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29 juin 2020 1 29 /06 /juin /2020 20:28
RIVAGES  JEAN LOUIS MATINIER/ KEVIN SEDDIKI

RIVAGES

Jean Louis MATINIER (acc), Kevin SEDDIKI (g)

ECM/Sortie 29 Mai 2020

 

 

Voilà un album étonnant, épuré (qualité ECM) et réconfortant qui nous entraîne dans un voyage immobile, dans le temps autant que dans l’espace, une rêverie chambrée ouverte sur le monde, un folklore jamais partisan, plutôt imaginaire. Un univers poétique créé par un duo de musiciens singuliers pour ne pas dire atypiques qui ne se connaissent peut être pas depuis longtemps, mais se sont rencontrés pour aborder les mystérieux rivages du monde.

Un répertoire étrangement varié qui garde une belle cohérence, puisque ces onze petites pièces de guitare et accordéon, si elles font la part belle à leurs compositions et improvisations, intègrent parfaitement “Les berceaux” de Gabriel Fauré, un traditionnel “Greensleeves” qui n’est autre que le vibrant “Amsterdam” de Brel, nettoyé de toute scorie et leur version instrumentale, retouchée avec sensibilité, sans pathos de “la Chanson d’Hélène” du grand Philippe Sarde ( le thème culte du film Les Choses de la vie de Claude Sautet).

 

Une démonstration classieuse de sobriété, mettant ainsi en avant la souplesse d’une musique, qui n’est jamais mieux servie que quand elle est jouée avec douceur. Sans guitar hero ni accordéoniste star et pourtant quelle finesse!

C’est un bonheur que de découvrir avec ce musicien hors pair qu’est Kevin Seddiki (entre classique, musiques du monde et jazz), les variations d’une limpide clarté d’une guitare caressée, frottée, pincée qui résonne délicatement. Quant au jeu de Jean Louis Matinier, il a la fluidité et l’éclat du chant, la vitalité du cri.

Chacun a de l’espace pour faire vivre sa partie, interchangeant habilement les rôles selon les titres, à l’aise dans le lyrisme teinté de mélancolie des mélodies, ou assurant la rythmique qui change habilement de tempo.

Un bien beau parcours, peu balisé, jouant sur les couleurs, les timbres qui suppose l’engagement d’une écoute attentive et complice, un soutien solide et indéfectible quand l’autre s’échappe.

 

Sophie Chambon

 

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23 juin 2020 2 23 /06 /juin /2020 22:29

Claire Vaillant (voix, textes), Pierre Drevet (trompette, bugle, composition & arrangement)

Brussels Jazz Orchestra : Franck Vaganée (saxophones alto & soprano), Dieter Limbourg (saxophone alto), Kurt Van Herck & Bart Defoort (saxophones ténors), Bo Van der Werf (saxophone baryton), Serge Plume, Antoine Colin, Jean-Paul Estiévenart, Jeroen Van Malderen (trompettes), Frederik Heirman, Ben Fleerakkers, Dree Peremans (trombones), Laurent Hendrick (trombone basse), Nathalie Loriers (piano, piano électrique), Hendrik Braeckman (guitare), Bart De Nolf (contrebasse, guitare basse), Toni Vitacolonna (batterie)

Vienne (Isère), 27 novembre 2019

Lilananda / InOuïe Distribution

 

La première fois que j'ai écouté Pierre Drevet, ce devait être à Grenoble, en 1983. J'étais venu enregistrer quelques concerts du festival de jazz, et faire des reportages pour France Culture, en compagnie d'André Francis, et j'étais revenu avec un disque du groupe Horn Stuff au sein duquel il avait enregistré. Dès ce premier contact, j'avais été frappé par la qualité instrumentale et musicale du trompettiste. Je l'ai réécouté bien souvent par la suite, j'ai présenté sur scène et sur l'antenne de France Musique des groupes dans lesquels il jouait, et cette première impression s'est confirmée, et toujours plus affirmée. Dans L'Orchestre National de Jazz comme dans le Caratini Jazz Ensemble, et dans bien d'autres groupes, j'ai apprécié non seulement l'impeccable instrumentiste, sa précision, son expressivité, mais aussi ses talents d'improvisateur : imaginatif, cohérent, sachant prendre des risques. L'écouter, au bugle notamment, est un plaisir toujours renouvelé. J'avais aussi écouté ses arrangement pour 'The European Jazz Trumpets'. Sa présence au sein du 'Brussels Jazz Orchestra', depuis une quinzaine d'années, trouve une sorte d'apothéose avec ce disque pour lequel il prend les commandes, signe la plupart des musiques et tous les arrangements, pour servir la voix (et les textes) de Claire Vaillant. Un disque enregistré en concert, avec tout ce que cela suppose de rigueur et de goût du risque.

Dans l'écriture des thèmes comme dans les orchestrations, on sent chez Pierre Drevet l'attachement à l'orchestre vu, ou plutôt entendu, de l'intérieur ; le goût des grandes masses, mais aussi celui des voix singulières qui habitent l'orchestre et dont la somme construit l'unité. Avec une part belle laissée aux solistes quand ils sortent du rang pour s'exposer sur l'avant-scène. Un certain goût de l'Artisanat d'Art tel qu'il se pratique dans bon nombre des orchestres où il a joué, et joue encore. Et puis l'ombre tutélaire de Kenny Wheeler : l'arrangeur et la chanteuse ont côtoyé sa musique. Claire Vaillant possède cette voix agile dans les intervalles serrés ou distendus, mais sans sacrifier jamais l'expression. De plage en plage, quelle que soit la couleur, quel que soit le tempo, une grande réussite, musicale ET artistique.

Xavier Prévost

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Un avant-ouïr sur Youtube

https://www.youtube.com/watch?18&v=M6dGykEy5VE

https://www.youtube.com/watch?v=H04WnaA45lE

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20 juin 2020 6 20 /06 /juin /2020 11:11
CLOVER TRIO   PUPPET DANCE

PUPPET DANCE CLOVER TRIO

Green Nose production

https://clovertrio.com/

https://clovertrio.com/teaser-puppet-dance/

https://www.concertlive.fr/concert/clover-trio-a-paris-20-a-partir-du-2020-11-17-3 

La séduction est quasi-immédiate dès que s’ouvre le deuxième album du CLOVER TRIO créé en 2018, après un remarqué Harvest. Huit titres qui traduisent la philosophie de la société de production GREEN NOSE, structure dont le propos est de joindre des pratiques artistiques au-delà du temps et de l’espace. Un titre insolite que ce "green nose" pour évoquer poétiquement “le nez poudré au thé macha”, référence à l’ami japonais co-fondateur. Quant aux styles de musiques, il est indéfinissable après écoute attentive, flirtant entre jazz, rock, pop et blues, avec cette sonorité immédiatement reconnaissable de l'orgue.  Des ritournelles entêtantes où règnent le cliquetis sec et précis des baguettes, les friselis de la guitare électrifiée et la lame de fond de l’orgue qui parfois, emporté à son tour par la rythmique fougueuse, brode des ornements raffinés. Dans cet interplay efficace, les rôles s’intervertissent, comme les rythmes qui se bousculent et se transforment pour le plus grand plaisir de l’auditeur!

Un son précis que dominent l’orgue de Damien Argentieri et la guitare électrique de Sébastien Lanson (fondateur de la société de production). Non que le troisième larron, le batteur Benoist Raffin soit à part: son drive énergique avec un sens chorégraphique du geste, installe, dès “Gil’s mood”, un climat irrésistiblement entraînant. La “Puppet dance” éponyme, choisie pertinemment comme teaser, reflète l’attention particulière du trio aux sons, aux timbres répartis en équilibre, sur le fil, comme le début de la composition qui renvoie au rythme instable, bancal des marionnettes. Avant de s’emballer dans une vraie danse et de changer encore de rythme. Chacun donne la pleine mesure de son talent, dans une clarté d’articulation, de phrasé, sur un répertoire peaufiné par des perfectionnistes du trait!

Avec une confondante aisance, le trio navigue d’atmosphères feutrées à d’autres plus éclatantes, parfois au sein de la même composition: le délicieux et délicat “Clover’s flight” commence comme une balade cinématographique, le trio s’envole sur une partition également distribuée, nous incitant à la concentration pour ne pas dérégler notre pas.  Car tout invite à la danse, qui ne va pas sans une légère transe, sans développements échevelés cependant: le trio tient la mesure, l’équipage file adroitement, sans jamais faiblir, ni se livrer à des errances trop décalées.

La musique, sans prétention, coule sans le moindre effort en apparence. Ces huit pièces, pas faciles pour autant, ne durent que 40’, le format idéal pour écouter d’une traite, sans modération: la juste durée nécessaire mais suffisante pour atteindre la planète groove! Si la nostalgie existe, elle arrive à mesure que défilent les titres, en liberté, pleinement assumée !

Sophie Chambon

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19 juin 2020 5 19 /06 /juin /2020 17:02

Elsa Birgé (chant), Tony Hymas (piano, piano électrique, synthétiseur), Grego Simmons (guitare électrique), François Corneloup (saxophone baryton), Stokley Williams (batterie, chant), Jeff Lederer (saxophone soprano) Kirk Knuffke (cornet), Chris Lightcap (contrebasse), Matt Wilson (batterie, voix), Lucy Tight (chant, boîte à cigares), Wayne Waxing (chant, banjo, harmonica, guitare, batterie), Nathan Hanson (saxophone soprano), Catherine Delaunay (clarinette), Donald Washington (saxophone ténor), Guillaume Séguron & Doan Brian Roessler (contrebasses), Davu Seru (batterie), John Dikeman (saxophone ténor), Simon Goubert (batterie), Sophia Domancich (piano), Robin Fincker (saxophone ténor), Sylvaine Hélary (flûtes), Antonin Rayon (orgue, synthétiseur), Benjamin Gilbert (guitare & guitare basse), Christophe Lavergne (batterie)

Paris, Los Angeles, Meudon, Treignac, Aix-en-Provence, Créteil....

nato 5360 / l'autre distribution

 

En écho au voyage aller paru en 1992 (nato 53001.2), un retour sur le répertoire de l'inoubliable Sidney Bechet. Inoubliable par l'accomplissement de son art, par sa place dans l'histoire et aussi, dans notre pays où il a longtemps vécu, par l'immense popularité dont il jouissait. Inoubliable pour le petit garçon que j'étais au moment de sa mort, en 1959. J'avais dix ans, et mon activité de disc-jockey pour les surprises parties de mes frères et sœurs plus âgés me conduisaient déjà à les faire danser sur la musique de Bechet, Armstrong (et même l'épigone-plagiaire Teddy Buckner !), Fats Domino.... Donc après m'être délecté naguère du voyage aller (Lol Coxhill, Elvin Jones, Michel Doneda, Taj Mahal, Tony Hymas, Tony Coe, Steve Beresford, Han Bennink, Charlie Watts, Lee Konitz, Urszula Dudziak....), je me suis précipité sur cette nouvelle mouture confiée à une nouvelle génération (Tony Hymas étant le passeur d'un disque à l'autre).

Comme toujours chez nato (sans majuscule!), Jean Rochard revendique d'avoir 'produit artisanalement' : du travail d'Artisan(s) d'Art (avec des majuscules), pour le choix des titres, des interprètes, du son, des illustations, des textes....

Comme pour le voyage aller on commence avec Petite Fleur, mais au traitement électro qui servait de soubassement à Lol Coxhill se substitue ici une voix qui rappelle la 'pop française' (de qualité!) du début des années 60, mais avec un magnifique enrobage 'fusion'. Frais et décapant tout à la fois. Puis l'on entre, pour être de plain pied avec l'entièreté de Bechet, dans l'univers caribéen sous la houlette de Matt Wilson (avec lui les tambours chantent!). Suit une plongée dans le blues, au plus près des racines, avec Lucy Tight, avant le Portrait of Bechet composé par Ellington (New Orleans Suite). Échappée libertaire ensuite, par John Dikeman et Simon Goubert (là aussi les tambours chantent... une autre chanson!) sur American Rhythm. Puis le quartette de Matt Wilson joue Brassens (Brave Margot, façon 'vieux style', thème que Bechet avait repris), et Nathan Hanson évoque Coltrane (Blues to Bechet, album «Coltrane Plays the Blues»,1960). Au fil des plages, une foule de compositions de Bechet, plus quelques traditionnels réadaptés par ses soins : Danses de chez nous, titre revisité par le groupe Ursus Minor, et qui faisait suite à Passport to Paradise, rejoué, entre abstraction et mélodie, par Robin Fincker et Sophia Domancich. Tous les thèmes sont traités avec amour, passion, et aussi liberté (Catherine, Delaunay, Sylvaine Hélary) par des muscien.ne.s de haut vol. Je ne puis tout détailler, seulement vous inviter à vous précipiter sur ce disque de musique vivante : Bechet, still alive, and well !

Xavier Prévost

 

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17 juin 2020 3 17 /06 /juin /2020 09:24

L'envie de faire un tir groupé, pour de multiples raisons : ces trois disques sont arrivés à mes oreilles dans la brume d'un monde confiné, puis ont paru pendant les premières étapes du déconfinement ; et aussi parce que chacun illustre une manière différente de penser le jazz aujourd'hui ; et enfin parce que les trois accueillent le batteur Thomas Delor, rejoint sur deux des trois CD par le guitariste Simon Martineau

THOMAS DELOR «Silence the 13th»

Simon Martineau (guitare), Georges Correia (contrebasse), Thomas Delor (batterie)

Udine (Italie), 4-5 septembre 2019

(Fresh Sound FSNT 592 / Socadisc)

 

Le texte du livret annonce la couleur : «Le noir est une couleur. L'absence de couleur est noire. L'absence de couleur est donc une couleur». Ce raisonnement renvoie au premier titre, Syllogism, et justifie la suite du texte «Le silence ne pourrait-il donc pas être considéré comme un son, voire comme une treizième note ?». Ce qui conduit à la deuxième plage, Silence the 13th , qui donne à l'album son titre. La passion logique habite le batteur, qui abandonna l'enseignement des mathématiques pour se consacrer exclusivement à la musique. D'une structure instrumentale élémentaire (guitare, basse, batterie), va jaillir une grande diversité de musiques, toutes habitées par le souci de mettre en scène la batterie, sans fracas, dans des esthétiques différentes. Dans chaque plage s'épanouit ainsi la singularité de chaque composition et de chaque membre du trio. Un solo de batterie, plaisamment baptisé Peaux pourries , nous rappelle, si nécessaire, que les tambours sont des conteurs ; et il s'enchaîne avec My Little Suede Shoes de Charlie Parker, qui prolonge le récit en trio. Bref de plage en plage, notre attention est captée, notre curiosité attisée, et nous sommes séduits par cette musique dans laquelle l'élaboration n'étouffe nullement le plaisir. Une vraie réussite.

GABRIEL MIDON «Imaginary Stories»

Ellinoa (chant), Pierre Bernier (saxophone ténor), Simon Martineau (guitare), Édouard Monnin (piano), Baptiste Castets, Thomas Delor (batterie), Gabriel Midon (contrebasse, composition), Antoine Delprat, Anne Darrieu (violons), Maria Zaharia (alto), Louise Leverd (violoncelle)

Alfortville 24-25 juin 2019, Maisons-Alfort 29 juin 2019

Soprane Records SP 102 / Absilone

 

La démarche de Gabriel Midon est toute différente : au lieu de s'imposer une nomenclature modeste (le trio guitare-basse-batterie), il opte pour un large effectif, qui se fractionne selon la plage et le projet musical de chaque séquence. Le contrebassiste commence avec la quatuor à cordes dans une espèce de spirale musicale, laquelle conduit vers une sorte de valse avec voix dont le texte nous égare délicieusement dans un monde où philosophie et poésie parleraient d'une seule voix. Puis la basse soliloque avant d'engager avec la percussion puis tout l'orchestre dans une joute joyeuse. Et il en va ainsi de plage en plage, dans des styles différents, avec une constante exigence musicale, qui culmine peut-être dans la densité fragmentée de Poursuite N° 4. Et le chemin se poursuit jusqu'à l'ultime séquence où la voix renoue le fil du récit poétique : le tout constitue plus qu'une suite ou un concept : une œuvre cohérente qui accomplit pleinement son ambition esthétique.

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Un avant-ouïr sur Youtube

https://www.youtube.com/watch?v=4jkNcuVD7AE

PIERRE MARCUS «Following the right way»

Baptiste Herbin (saxophones alto & soprano), Irving Acao (saxophone ténor), Simon Chivallon (piano), Pierre Marcus (contrebasse & compositions), Thomas Delor (batterie).

Invités : Renaud Gensane (trompette), Alexis Valet (vibraphone), Jeremy Hinnekens (piano), Aleksandar Dzhigov (gaïda)

Meudon, février 2020

Jazz Family JF 064 /Socadisc

 

Avec Pierre Marcus, nous revenons aux fondamentaux du jazz, avec le triomphe de la pulsation, et le respect d'une histoire amoureusement convoquée (Monk, Mingus, Oscar Pettiford). Mais aussi ouverture et clôture en rythmes balkaniques, et autres saluts aux musiques d'ailleurs. Sans oublier un évocation amicale du regretté François Chassagnite, trompettiste qui fut le professeur de jazz du leader au Conservatoire de Nice, et aussi pour le contrebassiste un ami. Comme François fut aussi pour moi un véritable ami, j'avoue sans honte avoir été particulièrement touché par cette plage. Faiblesse avouée, je crois, est à demi pardonnée. Mais ce sentiment personnel n'altère nullement mon jugement : j'aime ce disque parce qu'il sait être vivant, avec de très bons solistes, dans la tradition comme dans les pas de côté.

Xavier Prévost

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Pierre Marcus sur Youtube

https://www.youtube.com/watch?v=gLvVM7HqwgE

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14 juin 2020 7 14 /06 /juin /2020 18:27

NDUDUZO MAKHATHINI : «  Modes of communication : letters from the underworlds »
Blue Note 2020

Nduduzo Makhathini (p, vc,), Logan Richardson (as), Linda Sikhakhane (ts), Ndabo Zulu (tp), Zwelakhe-Duma Bell Le Pere (cb), Ayanda Sikade (dms) Gontse Makhene (perc), Omugugu Makhathini, Nailah Makhathini, Thingo Makhathini, Moyo Makhathini,MXO (vc)

Attention : très grand disque sur la galaxie Blue Note que celui du jeune pianiste sud-africain Nduduzo Makhathini !!
S’il est des albums qui font figure d’œuvre parce que, vous ne savez pas trop ni comment ni pourquoi, tout y est réunit, celui-ci en fait assurément partie.
Le pianiste qui se mue surtout en arrangeur, en compositeur et meneur de troupe pourrait collectionner les superlatifs. Ceux-ci évoqueraient l’engagement collectif, l’intensité de groupe, l’énergie qui jamais ne faiblit au gré des 8 titres tous composés par Nduduzo Makhathini. Et s’il y a une force incroyable qui se dégage de cet album c’et aussi celui de la spiritualité qui s’en dégage, parfois chantée, parfois incantatoire porté par la puissance rauque d’un saxophoniste ténor exceptionnel, Linda Sikhakhane dont la puissance projetée s’élève au ciel comme une prière déchirée. Dans cet univers qui nous vient tout droit des faubourgs de Johanesburg, c’est curieusement un américain que nous aimons particulièrement, Logan Richardson qui à l’alto découpe lui aussi l’horizon avec tout autant de puissance que d’énergie vitale.
Renvoyant parfois à des évocations de chants rituels de son pays, Makhathini pour qui l’église a joué un rôle fondamental dans sa construction musicale et intellectuelle développe ici une musique ancrée et universelle à la fois.  Comme il le dit lui-même : «  j’ai toujours cherché à jouer une musique qui évoque la façon dont mon peuple danse, chante et parle »

Chez ce pianiste membre de l’enthousiasmante formation de Shabaka Hutchings and the Ancestors, la musique est au-delà de ses propres racines. Dans l’enracinement dans une autre forme de jazz, celui de John Coltrane (Umlotha, Isithunywa) d’Ornette Coleman parfois (Umyalez’o Phutumayo), de Mc Coy Tyner et enfin d’Abdullah Ibrahim  (Saziwa Nguwe). Parfois ellingtonnienne (On the other side), parfois tribale ( Shine), le musique de Nduduzo Makhatini brasse large.
Mais il y a autre chose que de la musique dans cet album. Il y a une certaine forme d’esprit collectif qui circule entre ses membres. Comme le flux vital qui traverserait une famille et l’unirait dans un but commun. C’est certainement la raison pour laquelle le pianiste a aussi convoqué aux backgrounds vocaux,outre sa propre femme et partenaire, l’ensemble de sa propre tribu. Affaire d’union de l’esprit au travers la musique.

Cette musique va à l’impact, au choc frontal. Il y a de la terre et du ciel dans cette musique-là. Il y a l’union des forces en présence, celle de ses acteurs formidablement impliqués.
Grande œuvre !
Jean-Marc Gelin

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5 juin 2020 5 05 /06 /juin /2020 12:34

Martial Solal (piano), Dave Liebman (saxophones ténor & soprano)

Paris, Maison de la Radio, studio 104, 29 octobre 2016

Sunnyside SSC 1551 /Socadisc

 

Deuxième volet, chez Sunnyside, des rencontres entre le Maître pianiste et le Maître souffleur. Le premier volume, «Masters in Bordeaux» (chronique ici), avait également été capté en concert, deux mois avant celui de Paris, non à Bordeaux mais à Sauternes ; le détail mérite d'être souligné car le vin, comme la musique, est un monde d'esthètes qui attachent du prix aux nuances... Et si le vignoble commence aux portes de la métropole régionale, la grande ville pratique le négoce quand les communes d'appellation pratiquent l'artisanat d'art. Et c'est de cela justement qu'il s'agit avec cette musique. De grands Artistes qui travaillent comme des Artisans d'Art, refaçonnant l'objet avec chaque fois le supplément d'âme et de créativité qui de l'objet fait une Œuvre. L'aventure avait commencé en décembre 2015 à Paris, au Sunside (chronique ici), avec 4 concerts et 2 captations par France Musique. On espère d'ailleurs écouter un jour un CD de ces premières rencontres. Et le concert presque intégralement restitué par ce disque, au mythique studio 104 dont Martial est un habitué (et qui accueillit naguère Monk, Bill Evans, Dizzy Gillespie, John Lewis, et tant d'autres), aura été la sublime conclusion d'une année de collaboration entre ces deux très grands musiciens (chronique du concert en suivant ce lien). Grâce soit rendue à Arnaud Merlin d'avoir organisé cet événement dans la série des concerts 'Jazz sur le Vif' dont beaucoup (amateurs de jazz, -et de radio-, et musiciens) savent qu'ils me tiennent particulièrement à cœur. N'allez pas croire que cet assaut de sentimentalisme corrompt mon jugement : il dope simplement mon enthousiasme à rendre compte le plus fidèlement possible.

L'ordre du concert a été modifié pour le disque, et quatre titres ont été écartés (manque de place sur un Cd très rempli, et bien sûr choix des artistes et du label). Donc pas le 'tour de chauffe' du début de concert sur Invitation, qui était pourtant déjà bien sur les rails, ni Cosmos, composition de Liebman où, comme à son habitude pour ce thème il jouait d'une petite flûte traditionnelle. Le premier rappel, Lester Leaps In, est également absent, tout comme Just Friends, joué pendant la première partie, et que Martial avait 'passé à la moulinette' au point de désarçonner (mais seulement pour une fraction de seconde) son partenaire.

Assez batifolé dans les souvenirs du concert, venons-en au disque.... Il commence avec l'inoxydable monument du bebop : A Night In Tunisia. Le thème avait été joué au concert à la fin du premier set, mais le mettre en ouverture du disque est une belle idée : c'est comme un condensé de la joute ludique qui unit les deux partenaires. Dave, au ténor, joue le célèbre riff introductif de la composition, et très vite Martial répond par une fracture virulente, incitant son ami saxophoniste à quitter les rails. On y revient exactement sur le temps qui convient, avec l'exposé du thème, et le piano place ses fusées, avec une précision diabolique, ce qui fait que l'on est, d'un seul geste musical, et dedans et dehors. Ici pas d'ostentation pyrotechnique, rien que la vitesse de pensée investie dans le plaisir du jeu. Ma chevelure parcimonieuse et dégarnie en est toute décoiffée ! Vient ensuite Stella By Starlight, à sa place si l'on peut dire car le thème était le deuxième du concert. Le piano démarre sur des bribes du thème, lequel est fragmenté sur des harmonies qui sortent délibérément du cadre. Et pourtant le thème est là, tel que le jazzfan peut l'entendre s'il est réceptif au rêve de Solal. Le soprano expose, dans un phrasé qui prend des libertés, comme l'auraient fait Billie Holiday, ou Sinatra, ou Carmen McRae. Comme toujours c'est dedans-dehors. Quel régal. La surprise surgit à chaque mesure. Je ne vais pas détailler chaque plage, de peur de vous lasser, mais sachez simplement que sur les standards, majoritaires (Night and Day, Satin Doll, Summertime...), comme sur les compositions des deux compères (Small One, que Dave avait enregistré avec Elvin Jones ; In and Out, que Martial avait composé pour son duo avec Johnny Griffin), la surprise, le contre-pied, l'espièglerie et l'inspiration sont constamment au rendez-vous. La pénultième commence par une brève citation de Lester Leaps In, qui précédait immédiatement lors du concert, avant de s'engouffrer dans un What Is This Thing Called Love en métamorphose permanente. Quant à la dernière plage, sur le mystérieux Coming Yesterday de Solal, elle nous embarque encore vers des sentiers que, personnellement, je n'avais jamais explorés lors des nombreuses fois où j'ai entendu Martial jouer ce thème en concert. Bref, ne tournons pas autour du pot : c'était un Grand concert donné par de Grands musiciens, et c'est de la GRANDE musique.... Alors on se précipite !

Xavier Prévost

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Infos

http://sunnysiderecords.com/release_detail.php?releaseID=1017

 

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3 juin 2020 3 03 /06 /juin /2020 08:06

SOL*.  Neue Meister/Art Musique. Sortie le 5 juin.
Pascal Schumacher
(vibraphone, glockenspiel, organelle).

 

Un album en solo à écouter en solitaire ou entre potes autour d’un apéro retrouvé. Vibraphoniste expérimenté, Pascal Schumacher nous offre un disque idéal pour goûter aux joies simples de la liberté en cette nouvelle ère post-confinement. Le déclic s’est produit en 2018 pour le musicien luxembourgeois lors d’un concert à Salzbourg où il avait été invité à se produire en solo ; « Dans ces moments-là, tu peux être entièrement créatif, tout est permis, tu n’as pas besoin de te cantonner à ce qui a été écrit ou joué à l’avance. »

 

Enregistré dans le temps d’avant, SOL* sied parfaitement au temps d’après. L’envol est assuré avec ces exercices solaires délivrés par un artiste seul face à ses trois instruments, vibraphone, organelle et glockenspiel. Les percussions font bon ménage avec le clavier électronique, dégageant des nappes de sons aériens propres à la méditation.

Le musicien luxembourgeois propose quatorze oeuvres dont la plus longue n’approche pas les 6 minutes et la plus brève, 59 secondes. Il en a composé la quasi-totalité, à l’exception d’une chanson du japonais Ruyichi Sakamoto (Tearjerker) et de Tubular Bells, tube des années 70 du britannique Mike Oldflield.
Bon pour planer !

 

Jean-Louis Lemarchand.

 

Concert au Mudam (Luxembourg) le 5 juin à 21 H Retransmis sur Facebook et par Art District Radio :
https://www.facebook.com/events/305257070472405/

 

 

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1 juin 2020 1 01 /06 /juin /2020 21:48

Benjamin Moussay (piano solo)

Pernes-les-Fontaines, janvier 2019

ECM 2659 / Universal

 

Le pianiste ose le solo, qui plus est sous un label qui vit d'historiques prestations solitaires au début des années 70 : Paul Bley, Keith Jarrett.... Et nous lui savons gré de s'être ainsi jeté à l'eau en évitant la gueule du loup. Que de chemin parcouru depuis le Concours Martial Solal en 1998, jusqu'aux groupes de Louis Sclavis (et ceux, moins exposés, mais pas moins essentiels, de Bernard Struber, Marc Buronfosse, Sylvain Cathala ou Frédéric Maurin....) , en passant par les duos avec Claudia Solal. Au fil des ans et des collaborations, très diverses, Benjamin Moussay a maintenu un cap d'intégrité et d'exigence qui ne se démentira pas ici. Du franchement tonal, avec résolution appuyée, jusqu'aux escapades presque sérielles, il cultive le goût du mélodique et du lyrisme autant qu'un certain sens de l'aventure. Certains y entendent la marque du producteur d'ECM, Manfred Eicher. Ce peut être sensible sur certaines plages, encore que, depuis 40 ans, certaines couleurs du piano solo mises en exergue par le label munichois se soient universalisées ; elles puisaient d'ailleurs parfois leurs sources dans des esthétiques antérieures : je ne fais pas allusion ici au piano classique des débuts du vingtième siècle, mais plutôt à l'influence de musiciens comme Paul Bley ou John Coates Jr sur ce qui serait caractéristique du 'piano ECM'. Un manière en somme de dire que ce disque doit être écouté pour ce qu'il est : un très bon disque de pianiste-compositeur-improvisateur, qui parcourt très librement l'histoire comme l'intériorité. Bref, selon moi, une indiscutable réussite.

Xavier Prévost

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Un avant-ouïr sur Youtube

https://www.youtube.com/watch?v=qMmfkL1XHiE

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«Savez-vous bien que je puis à peine, sans attraper le vertige, regarder par-dessus ce petit promontoire» ('Une descente dans le Maelstrom', in Histoires extraordinaires, Edgar Poe, traduction Charles Baudelaire)

Photo ©Stéphanie Griguer pour ECM

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1 juin 2020 1 01 /06 /juin /2020 21:39

BENJAMIN MOUSSAY : «  Promotoire »
ECM 2020
Benjamin Moussay (p. solo)

C’est pour le jeune prodige, jadis repéré par le Maître Martial Solal, une sorte de consécration puisqu’il s’agit de son tout premier album pour le label prestigieux de Manfreid Eicher, ECM. Ce qui signifie, il faut bien le dire, une sorte de consécration lorsque l’on est pianiste et que s’offre à vous la voie de l’exercice en solo, voie consacrée par d’autres géants du piano et dont le nom va côtoyer dans le catalogue du label Helvétique celui de Keith Jarrett, Nick Bärtsch, François Couturier, Sylvie Courvoisier, Marilyn Crispell, Andrew Cyrille, Tord Gustavsen, Vijay Iyer, etc…)
On imagine la pression qui a dû peser sur les épaules du pianiste français pour cet enregistrement pour lequel il lui a fallu apporter ses propres compositions dans le studio de La Buissone et s’installer devant les touches noires et blanches pour une prestation qui est certainement la plus intime, celle où il est question, seul face à son instrument, de se raconter soi-même. De livrer un part de soi-même.
Celui que d’aucuns nomment «  le sorcier des claviers » se retrouve à se fondre dans l’esthétique ECM, au piano acoustique. Esthétique dans laquelle il faut entrer. Et ce n’était pas le propos de se laisser aller ici à des géniales digressions atonales auxquelles le pianiste nous a habitué. Il faut entrer dans le cadre. Dans la charte.

Il ne faut pas le prendre comme un renoncement de Benjamin Moussay à une part de lui-même, comme un assagissement de sa géniale folie mais au contraire comme l’opportunité de sortir du cadre dans lequel il aurait pu se trouver enfermé. Et c’est au contraire une grande liberté que de pouvoir montrer ainsi de lui, un tout nouveau visage.
Ce visage est bien sûr un peu introspectif.  L’exercice l’oblige. Où l’on  découvre un Benjamin Moussay sombre, noir presque. Où chacune de ses phrases est emplie d’une forme de profondeur qu’il va chercher souvent dans les basses de son piano. Il y a bien sûr chez le pianiste cette part de romantisme et cet héritage qui lui vient de Debussy et de Ravel sans lequel bon nombre de pianistes de jazz ne seraient pas ce qu’ils sont ou ont été. Parfois fantaisie, souvent sombre, la musique de Benjamin Moussay digresse. Emporte dans le flot des idées qui s'écoulent sous ses doigts entre écriture et improvisation. Parfois aussi romantique et mélancolique (Promontoire ou Horses). Martial Solal dit de lui qu’il joue juste, ni trop ni trop peu. Et c’est ainsi qu’il faut entendre cette forme de minimalisme sur Villefranque ou sur Sotto Voce où Benjamin Moussay laisse à la musique le temps de la respiration lente.

Oui, Benjamin Moussay joue une musique de l’imaginaire où les flottements harmoniques ont cette force onirique qui enveloppe. Une musique presque ectoplasmique et volante. Envoûtante.
Jean-Marc Gelin

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