l'Antillais Thierry Fanfan, sur trois morceaux. En maître de cérémonie, Guy Conquet, le maître incontesté, scande de sa voix hallucinée le jeu incessant de va-et-vient typiques du Gwo-Ka; sur "An Ba Mongo La", on chavire.
Schwarz-Bart entre en osmose avec ses parents au point que son style au ténor rejoigne le leur dans l'écriture : posé et flamboyant comme celui de sa mère. Spatial et rigoureux comme celui de son père. John Scofield apparaît sur le morceau "Abyss". Sa guitare éparpille les cendres dans l'espace devenu sacré.

Bruno Pfeiffer

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21 octobre 2008 2 21 /10 /octobre /2008 07:21

Cristal Records 2008



Quatre ans après « Liberating Vines », Karl Jannuska revient avec « Thinking in Colors » en compagnie d'un quintet qui a pris le temps de se constituer. Avec le saxophoniste ténor canadien Steve Kadelstad et Olivier Zanot aux saxs alto et soprano qui se correspondent parfaitement sur le plan sonore, le guitariste Pierre Perchaud - dont le public et la presse peinent encore à reconnaître l'art subtil - et le métronomique Mathias Allamane à la contrebasse, Jannuska a réuni les talents nécessaires et justement variés pour exprimer onze couleurs d'une musique tout à fait personnelle. Dans l'esprit des « Colour Fields » de Mark Rothko, Jannuska peint les portraits musicaux de sa vie quotidienne. Chaque pièce est authentique et apporte son lot d'émotions, allant de la joie à la mélancolie, de souvenirs personnels (de photos prises en passant près de l'Alaska au club des 7 Lézards aujourd'hui fermé), d'instants présents et d'inspirations musicales très variées (de Keith Jarrett à un traditionnel vénézuélien, en passant par le pop-isant «  4 am Photo »). Le tout témoigne encore de l'effort d'une « jeunesse », dans l'esprit,  musicale qui décloisonne les genres et met en place un style propre, ouvert et superbement créateur où tout se mélange sans coutures. Une sorte de mutualisation osmotique des genres musicaux qu'on ne rencontre pas qu'en jazz d'ailleurs.
Les batteurs leaders jouiraient ils d'une aura créatrice particulière? Différente des musiciens qui jouent des « notes »?
C'est en effet surprenant de constater à quel point certains batteurs marquent la musique à ce point, avec une originalité toute personnelle. Une musique propre aux batteurs, qui creuse son  empreinte par une sonorité à part. On pense tout de suite à Christian Vander et ses Magma et Offering, à Christophe Marguet dont le dernier cd fait encore frémir, à Bobby Prévite batteur new-yorkais qui diversifie son art avec ou sans son New Bump. Et il faut désormais compter sur Karl Jannuska, batteur canadien anglophone, qui tient une place de choix depuis cinq ans en France et qui tient la marque des grands Musiciens. Avec un peu d'humour et de malice, on pourrait dire que Jannuska invente ici la musique écologique! Toute sa musique se fait autour de l'économie du tempo et de l'économie d'énergie de groupe ; on est très éloigné d'une « blowing session » à l'américaine, l'accent est mis sur la qualité des compositions. Les pièces sont ficelées comme des contes: avec des passages rythmés et des silences qui temporisent le fond de l'histoire. A cela s'ajoute la maîtrise parfaite de chaque temps, posé avec une espèce de retenue impalpable (Mystery Lake), qui met en évidence une concoction terrifiante de la structure temporelle et sonore de la musique. En fait, le groupe est comme divisé en deux sur certaines pièces (Greased Pig Scramble). Sur « House of 100 Faces », les deux saxophonistes déplient un discours entremêlé parfaitement arrangé et mélodieux alors qu'il est décalé du tapis rythmique ambiant. On a l'impression que le batteur est parvenu à apprivoiser (dompter?) le temps.
Peut être est ce lié à cette étonnante maîtrise du tempo, mais l'énergie du groupe se fait sans débordement et s'étale dans l'étirement du tempo en gardant toute sa densité sous-jacente. Purement jouissif, ce système rythmique confère un caractère hypnotique aux thèmes, une mise en transe de l'oreille rythmique de l'auditeur et prête à la musique des espaces de relance dans l'improvisation propices à l'imagination collective. En dehors de toute démonstration technique ou de style, le batteur montre ici ce qu'est un véritable rythmicien: celui qui sait (se) jouer du temps – à notre goût, de manière inégalée - comme de son instrument en cultivant une musicalité belle et personnelle.
Estupendo!   
Jérôme Gransac

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19 octobre 2008 7 19 /10 /octobre /2008 19:07

FURIO DI CASTRI : « Zapping » 

Egea 2008



Zapping est un album terriblement attrayant dès la pochette qui souligne le propos du titre, véritable montage kaléidoscopique, « cut and paste operation » qui annonce la démarche musicale de l’ensemble. Voilà un album conceptuel (cher à la notion de « conceptual continuity » de Zappa) qui réunit un très joli sextet  européen (Furio Di Castri, Nguyen Lê, Joël Allouche, Rita Marcotulli, Mauro Negri et Eric Vloeimans). Convoquée par le contrebassiste italien (partenaire de Paolo Fresu et Antonello Salis), la formation tente d’explorer les univers musicaux de deux personnalités hors norme, du monde de la musique  : Thelonius Monk et Frank Zappa.  C’était bien une idée un peu folle (mais réussie) que de vouloir ce rapprochement inattendu, improbable même, entre la maîtrise orchestrale, le goût du « nonsense » et de la provocation du génial moustachu, et la musique très solide  de ce grand ours bancal,  maître du piano, qui arrivait à récupérer une erreur, à transformer une hésitation en swing . Que peut on trouver de comparable entre les deux ?  En fait, le contrebassiste Furio di Castri, auteur de la plupart des compositions, amoureux de ces musiciens depuis l’adolescence, s’est demandé  ce qu’aurait fait Zappa, s’il avait eu à travailler avec Monk. Il précise dans de véritables « liner notes » auxquelles nous renvoyons tout amateur, la ligne directrice de cette création dont chaque titre est commenté avec une savante clarté.

Les titres sont trafiqués et déconstruits mais l’adaptation à cet univers étrangement cadré est rapide : Zapping démarre  en force sur le premier thème « James in the jazz bondage » que ponctuent, sur des samples des voix de Bush, Cheney et Giuliani, des "terrorism" scandés avec énergie. Le groove furieux en fin de morceau provient de remix de riffs classiques R& B sur des éclats rageurs de trompette. On retrouve un calme relatif avec le sautillant "Skippy" et "Coffee Break Da Mario"  qui  mettent en valeur les timbres et les phrasés d’ Eric Vloeimans (tp) et de Mauro Negri (as, cl).

Ce que l’on apprécie dans l’album est  de ne pas retrouver des arrangements  zappaïens, à l’exception des "Twenty Small Cigars" (écrits à l’origine par Zappa dans sa version de 1972 de King Kong ) qui  deviennent un aria délicat et triste à la clarinette.  Ce sont plutôt des fragments, clins d’œil, citations, allusions à Zappa comme à  Monk (« Evidence », « Skippy »,  « Trinkle ,Tinkle », « Hornin’in »).Les musiciens ont retroussé leurs manches et travaillé leurs partitions, connaissant les chausse-trappes des modèles comme dans  « Born in the USB » and  « the Monk page ».

Ce drôle d’hommage, bien plus intéressant que la plupart des « tribute » actuels,  n’essaie pas de revisiter certaines compositions, mais de créer une musique originale hybride (ce qui n’aurait certes pas déplu à Zappa).  La nostalgie sait faire retour cependant avec Nguyen Lè qui nous fait dresser l’oreille à la 7ème minute  de « Monk Page » dans  un solo que Zappa aurait pu jouer ( le Zappa guitariste jamais tellement cité, réécoutez donc Shut up and Play your guitar). Continuons cet aparté en avouant que l’on s’est longtemps demandé comment on pouvait être guitariste sans être absolument fou d’Hendrix et de Zappa ? Nguyen Lè est précieux car il réussit à merveille à s’aventurer dans les terres du rock, sans perdre le frissons du blues, à  se jouer des vertiges du free et à faire revivre les ambiances asiatiques ( « Than Hoa Bridge » and « Carolina Moon »).  

Ce travail sérieux animé par des instrumentistes virtuoses, souvent très inspirés fait  de ce ZAPPING une réussite. Voilà bien une relecture qui ne devrait pas faire débat !

Sophie Chambon

 

 

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18 octobre 2008 6 18 /10 /octobre /2008 19:10

 Aphrodite records – 2008



Autodidacte, diplômé d’état, bête à concours (Tremplin Jazz de Vannes, d’Avignon), enseignant (Masterclass, Ecole Nationale de Noisiel), Sylvain del Campo vit de sa musique … pleinement. On connaît son nom, moins son œuvre et sa musique. Ce saxophoniste alto et flutiste est du même acabit que Kenny Garrett ou Vincent Herring, dont la proximité technique dans l’utilisation de l’instrument est stupéfiante. Énergique, technique, rentre-dedans, véloce, virtuose, perfectionniste et rigoureux sont les qualités qu’on trouve à Del Campo à l’écoute de « Eclipsis ». Autant de symboles par excellence qui caractérisent la personnalité de Del Campo, quand on se souvient que le gaillard a été cycliste de haut niveau, sa première passion. C’est assez logiquement que sa musique en soit le reflet. Avec deux premiers cds en quartet, Sylvain Del Campo signe ce troisième cd avec le quartet qui l’accompagne sur scène depuis 2004. On retrouve ici Sergio Cruz au piano, Juan Sébastien Jimenez à la contrebasse et Francis Arnaud à la batterie. Difficile de dire si cet album est l’album de LA maturité pour Del Campo, alors qu’on lui trouve un côté maîtrisé et réfléchi. En tout cas, maturité musicale dans l’intégration d’une certaine tradition mainstream mêlées à de nombreux aspects modernes.

La motricité puissante du groupe (entre autres « Alcalà de Hénares »), la collaboration exaltée du saxophoniste avec le batteur ou le pianiste, la rythmique sonore de Sergio Cruz - dont la main gauche redoutable rappelle irrésistiblement McCoy Tyner - et le raz-de-marée saxophonistique de Del Campo évoquent inévitablement le quartet de Coltrane. Mais Del Campo ne « fait » pas que du Coltrane. Il a sa musicalité à lui, des compositions véritablement personnelles et inspirées de sa vie, ses origines et son environnement. Del Campo s’exprime d’abord avec un lyrisme débridé et technique et manie des formes musicales complexes sur des structures enivrantes et connues. Il signe sa musique d’un jazz féroce en marge du formatage actuel.

Improvisateur verbeux, Del Campo offre peu de respiration à sa musique sur les morceaux à tempi up (« Epicentre », « Métamorphose ») : l’ambiance est parfois oppressante. Mais les amateurs ne la lui reprocheront pas car la collaboration sax et batterie est terrible !

En revanche, la qualité des compositions (« Place Jamàa El Fna » transporte tout droit à Marrakech), les ballades et les morceaux à tempi moyens aident à plonger dans l’imaginaire du quartet. On appréciera les répons entre le saxophoniste et son pianiste sur « Mister Leïth » et sur le très coltranien « Eclipsis », les variations mélodiques de « Nahoul » et l’entêtant et bien nommé « Métamorphose ».

Comme pour le cd de Stéphane Morilla, chroniqué par votre serviteur ici-même, le label Aphrodite accompagne le packaging – pas toujours de bon goût  - de ses productions d’une petite phrase commerciale sur la « back cover ». Elle fait même ici office de liners notes visibles de l’extérieur et, pour le coup, c’est bien là son intérêt. (A quoi bon les liners notes qui vantent les mérites de l’artiste puisque pour les lire, il faut déjà avoir acheté le cd ??) Et une fois n’est pas coutume, même si elle est peu accrocheuse, elle dit vrai : Del campo fait bien partie des meilleurs saxophonistes alto français.

Jérôme Gransac

 

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17 octobre 2008 5 17 /10 /octobre /2008 19:12

MuSt Records - dist. DG Diffusion - 2008

 

Une fois le cd en main, on se pose la question: PLM? Ca veut dire quoi? Ca a un rapport avec le prétendu "triangle d'or" footballistique du même sigle? Heureusement, non.

PLM sont les initiales des noms des trois musiciens (Stefan Patry/Bertrand Lusignant/François Morin) qui participent à ce cd. "PLM" : un clin d'œil au trio "BFG" (Bex/Ferris/Goubert) à la configuration instrumentale identique.

La formule proposée ici, orgue/trombone/batterie, est plutôt rare dans le monde de la musique; le dernier en date était le trio BFG, donc, dont l'album "Here and Now" avait eu un écho formidable dans les chaumières jazz... La clin d'œil est sympathique et dénote un certain humour de la part des membres de PLM. Et on est évidemment tenté de faire la comparaison avec BFG puisque la perche est tendue, mais PLM prend le risque ... d'en souffrir. Les trois musiciens de BFG sont des personnalités fortes et emblématiques du jazz français et, dans "Here and Now", il ressortait comme une sorte de confrontation de talents, de foisonnement d’idées. Ici, pas de personnalité qui accapare le terrain musical ou celui de la création. Au contraire, tout le monde est à égalité; chacun des trois musiciens a même proposé une composition personnelle qui figure sur le cd.

Mais la comparaison ne s’arrête pas là. Chez BFG, on se souvient d’Emmanuel Bex, plein d'imagination, contrecarré par un Ferris au répondant vif et pertinent alors que Goubert rentrait dans le jeu par moult finesses délicates. Pour PLM, il en est un peu autrement. Stefan Patry, instigateur du projet, est logiquement plus en avant que ses deux colistiers. Et c'est tant mieux car son jeu à l'orgue Hammond est empreint de justesse et de finesse et ce musicien doué a parfaitement intégré le langage bop, dispose d'une maîtrise totale de son instrument. Au trombone, Lusignant est convaincant et assez véloce. Morin, à la batterie, déplie un tapis rythmique impeccable qui permet à la paire trombone/orgue de foncer sur une autoroute "straight". Le trio est homogène, les instrumentistes sont très bons, jouent terrible et prennent leur pied. La communication et la motricité du trio sont bonnes, le jeu est profond avec ce qu'il faut de dramaturgie et une bonne musicalité ("Stolen Moments", "Question and Answer" ...). Enfin, comme le souligne dans les notes de pochette, un Jean Michel Proust plutôt emphatique, "Stolen Moments" bénéficie d'une prise de son remarquable. L’auditeur peut ainsi jouir véritablement des nuances de jeu des instruments.

Malgré la présence de ces nombreux points techniques, il manque un brin de quelque chose à "Stolen Moments". Comme de la créativité, de la gouaille ou une joie de vivre musicale. De plus, l'album est court et on regrette un peu qu'il n'y ait pas plus de compositions originales… et d’imagination personnelle : le morceau "Stolen Moments", par exemple, est très bien exécuté mais sans surprise. On anticipe même son déroulement à l’écoute.

On est certain que ce trio est capable de véritables prouesses mais, pour l’heure, elles restent à venir. Ce type de musiques, très vivantes parce qu'enregistrées dans les conditions du live, a l'intérêt de livrer le vrai talent des musiciens sans les « à-cotés » d'une post-production généreuse.

Malheureusement, on se demande si le côté "un peu sur sa faim" ressenti ne serait pas lié à une production un peu hâtive, sur le fil.

Jérôme Gransac

 

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7 octobre 2008 2 07 /10 /octobre /2008 08:15

Blue Note 2008

 



 
Un album de la grande diva est toujours, quoique les blasés puissent en dire, quelque chose de très attendu sur la petite planète jazz. Pourtant, si le précédent album avait suscité un enthousiasme généralisé, la presse ici est, dans son ensemble bien plus réservée. Pensez, Cassandra Wilson chantant des chansons d’amour, c’est un peu comme si Coltrane jouait du New Orleans ou Chet Baker du la techno-jazz. Cela dit pourquoi ne pas se laisser tenter puisque après tout même la grande maîtresse du blues décalé experte en coiffures « chignonées » et en choucroutes décoloréeset-pas-maniérée-pour-un-sou a bien le droit de déclarer sa flamme et de se reposer un peu sur le terrain des grands standards.

D’accord mais il faut bien admettre que si cet album ne mérite pas plus de concert de louange que d’être voué aux gémonies c’est qu’il nous réserve à parts égales, autant de bonnes que de mauvaises surprises. Au chapitre de ce à quoi nous adhérons sans réserve il est à mettre à l’actif de Blue Note (une fois n’est pas coutume) d’avoir pris le risque d’associer sur ces thèmes langoureux la paire des trublions du « bandwagon » que sont le pianiste Jason Moran et le guitariste Marvin Sewell (ici formidable dans un rôle où l’essentiel de l’album tient entre ses doigts agiles). Et là, disons le tout net on adore lorsque ce duo associé à la chanteuse se permet sous les auspices complices de la dame, qui semble au passage prendre plaisir à s’encanailler un peu-beaucoup, de déstructurer et salir à souhait des thèmes pourtant bien balisés et que l’on redécouvre alors sous un jour nouveau. Écoutez par exemple cette magistrale interprétation et cet arrangement de Saint James Infirmary à classer dans les must de ce standard ou encore avec quelle aisance Cassandra et Marvin Sewell s’amusent sur une veux blues façon delta sur ce Dust my Broom . Totalement en emphase avec ses camarades, la chanteuse est alors capable de réinventer le bues, de le triturer à souhait et surtout de nous surprendre. Car c’est bien sur ce terrain là, celui du bues, que la chanteuse excelle à l’instar de ce Very Thought of you enregistré en duo (voix / Contrebasse) dans une prise de son non mixée où l’on entend la chanteuse s’éloigner et s’approcher du micro avec un démarche d’une sensualité torride.

Mais on est en revanche plus dubitatif lorsque Cassandra Wilson roule, bancale, sur les traces de Diana Krall (c’est un comble !) cherchant à interpréter quelques standards avec autant de hauteur bien froide dans l’interprétation que sa voix est chaleureuse. Son final sur l’interprétation de Sleepin Bee est un franc loupé qui frôle le ridicule dans le registre d’une chanteuse scatteuse qu’elle rechigne visiblement à être.

A prendre et à laisser donc dans cet album bien inégal qui sait pourtant, lorsqu’il s’en donne la peine nous entraîner avec une force irrestistible sur des terrains bien mouvants et poisseux. Car lorsqu’une chanteuse de jazz de la trempe de Madame Cassandra Wilson accepte de s’aventurer sur ces terrains là, ses propres terrains de jeux, ce sont toutes les racines d’un blues mal poli et à la fière arrogance qu’elle entraîne avec elle. Et nous avec.                            Jean-Marc Gelin

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