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28 avril 2020 2 28 /04 /avril /2020 10:56
Very cool Lee?

VERY COOL LEE? 

 

Disparu à 92 ans du covid 19 le 15 avril dernier, le saxophoniste alto Lee KONITZ était un vagabond de l’improvisation qui ne s’est jamais fixé sur un style, et a fini par créer le sien; et on sait bien que le style c’est l’homme. Il a traversé pourtant les périodes les plus fécondes du jazz, les plus enthousiasmantes, a joué avec les plus grands musiciens, tous singuliers. Il semblait ailleurs, décalé, toujours en avance d’un pas.

Une notice nécrologique serait par trop fastidieuse avec un étalage de noms illustres, car une si longue carrière ne mérite aucun oubli, des sessions mythiques avec Miles, des disques Verve avec Jimmy Giuffre, des sessions avec le ténor Warne Marsh, ou de ses derniers duos avec le jeune pianiste Dan Tepfer...

Remonter dans ma mémoire, nous vivons actuellement de souvenirs, et l'actualité m'ennuie! Comment dans sa transparence voulue, a-t-il pu m’ échapper?

Il adopte, adapte et améliore, fait évoluer la musique. Tout en réussissant à inventer un discours nouveau et identifiable! S’il n’est pas un génie décisif comme Charlie Parker dont il descend en droite ligne (période et instrument oblige), ni un chef de file comme le pianiste Lennie Tristano, décisif dans son apprentissage, n’a-t-il rien bâti, construisant sur du sable, “lame d’eau fraîche et de fumée” comme le soulignait Réda, fantasque, insaisissable?

Sa langue n’était faite que de standards, son matériau de base, dont il voulait se démarquer par une syntaxe originale. Loin de la mélodie originelle, il ne posait jamais le thème et partait bille en tête. De mes premières écoutes de Lee Konitz à la radio, rien ne demeura vraiment, puisque je ne pouvais en répéter le chant. Son chant, car je avais pas compris alors qu’il était chanteur avec son sax! Les variations m’importaient moins alors que la pureté d’une ligne mélodique, immédiatement saisissable. Il attaquait autrement, de côté, déconcertant de par sa fantaisie inimaginable, alors que j’étais avide d’un plaisir immédiat donné par l’écoute attentive d’un jazz classique, depuis ma découverte fortuite sur France musique, de la série Tout Duke de Claude Carrière. Alors qu’il avait été élevé au son même de ceux que j’écoutais passionnément, les Harry James, les Benny Goodman, les Artie ShawSes études avaient consisté à se faire siennes les leçons des grands, en se repassant les solos d’Armstrong, de Roy Eldridge, de Lester Young!

Lee Konitz me devint accessible, avec la période dite “ cool”où ce Lesterien dans l’âme, saxo post bop, sortit de l’influence écrasante du Bird! Il est vrai que cette période m’a semblé “parfaite”...

C’est la raison pour laquelle, encouragée par cette affection nouvelle, intrépide, je me rendis un soir au Dreher, un club de jazz, aujourd’hui disparu, en sous sol, près du Châtelet, pour entendre un duo improbable, celui de Martial Solal et Lee Konitz : nous étions en 1980 et je vivais alors d’heureux temps d’étudiante à Paris, pas vraiment la vie de bohême mais libre avec comme disent les Anglais “Time on my hands”...

Konitz a toujours aimé jouer en duo et il trouva très vite en Solal, le compagnon parfait qui, tout en étant complémentaire, partageait sa règle du jeu: ne jamais se répéter, prendre à contre pied le public et son partenaire qui le lui rendait bien, avec cet humour vif, lucide dans le processus de déconstruction! Un concert assez exceptionnel dont je ne compris pas tout de suite la valeur, par cette libre improvisation, où chacun, apparemment, jouait sa partition, tout à son aise, dans un renouvellement joyeux des thèmes abordés. Ils ne reproduisaient pas, ils inventaient!J’ai mis du temps avant de comprendre sa traversée expérimentale du be bop ou du cool vers une certaine abstraction qui lui appartenait.

Mon dernier souvenir de lui remonte à l’édition 2003 du festival jazz d’Avignon. Il avait répété à la balance, imperturbable, attentif à la beauté du cloître des Carmes, inaccessible.

 

PHOTO DE CLAUDE DINHUT ( 6 août 2003)

 

Le concert avec le sextet de François Théberge, sur le programme de Soliloque, titre paradoxal de ce CD, sorti chez Cristal, fut un exemple réussi de ce “jazz vif” que l’on aime! A l’époque, nous dînions après le concert, non loin des Carmes. Et j’ai toujours aimé ces temps partagés, où la rencontre pouvait aussi s’improviser! Par un hasard étrange, je suis assise à table, tout à côté de lui, peut-être me suis-je installée rapidement pour garder contenance. Il est là, assis, maussade; nous attendons longtemps, un peu trop longtemps et visiblement, il s’ennuie, fatigué, affamé aussi! Très sage, comme tétanisée, je ne dis mot ! Qu’aurais je pu lui dire? Une photo qui me fait encore sourire nous montre tous deux, étrangers à l’autre et au monde!

Je ne sais si ce portrait brossé à grands traits de mon Lee en saxophoniste lui rend justice mais une vidéo de 1972 montre un autre aspect tout à fait épatant: un Lee binoclard, sans ses verres pour la scène, très à l’aise, goguenard même, tenant son public en haleine pour se livrer à un exercice de style un rien périlleux, avec sûrement la petite satisfaction de celui qui a confiance. Loin de vouloir se laisser écraser par le fantôme de Charlie Parker, il provoque un duo hilarant, décalé, de deux altistes sur le même thème de Tadd Dameron “Hot House”! Comment ne pas être séduite par cette brillante façon, décomplexée d’affirmer sa liberté, sa maîtrise de l’instrument et son indépendance!

Tel était Lee, really...

Deep Lee, Frank Lee, Lone Lee, peut être pas humb Lee mais Tender Lee… aussi.

Sophie Chambon

 

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26 avril 2020 7 26 /04 /avril /2020 22:10

Alain Blesing (guitare), Bruno Tocanne (batterie)

Montpellier, 5-6 novembre 2019

Le Petit Label PL 059/ http://www.instantmusics.com/impermanence.html

 

Ce qui frappe, dès la première plage, c'est que l'on a affaire à des Artisans des musiques libres. Des Artisans d'Art, évidemment. Nul souci d'entrer par le fracas avec une bannière bien identifiable qui racolerait les esprits distraits dotés d'oreilles qui ne le seraient pas moins (distraites!). Alors on s'immerge, en confiance, et je dois dire que le voyage vaut le détour. Montée progressive des timbres et des sensations qu'ils provoquent ; curiosité croissante de l'auditeur qui cherche ses marques mais sent que déjà il va aimer ce qu'il n'a pas encore réussi à décoder (et c'est tant mieux!). Puis c'est un dialogue virulent entre guitare et batterie, comme la liberté des musiques du siècle (le siècle passé....) en engendra quelques-uns. Virulence du dialogue, mais force de l'expression, car c'est de cela aussi qu'il s'agit. Vient ensuite une sorte de cérémonie secrète, où les sons graves des tambours défient les éclats de guitare dans l'aigu. Puis l'on plonge à nouveau dans le mystère des sons d'outre-monde. Soudain l'on s'échappe en mélodie folky vers un ailleurs qui n'aurait pas dit son dernier mot, juste avant une brève énigme sonore qui nous dit que les étiquettes ne sont pas de mise. Et le voyage continue, bien au-delà de ce que ma pauvre tentative descriptive peut suggérer. Il a là du feu, de la passion, de la densité, de la pensée et du ressenti partagé, échangé, bref une forme d'humanité foncièrement musicale. Alors il ne vous reste plus qu'à plonger dans cet univers de sons riches de sens.

Xavier Prévost

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Un extrait sur Bandcamp

https://brunotocanne.bandcamp.com/track/limpermanence-du-doute

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25 avril 2020 6 25 /04 /avril /2020 18:18

AQUARELA – OBOMAN : «  A bela vida »
Buda Music 2020

Jean-Luc Oboman ( hautbois, Cor anglais), Edu Moranda ( mandoline), Tuniko Goulart (g), Zé Luis Nascimento (percus, vc)

Dans le Brésil cauchemardesque qui fait l’actualité, voilà un voyage en pays d’Amazonie qui fait du bien ! Un album qui rend tout simplement…. heureux et joyeux.
Il est de ces albums qui vous donnent la pêche le matin et que moi, pour ma part j’écoute en boucle tous les matins histoire d’aborder ma journée avec une légère insouciance qui me donne des ailes. En ces temps incertains et anxiogènes, cela ne fait pas de mal.
Et pourquoi donc ?  Parce que l’on y chante et parce que l’on y danse. Parce que si la musique est admirablement jouée, maniant avec grâce l’art du contrepoint, elle évoque pourtant des plaisirs primaires. Un peu de ceux que l’on éprouve en regardant un film deVarda ou de Rohmer. Le plaisir de l’offrande, reçue ou donnée.
Jean-Luc Fillon, alias Oboman s’est fait, depuis de nombreuses années une sorte de devoir de sortir le hautbois des placards un peu poussiéreux de la musique de chambre où il se trouvait  pour l’emmener sur d’autres territoires. On se souvient de ses incursions en paysages ellingtoniens pour une lecture inédite et totalement emballante. Depuis plusieurs années, c’est sur d’autres rivages (musicaux) qu’Oboman poursuit sa route en compagnie de deux musiciens de haute (très haute) volée avec qui il a formé le groupe Aquarela autour d’un répertoire Brésilien bien loin des clichés de la samba et de la bossa et au plus près de la Choro, cette musique jouée sur places publiques et les bars aux heures joyeuses. Un répertoire qui évoque plutôt les fêtes de village, les danses printanières et les jupes des filles qui volent au vent. Qui évoque les rires, têtes en arrière et l’alcool doux à boire. Ce répertoire est aussi celui du grand Hermeto Pascoal (Frevo em maceio), de Guinga (Baiao de Lacan), de Gismonti ( 7 aneis) ou de Tom Jobim (choro) pour les plus connus d’entre eux.
Alors que Jean-Luc Fillon virevolte en virtuose de l’instrument auquel il donne des ailes, Edu Miranda, grand maître brésilien de la mandoline fait chanter l’instrument épaulé par son compère de longue date, le moins immense Tuniko Goulart qui donne à sa guitare des airs de manouche brésilien. Quand à Zé Luis Nascimento, c’est un peu le cœur battant.

Porté par ces mélodies fraîches et parfois très émouvantes ( comme ce 7 aneis de Egberto Gismonti) et ce duo mandoline/guitare qui inspire to sauf la mélancolie, « Bela vida » va vous rendre la vie belle. Et heureuse. Et joyeuse. Et indispensable en ce moment.
Jean-marc Gelin

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23 avril 2020 4 23 /04 /avril /2020 21:10

9KURT ROSENWINKEL trio : «  Angels around »
Heartcore records 2020

Sortie le 8 mai 2020

Kurt Rosenwinkel ( g), Dariuo Deidda (cb,b), Gregory Hitchinson (dms)

Kurt Rosenwinkel ou la mécanique des fluides

Après le succès du «Kurt Rosenwinkel Standards Trio - Reflections» de 2009, Kurt Rosenwinkel publie aujourd’hui un nouvel album sur son propre label, Heartcore Records.
Kurt Rosenwinkel, on le sait est devenu l'égérie de toute une génération de guitaristes et une source d'inspiration pour un grand nombre de musiciens. À 50 ans il s'impose aujourd'hui comme le maître absolu de la guitare cool, sur les traces de son illustre prédécesseur, Jim Hall.
Kurt Rosenwinkel c'est la mécanique des fluides. Là où tout coule de source dans un mélange de groove, d'harmonies douces et complexes (angels around). Rosenwinkel c'est la guitare-velours.
Il rend, où qu'il passe sa guitare aérienne, nimbée de mystères évanescents (Ugly beauty).
Pour réaliser cet album, le guitariste est accompagné du bassiste italien Dario Deidda et de l’immense batteur Gregory «Hutch» Hutchinson au drumming si fin et que le guitariste a longtemps côtoyé sur la scène new-yorkaise dans les années 90.
Sur des compositions et des harmonies superbes cette rythmique qui l'accompagne lui déroule un tapis doux sur lequel ses accords s'allongent en toute volupté ( Self portrait in three colors)
Un album plus ouvert que les précédents et plus lumineux aussi. Où le guitariste va chercher des accords impossibles et un son moelleux à souhait.
ici tout n’est que luxe, calme et volupté.
La musicalité cotonneuse de Rosenwinkel est belle. Juste belle. Sans qu'il soit utile d’ajouter plus de mots. Comme s’il était utile d’ajouter plus de mots que « belle » lorsque l’on évoque la musique de Jim Hall ou de Paul Motian dont on sent ici la musique si proche. Et si ….belle.
Jean-Marc Gelin

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19 avril 2020 7 19 /04 /avril /2020 20:50

SHANG ZIMING QUARTET : « Bridge of soul »
2020
Christophe Monniot (saxs), Dezsö Olàh (p), Peter Olàh (cb), Shang Ziming (dms)

https://backl.ink/140221633

C’est une sorte de hasard qui fait bien les choses. Magnifiquement bien.
Juste un petit message sur Messenger de Christophe Monniot (mon idole de saxophoniste !) m’informant de l’album qu’il vient de publier sous le nom du batteur chinois Shang Ziming qui, je l’avoue humblement m’était jusqu’alors totalement inconnu.
Ne résistant pas à ma passion pour ce saxophoniste je me suis donc empressé d’ouvrir le lien qu’il m’avait envoyé et là ….. le choc mes amis ! Non, je vous jure, le choc !
Depuis quand n’avais-je pas entendu une formation de cette intensité, de cette force ? De ce genre de formation où tout semble aussi naturel qu’exceptionnel. Où ça joue comme jamais.
Quand tout, absolument tout se retrouve pour porter le jazz vers ses sommets !

Shang Ziming et les deux Olàh formaient déjà un trio ensemble, qui a tourné plusieurs fois en Chine. Ils se sont intéressés à Monniot après que ce dernier a enregistré « Density of Standards » sur le label hongrois BMC, sous le lead du père des musiciens tziganes hongrois actuels, Bela Szakcsi Lakatos. Une première rencontre s’est faite sur un répertoire écrit par Dezso Olah début février 2020 au festival de jazz de Budapest. Ces morceaux existant déjà sur le 1er album de Dezso. Dans la foulée le quartet enregistre à Budapest les 26 et 27 février 2020.

C’est un quartet de rêve dont il s’agit ici, mené par l’absolument incroyable batteur chinois, Shang Ziming (qui enseigne par ailleurs dans une grande université du nord de la Chine) et qui regroupe outre notre Monniot national, un pianiste hongrois absolument fabuleux (Dezsö Olah) et un non moins superlatif contre-bassiste Peter Oláh ( de la même nationalité mais sans lien de parenté).
À eux quatre, ils forment un véritable power quartet de très très haute volée digne des plus grandes formations de jazz. Où chacun pris individuellement y excelle tout en donnant force à un collectif hors du commun.
Il faut écouter sur ce bien mal nommé -30° la ligne de basse de Peter Olàh et le drive brûlant de Shang Ziming ( à écouter aussi, surnaturel sur Invisible door – mais d’où sort cet énergumène ? de l’espace assurément !).  Il faut entendre  l'intelligence du jeu du pianiste  Dezso Olàh sur Night in Budapest et encore les enluminures du batteur.
Ecouter aussi cette intelligence collective sur Dream theater emporté par la fougue de Monniot suivi l'apaisement lorsque le rideau tombe ( et toujours et encore ce drumming de folie  de très haute volée )
Et Monniot ! Vous dire encore et encore qu’il s’agit certainement, et selon moi du plus grand saxophoniste de la scène hexagonale. Capable de mettre le feu sur toutes les hanches.
Ecouter où il emmène son soprano sur - 30°. Avec une telle intensité cela devrait fondre vite !
Monniot exprime tout, toute la palette de ce qu'il peut exprimer. On l'entend chanter, s'échapper libre, rugir, caresser, pointer et piquer. Il y a de la fougue et du lyrisme maîtrisé. Grand saxophoniste !
Entre écriture et libres improvisations cet album témoigne avant tout d'une vraie rencontre entre des musiciens qui ont la musique en partage avec un sens du jazz en commun. Hors du commun. Grâce à Monniot nous découvrons ici des jazzmen que nous n'aurions certainement pas écouté sinon.  Non, le monde du jazz ne tourne pas autour des américains et de la France. Il franchit toutes les frontières. Merci de ce rappel.

A tous les programmateurs : quand le déconfinnement sera une réalité,  ne passez pas à côté de cette véritable révélation d’un immense groupe qui devrait mettre le feu sur toutes les scènes où il passera.
Choc absolu !
Jean-marc Gelin

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19 avril 2020 7 19 /04 /avril /2020 17:26

Guillaume Orti, Stéphane Payen (saxophones altos)

Quincerot (Yonne), juin 2006 & octobre 2019

Diatribe Records DIACD 029 / https://shop.diatribe.ie/album/volume-i

 

L'aboutissement de 25 années de collaboration musicale dans de multiples contextes (le collectif Hask, le groupe Thôt....), et l'expression éloquente d'un goût vivace pour l'engagement musical, la quête de l'inouï et le goût du risque. Le résultat est éloquent. Il balaie l'ensemble des champs musicaux d'ici et d'ailleurs, d'un fragment de L'Offrande Musicale de Bach revisité comme terrain de jeu jusqu'aux rêves harmolodiques d'Ornette en passant par tous les jeux de rythmes, de timbres, de formes établies et de formes conquises sur le vertige de l'instant. Un duo suscité par une pièce composée pour eux par le guitariste David Lacroix (la dernière plage du disque), et qui s'est nourri au fil des compositions et des improvisations de ce goût de «faire musique ensemble», pour aboutir, 15 ans plus tard, à ce disque publié par le label Diatribe Records de Dublin. Il y a là tout ce qui fait le prix d'une musique, entre le goût du jeu, la passion de communiquer et de vibrer, et le désir ardent de faire chaque fois, si c'est possible, un bond vers l'inconnu et l'avenir. Passionnant, de bout en bout.

Xavier Prévost

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Un avant-ouïr ici

https://shop.diatribe.ie/album/volume-i

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16 avril 2020 4 16 /04 /avril /2020 12:45

Lee Konitz est mort des suites du covid-19, hier 15 avril 2020, à New York

 

Réveillé à 7h55 par un SMS du camarade Lemarchand «Tristesse avec le décès de Lee Konitz(...) Tu fais un portrait ?» Pas envie de faire un portrait, et je n'en prépare pas pour ce genre de pénible circonstance. Refus systématique du réflexe supposément professionnel : d'ailleurs je suis redevenu un amateur (que je n'avais jamais cessé d'être....). Réveil difficile : depuis une heure j'essayais de me rendormir, et mon subconscient vagabondait dans la campagne de la Flandre française, quelque part au pied du Mont Cassel. À pied, en voiture, en vélo ou à cheval ? Je ne m'en souviens plus, et d'ailleurs j'ai parcouru cette contrée par ces divers moyens.

 

Lost Lee

Ce qui me revient, ce sont des souvenirs, par vagues successives. Un déjeuner, voici quelques mois, avec Dan Tepfer, qui fut son ultime partenaire en duo à la Jazz Gallery de New York. Et une conversation avec Henri Renaud, alors que nous nous succédions à l'antenne de France Musique, dans les années 80. Lors de la séance du 17 septembre 1953, pour les disques Vogue (en quintette ou quartette, avec alternativement Henri au piano et Jimmy Gourley à la guitare), une des nombreuses versions de I'll Remember April fut intitulée, dans la première édition, Lost Henri. Sans piano mais avec guitare. Pourquoi ? Henri n'a pas pu, ou pas voulu, me dire exactement pour quelle raison il était absent du studio pour cette prise : une cigarette ? Un besoin naturel ? Un mouvement d'humeur ? Qui sait....

 

Far away from, and around.... standards

Ce souvenir d'auditeur ravive ma perception majeure de l'Art de Lee : autour des standards, toujours, et aussi loin que possible de la ligne mélodique originelle. D'ailleurs, sur la version originale du disque ci-avant évoqué, très peu des titres originaux étaient crédités, car souvent Lee entrait directement dans la paraphrase, la digression, le commentaire, la déambulation rêveuse. Un Art qu'il partageait avec Lennie Tristano, qui l'avait initié à cette pratique intransigeante de la liberté. Mais les éditions ultérieures de ce disque alignaient servilement les titres des standards, quand bien même le thème n'était pas joué.... Mystère de la frilosité de l'édition phonographique face à la liberté du créateur.

 

Liberté, le Maître mot

En parcourant ma discothèque, vinyles et CD confondus, je m'aperçois que j'ai autant de disques de Konitz sous son nom que de disques de Miles Davis, Thelonious Monk ou Charlie Parker. Et un peu plus que d'Armstrong ou du Duke : aveu de sectarisme ? Non, simple tropisme d'amateur. J'ai souvent écouté Konitz en concert, parfois dans des contextes inattendus, comme au sein du Big Band de George Gruntz au studio 105 de Radio France en 1987, où il côtoyait, dans la section de sax, Joe Henderson. Mais les grands souvenirs restent les duos avec Martial Solal. Vers la fin de l'année 1980, au défunt Dreher, à Paris, près de la Place du Châtelet, j'ai assisté à un concert de ce duo. Comme toujours, pas de programme préétabli. L'un commence, en toute liberté, l'autre identifie la grille, et le dialogue commence. Mais à un moment du concert, ils crurent l'un et l'autre identifier un thème : il était différent, et chacun suivit son idée, sur des grilles proches et presque compatibles, en se jouant des tensions et frottements harmoniques. Un grand moment de musique et de liberté. Après le concert, je dînais avec Martial et Lee, car je devais enregistrer un entretien avec Martial pour une émission prévue, début 1981, sur Radio K, radio francophone installée à San Remo (le monopole de radiodiffusion existait encore à l'ère Giscard), où j'ai débuté professionnellement après des expériences d'amateur dans les radios pirates du Nord de la France. L'entretien nourrirait quelques semaines plus tard l'une de mes première émissions, destinée à annoncer un concert du duo dans la MJC Picaud de Cannes. Et après ce concert cannois je réalisais une interview de Lee Konitz pour une émission consacrée à son considérable parcours. Ce que je retiens des deux compères, Martial et Lee, c'est l'humour. Chez Martial il ponctue souvent des réponses d'une grande clarté. Chez Lee au contraire, l'humour parasite constamment le message, comme si le saxophoniste l'utilisait pour tenir à distance le vif du sujet.

   Lee Konitz et Martial Solal, collection personnelle de Martial Solal

 

À Martial, le mot de la fin

Je laisserai à celui qui fut son ami, et aussi son partenaire musical de 1968 jusqu'aux années 2000, le dernier mot. Dans l'entretien qu'il m'avait accordé fin 2003 pour un document patrimonial en vidéo, commandé et produit par l'INA, Martial décrivait ainsi sa complicité avec Lee Konitz : «Lee Konitz a été ma collaboration la plus longue et la plus intéressante. Avant lui comme collaboration de longue durée, il y avait eu Lucky Thompson, avec qui j'ai enregistré quantité de disques. Mais avec Lee la collaboration a été plus longue et plus proche, dans la façon d'aborder la musique de jazz, encore que Lee Konitz et moi-même ayons des univers différents ; mais je les estime complémentaires. Tandis qu'avec des gens comme Lucky Thompson ou d'autres, nous étions un peu en parallèle, si vous voulez. Avec Lee Konitz il existe une complémentarité des styles. Il a un don mélodique extraordinaire. Moi, de mon côté, je le soutiens par un espèce de background fait d'excitation, de stimulation, qui peut le faire sortir justement de ses gonds. Et lui a tendance à retenir mes excès. Donc c'est très complémentaire. On joue très souvent ensemble, aussi souvent que possible. La dernière fois, c'était cette année-même, à l'Iridium de New-York, on a joué pendant une semaine. Nous avons, durant toutes ces années, donné des centaines de concerts : des tournées sur la West Coast des Etats-Unis, en Europe, en France, dans les endroits les plus modestes comme dans les plus prestigieux.»

Xavier Prévost

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Cet entretien a été publié, dans un livre-DVD (Martial Solal, Compositeur de l'instant, INA/Michel de Maule, 2005). On peut aussi accéder à l'entretien en vidéo sur le site de l'INA par ce lien

http://www.ina.fr/grands-entretiens/video/Musique/Solal 

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Lee Konitz, Warne Marsh, Bill Evans, Jimmy Garrison & Paul Motian, «Live at the Half Note», 1959

https://www.youtube.com/watch?v=K4sT4okQImM&list=PLSS3g4JHfKxlTqvPY3IZfruQc-_Ty3Uei&index=24

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14 avril 2020 2 14 /04 /avril /2020 21:25

SHABAKA HUTCHING AND THE ANCESTORS : «  We are sent here by history »
Impulse 2020-04-13
Shabaka Hutchings (ts, cl), Mthunzi Mvubu (as), Ariel Zamonsky (b), Tumi Mogorosi (dms), Siyabonga Mthembu (vc), Gontse Makhene (percus), Nduduzo Makhatani, Thandi Ntuli (kybds), Mandla Mlangeni (tp),

On avait laissé Shabaka Hutchings sur un superbe album réalisé avec  son groupe Sons of Kemet ( « Your queen is a reptile) qui portait déjà en lui un engagement fort autour de portraits de femmes célèbres.
Ici le saxophoniste de 35 ans, figure de proue du jazz britannique, entouré pour l’occasion d’un groupe de musiciens de Johannesburg (The Ancestors) délivre un autre message sous forme d’incantation combattante. Sous forme d’exhortation à refuser l’inéluctable : engagé pour la préservation de notre humanité et contre le patriarcat. Entre préservation de la terre et lutte contre la domination masculine du monde. A propos de son album, le saxophoniste déclarait au Gardian: “For there to be a change, there needs to be the end of what we want changed ” ( prémonitoire) et ,”We’re at a crisis point, and the only way we can continue is to have more discussions and to learn the perspectives of others,” he says. “People think that history is finite, but it is something that needs to be explored constantly; it needs to be challenged and sometimes set alight, so we don’t continue to make the same mistakes.”

Pour faire passer ce message Shabaka Hutchings déploie des armes de sorcier d’Afrique et l’assène jusqu’à la transe, à force de danses et de rythmes scandés jusqu'au bout de l'épuisement ( The coming of the strange ones). Une Afrique faite de chair, de sueurs, de peaux et de feu. Musique d’une rare richesse à forte densité avec notamment Thandi Ntuli qui, aux claviers nappe ce son acoustique énorme de brumes électriques dans une sorte de jungle jazz mystique.

On entre alors dans sa musique comme on entre dans une jungle chaude et moite, dangereuse, faite d'une myriade de sons acoustiques et électriques. Envoûtant (They who must die) ! Sabaka Hutchings se transforme en panthère, en prédateur enragé, engagé. S’appuyant sur des poèmes de Siyabonga Mthembu, sa musique et ces textes prennent la forme d’imprécations entre xhosa et anglais. Prennent aux tripes et appellent à la conscientisation de l’humanité.
L'énorme son de Shabaka caresse la note puis la râpe puis lui extirpe ses râles. Intense. Toujours intense
A la limite du (trop) spectaculaire.

Shabaka incarne, plus encore que sur ses précédents albums cette notion d’ARTISTE TOTAL, fils spirituel de Fela, de Pharoah sanders et bien sûr de Coltrane et d’Eric Dolphy.
Toujours dans le Guardian, Shabaka déclarait “I feel really positive about the future, because there is always a fraught tension before things change – things really do have to get worse before they get better.”. On ne saurait que trop l’entendre aujourd’hui.

Il faudra dès que les cieux seront plus cléments se ruer a la première occasion pour les voir sur scène. Expérience forte assurée. Physique. Tripale. Forte. Intensément épuisante.
Jean-marc Gelin

A ne pas louper demain mercredi 15 mars un Open Jazz d’ALEX DUTILH qui nous emmènera en Afrique.

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13 avril 2020 1 13 /04 /avril /2020 16:22

Mirtha Pozzi (percussions mutiples : tambours, métaux, objets sonores, mots, bruits vocaux...)

Alfortville, sans date

NowLands TAC 017

 

En prélude, une partie des mots du percussionniste Pablo Cueco, compagnon de route de Mirtha Pozzi, dont quelques sons électro-acoustiques ont alimenté 4 des 16 plages du disque, et qui signe le texte du livret : «Il faut savoir choisir ! 'On n'est pas obligé de tout dire, partout, à chaque fois' comme dit Mirtha Pozzi... Le musicien n'est ni omniscient, ni omnipotent et ne peut être partout à la fois. On ne peut pas jouer tout, partout tout le temps. Il doit parfois aussi laisser ses oripeaux et bagages sur la rive et se plonger dans les eaux turbulentes d'une musique inconnue. Inouïe jusqu'alors. 'Toute licence en art !' dit-on...»

On ne saurait rêver meilleure propédeutique pour l'écoute de cette musique, afin d'en respecter l'absolue singularité. Quatre séquences de quatre plages où s'entremêlent des objets sonores, conçus selon des modalités différentes, et issus de quatre pièces distinctes en quatre parties : Musique mixte, Claviers de sons indéterminés, Poèmes sonores et enfin CUIK-PLAK-TRI-GÜAMIK. Au-delà de ce projet structurant, le cheminement d'une liberté où le préconçu croise l'improvisé, avec une sensation de constante liberté, et ce qu'il faut d'audace. En prime, l'insertion de quelques fragments de poésie sonore signés Bernard Réquichot et Hugo Ball. Voyage sonore, aventure perceptive, émois inédits, tout y est, sous le signe d'une pulsation tantôt tendue, tantôt ténue, toujours intense jusque dans la retenue. Et la prise de son, signée Christophe Hauser, est remarquable. Que dire de plus : un voyage, pour exister, doit être accompli, même un voyage onirique ; alors : ATTENTION AU DÉPART !

Xavier Prévost

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Quelques avant-ouïr

https://www.youtube.com/watch?v=nRWAIzXSflE Tzimx »

https://www.youtube.com/watch?v=z_3ycDPhk3s

https://www.nowlands.fr/tzimx-mirtha-pozzi/

 

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13 avril 2020 1 13 /04 /avril /2020 11:31
MUSIC FROM THE EARLY 21st CENTURY  PREVITE/ SAFT/ CLINE

MUSIC FROM THE EARLY 21ST CENTURY

 

BOBBY PREVITE/ JAMIE SAFT/ NELS CLINE

RARE NOISE RECORDS

www.rarenoiserecords.com

 

https://www.rarenoiserecords.com/releases/music-from-the-early-21st-century/

 

 

 

 

J’aime les albums de Bobby Previte, de Jamie Saft… A chaque nouvelle production sur le très singulier label Rarenoise records, j’écoute et ne suis jamais déçue, me demandant s’ils vont se renouveller ou si dès l’intro, on retrouvera leur marque? Un peu de ces deux sensations me parcourent en ces temps étranges et leur dernière production, enregistrée l’an dernier, colle à l’ambiance surréelle de ces temps de confinement.

Le titre fait immédiatement écho à la pochette du 21st century schizoïd man de King Crimson (1969), cette musique rock progressive qui a laissé une empreinte forte dans ma mémoire. A bien y réfléchir, jusqu’à la fin de l’écoute, je me dis que c’était une fausse piste. Et pourtant…

La photo de la pochette cette fois induit une autre image, celle du film, FIRST MAN de Damien Chazelle sur l’aventure spatiale avec une B.O étrange au theremin, éminemment mystérieux. Jusqu’ à ce que j’apprenne que c’est la photo du téléscope spatial HUBBLE qui révèle des galaxies en train de naître, les plus proches étant bien résolues, les autres presque des points. On les voit telles qu’elles étaient alors, plus jeunes, plus actives, un miroir magique!

Qu’en est il de la musique de ce jazz trio avec orgue, ainsi étiqueté pour faire vite, où trois sorciers d’un son planant font un va et vient stylistique sur une bande étroite cependant! Les titres très énigmatiques, voire "nonsensiques" s’enchaînent : “Paywall” plus dub qu’hard rock, “Parkhour” avec la guitare à fleur de cordes, fulgurante et énergique de Nels Cline, le mini moog de Jamie Saft et une belle ligne de basse. “The Extreme Present”, plus familier, tisse une trame obsédante aux motifs répétitifs. “Totes” a une langueur rêveuse, jamais inconsistante.

Ces trois musiciens expérimentateurs, maîtres du son et de la technique vont ainsi improviser sur dix pièces assez longues, pensant à une éventuelle postérité? Comme une bouteille à la mer, ils jettent leur musique dans la galaxie. Pour l’instant, nous n’en sortons pas indemne de ce son sourd, mat, une musique hors sol et hors âge. Universelle? Le fredon du futur que nous ne connaîtrons pas?

Une matière travaillée, affinée, organique aussi qui peut  être caressante et mélancolique, ouatée dans cet “occession” déroutant; les bougres, ils arrivent à nous communiquer leurs sentiments. La forme fait sens. On aimera aussi “The New Weird” comme en demi teinte, où la guitare pose la mélodie, mène la danse, avant que l’orgue Hammond ne la rejoigne. Le trio sort de la brume en un fin crescendo, plus de dix minutes avant que la musique ne se perde en un murmure, dans les limbes? Comme en live. Un live où le dernier larron, Bobby Previte, que l'on ne présente plus, qui s'était intéressé dans un album de 2001 aux 23 Constellations de Joan Miro  est merveilleux dans ce groove un peu différent, apocalyptique de “Machine learning”.

Y-a t-il un effet du hasard? Cette musique d’un formidable power trio ne pouvait tomber mieux en ce moment….. Strange days….

Sophie CHAMBON

 

 

 

 

 

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