Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
4 novembre 2020 3 04 /11 /novembre /2020 23:25

Bruno Rougevin-Baville (piano, composition), Anaël Noury (batterie), Victor Gonon (guitare, composition), Maxime Isoard (basse). Studio de Meudon, Juillet 2019. 

JMS/PIAS. Octobre 2020.

Ils ont déjà acquis une belle réputation dans les clubs parisiens, après avoir été remarqués lors du concours des Trophées du Sunside, ces quatre jeunes musiciens qui forment le groupe ATACAMA. Formés à l’International Music School de Paris, (IMEP), Bruno Rougevin-Baville (piano), Anaël Noury (batterie), Victor Gonon (guitare) et Maxime Isoard (basse) savent séduire.

 

Sur la base d’un répertoire personnel, le groupe ATACAMA propose une musique où se rencontrent harmonieusement jazz, rock, reggae, funk, en laissant une grande part à l’improvisation collective. Un cocktail qui plut ainsi au public du Sunside le 15 octobre dernier pour le lancement de l’album. Ce n’est pas un hasard d’ailleurs si cette jeune formation, après un premier disque autoproduit, est désormais produite par JMS, label qui s’illustre par son ouverture aux différents courants musicaux sans frontières.

Comme « nom de baptême », les quatre musiciens ont choisi celui d’un désert chilien aride, aux paysages somptueux et au ciel d’une clarté exceptionnelle. Leur prestation nous apporte un souffle de fraîcheur spécialement bienvenu en cette période maussade. Un groupe à suivre.

 

Jean-Louis Lemarchand.

 

©photo X. (D.R.)

 

Partager cet article

Repost0
2 novembre 2020 1 02 /11 /novembre /2020 21:52

Keith JARRETT, ‘Budapest Concert’. Béla Bartok Concert Hall. 3 juillet 2016. ECM/Universal. 2Cds .
A paraître en janvier 2021, 2 LPs.

La sortie d’un album en solo de Keith JARRETT –une vingtaine à ce jour- aura toujours constitué un événement depuis 1971, quand ECM  publia ‘Facing You’, début d’une collaboration exemplaire entre le producteur allemand Manfred Eicher et le pianiste américain.
L’arrivée dans les bacs des disquaires –ou plutôt sur les sites de vente en ligne- de Budapest Concert n’échappe pas à la règle d’autant plus qu’elle intervient dans un contexte personnel (passionnel même) particulier, concernant Keith Jarrett.

Dans un récent entretien avec le New York Times, la star de Köln Concert (1975) confie ses craintes sur son état de santé qui pourraient hypothéquer lourdement un retour sur scène. Victime de deux AVC en février et mai 2018, le pianiste, reclus dans sa maison du New Jersey, avoue que son côté gauche est encore “partiellement paralysé” et doute de retrouver suffisamment l’usage de sa main gauche pour jouer du piano.

L’enregistrement aujourd’hui disponible, réalisé le 3 juillet 2016, l’intégrale d’un concert donné dans la capitale hongroise constitue donc l’un des derniers témoignages en date de Keith Jarrett qui a célébré ses 75 ans le 8 mai dernier. La dernière prestation en public du musicien-phare d’ECM remonterait en effet à 2017 au Carnegie Hall. Certains pourraient dès lors être tentés de voir (ou plutôt d’entendre) dans le Budapest Concert un testament musical du pianiste.


https://ecm.lnk.to/BudapestConcert

 

Nous gardant de tout jugement définitif, nous pouvons humblement relever que Keith Jarrett nous propose ici une œuvre introspective où il se montre spécialement inspiré par l’atmosphère des lieux -une salle où il s’était déjà produit à quatre occasions- et ses souvenirs personnels, une de ses grand-mères était hongroise. Un moment de pure grâce de quelque 90 minutes.

 

Jean-Louis Lemarchand.

Partager cet article

Repost0
2 novembre 2020 1 02 /11 /novembre /2020 14:33

Alexandra Grimal (saxophone soprano, voix, textes), Benjamin Lévy (électronique), Gilles Clément (textes)

Orléans, mai 2017

Ovni OVN 0003 / https://www.alexandragrimal.com/en/ovni

 

Irremplaçable et irréductible Alexandra Grimal ! Quand elle pourrait s'installer douillettement dans le confort que lui offriraient ses talents d'instrumentiste, de musicienne, de compositrice et d'improvisatrice, elle pousse chaque fois plus loin le bouchon de l'aventure, pour un autre saut dans le vide qui toujours apporte son plein d'émois esthétiques. C'est cette fois un double disque : premier volet, un suite de solos de saxophone soprano ; second volet, des textes d'elle et de Gilles Clément, dits dans sa voix (sans le recours au saxophone), voix traitée électroniquement par Benjamin Lévy.

Le CD 1, construit selon un idéogramme japonais qui désigne l'intervalle, l'espace, la durée et la distance, nous entraîne dans une succession d'aventures sonores et musicales plus que dépaysantes. Chacune des 9 séquences est un fragment de beauté singulière arraché au silence, silence qu'il exalte cependant. Et la neuvième séquence, en explorant les harmoniques, ouvre à nouveau les portes du silence. Quelque chose comme un 'matérialisme spirituel', où l'indiscutable matérialité du son serait inséparable de l'aventure spirituelle que constitue le création musicale.

Le CD 2 nous conduit dans un dédale de textes presque incantatoires autour de la nature, textes dits, parfois chantés, par Alexandra Grimal, dans une voix électroniquement traitée par Benjamin Lévy. Les textes d'Alexandra Grimal et du paysagiste Gilles Clément, parlés ou chantés, sont comme une ode à la beauté du monde végétal. Et la dernière plage, après une longue plongée (plus de 3 minutes) dans le silence, débouche sur une sorte de résolution vers l'aigu.

Singulier, inclassable, et d'une indiscutable et mystérieuse beauté.

Xavier Prévost

Partager cet article

Repost0
1 novembre 2020 7 01 /11 /novembre /2020 18:16

Michel Benita (contrebasse, ordinateur), Matthieu Michel (bugle), Jozef Dumoulin (piano électrique, électronique), Philippe Garcia (batterie, électronique)

Pernes-les-Fontaines, mars 2019

ECM 2663 / Universal

 

Beaucoup de compositions du contrebassiste, et aussi un thème en collaboration avec Matthieu Michel, un autre élaboré par le groupe, et des emprunts à Kristen Noguès, Antonio Carlos Jobim et Jules Styne, autant d'ingrédients d'apparence hétérogène pour un album totalement cohérent, entre mélancolie, mystères mélodiques et sonorités rêveuses. L'obsession de Michel Benita pour l'extrême qualité du son, et au-delà pour ce que le son porte de sens, y est pour beaucoup. Avec au centre l'extraordinaire expressivité de Matthieu Michel, son absolue pertinence dans le choix des notes et des accents.... Ajoutez à cela le considérable talent de Jozef Dumoulin pour choisir dans la palette de son Fender Rhodes et de ses effets les sons qui vont envelopper les mélodies dans un atour singulier, la finesse des accents de Philippe 'Pipon' Garcia, et le soins jaloux apporté par le contrebassiste à chaque son, chaque ligne, chaque nuance, tout en propulsant la phrase, le thème, le disque même jusqu'à son idéal, et vous aurez un aperçu de ce que peut être, dans ce registre si particulier, une idée de la perfection. Avec peut-être un point culminant, l'acmé de l'émoi et de la musicalité autour d'Inutil Paisagem de Tom Jobim.

Xavier Prévost

.

L'élaboration de la musique sur Vimeo

Partager cet article

Repost0
1 novembre 2020 7 01 /11 /novembre /2020 16:36

Aurore VOILQUE : " Un soir d'été"
Arts et spectacle 2020
Aurore Voilqué (vl), Angelo Debarre (g), Matthieu Chatelain (g), Claudius Dupont (cb)


Nous avions beaucoup aimé le précédent album de la violoniste-chanteuse Aurore Voilqué (lesdnj http://lesdnj.over-blog.com/2018/11/aurore-voilque-la-valse-bohemienne.html) et sa belle association avec l'immense Angelo Debarre.
Voilà l'Aurore qui reparaît aujourd'hui, dans une configuration similaire mais en y ajoutant Sanseverino et Thomas Dutronc chacun sur un titre.
Et il faut bien le dire, le charme de cette musique gypsy associé à un repertoire de la chanson française, que certains (pas moi) jugeront désuet, ne se rompt toujours pas. Bien au contraire.

Les textes choisis sont charmants et légers (légers ?). Aurore Voilqué, la plus grapellienne de nos violoniste nous laisse emporter par ses glissandos et ses légers vibratos avec un sens magique de l'improvisation. On l'a dit, son association avec Angelo Debarre fait mouche. Chacune des notes de ce dernier est empreinte de toute la musicalité manouche. Comme un idiome qui lui colle a la peau. Comme respirer en fait. Aussi simple que beau ( très belle version du célèbre "Manoir de mes rêves" de Django au passage).
Deux invités "stars" viennnent mêler leur voix à Aurore, San Severino et Thomas Dutronc, chacun sur un titre.
Il y a autant d'energie que de tendresse dans cet album qui, malgré la saison et les temps osbcurs sent bon le printemps et la joie de jouer.
Se faire plaisir, par les temps qui courent est un luxe auquel nous succombons avec bonheur.
Jean-Marc Gelin

Partager cet article

Repost0
1 novembre 2020 7 01 /11 /novembre /2020 15:27


Pierre FARGETON, « Mi-Figue, Mi-Raisin, Hugues Panassié - André Hodeir, correspondance de deux frères ennemis (1940-1948) suivi de Exégèse d’un théologien du jazz, la pensée d’Hugues Panassié en son temps ».

Editions Outre Mesure. Collection Jazz en France.
Septembre 2020. 540 pages.


Le titre fait évidemment référence au conflit idéologique qui déchira la jazzosphère française de l’après-guerre 39-45 lors de l’avènement du be-bop entre les « figues moisies », traditionnalistes avec Hugues Panassié en chef de file, et les « raisins aigres », progressistes comptant parmi leurs leaders, Charles Delaunay, Frank Ténot, Boris Vian, mais aussi André Hodeir.

 

Les échanges de lettres entre Panassié et Hodeir nous étaient connus. Le jeune Hodeir (19 ans) avait dès 1940 contacté son aîné de neuf ans, auteur de Le Jazz Hot en 1934 et pilier du Hot Club de France pour lui demander conseils et avis.Mais leur teneur exacte nous en restait jusqu’à présent inconnue. Une partie du voile est aujourd’hui levée grâce à l’universitaire Pierre Fargeton, auteur d’une biographie d’André Hodeir (André Hodeir, le jazz et son double. Ed Symétrie. 2017.), couronnée par l’Académie du Jazz. Au décès d’André Hodeir (1921-2011), Fargeton a retrouvé dans les archives de ce dernier les lettres d’Hugues Panassié (1912-1974), exactement 43, dont 38 échangées entre 1940 et 1942 et 5 pour la période 1947-1948 quand faisait rage « la guerre du jazz ».


Certes, il manque les écrits d’André Hodeir sur lesquels le mystère reste entier (ont-ils été jetés, brulés ou simplement égarés ?). Cette « moitié de correspondance » selon les termes de Pierre Fargeton n’en reste pas moins un document rare et éclairant sur la relation entre deux hommes qui passera d’une « complicité de jeunesse » à un affrontement idéologique « farouche et définitif » en 1948 quand André Hodeir assure la rédaction en chef de Jazz Hot.


Chacune des lettres présentées bénéficie en effet de notes riches de l’auteur permettant de mettre en situation les propos d’Hugues Panassié. Globalement, la teneur de ces lettres passe d’annotations minutieuses et argumentées de disques, en réponse aux questions d’André Hodeir, dans la première période (1940-42) à des propos virulents, voire insultants à l’égard des « progressistes » que sont Delaunay, Ténot, Vian (qualifiés entre autres noms d’oiseau de « nullités ») dans les années 47-48.
Après qu’Hodeir ait mis en doute la sincérité de Panassié dans cette guérilla bourbeuse voire fangeuse, la correspondance s’arrête au printemps 1948 (« Puisque vous désirez interrompre là notre correspondance, interrompons », écrit le 17 mars Panassié).  

 

 Dans cette « brique » de plus de 540 pages, plus des deux tiers sont consacrées à une « exégèse d’un théologien du jazz ». Sur la base des écrits d’Hugues Panassié, Pierre Fargeton se livre à une analyse à partir du questionnement suivant : « quels principes préexistants, dans un esprit profondément religieux, vont pousser le jeune homme de 18 ans qui entre en critique musicale à plaquer sur son objet une vision du monde  qui n’avait nullement besoin du jazz pour exister et qui pourtant, au prix de contorsions intellectuelles plus ou moins paradoxales, va faire de celui-ci (le jazz) le symbole par excellence de la contestation du monde moderne ».


L’ouvrage, une somme d’informations, s’achève par un coup de projecteur sur la vie personnelle d’Hugues Panassié entre 1936 et 1947 (date de la scission dans le jazz français entre conservateurs et progressistes). « Alors que la catholicité exemplaire dont se réclame Panassié pourrait laisser supposer une vie aussi exemplaire sur le plan de la morale chrétienne du temps, sa vie privée, note l’auteur, regorge au contraire de turpitudes, d’opprobres et de scandales successifs ». Le lecteur est ainsi conduit à suivre par le menu une chronique de la vie sentimentale agitée du « Pape de Montauban », ses relations orageuses avec son épouse, Lucienne qui mènent à un divorce en 1947, sa passion pour Madeleine Gautier, sa maîtresse depuis les années 30, épousée en 1949.

 

De la chronique musicale à la rubrique des faits divers avec une incursion dans la religion et la politique, cette immersion dans la vie d’Hugues Panassié vous saisit, vous irrite, vous révolte, vous intrigue. Pierre Fargeton nous livre une étude qui fera date dans l’histoire du jazz en France.

 

Jean-Louis Lemarchand.

 


 

 

Partager cet article

Repost0
31 octobre 2020 6 31 /10 /octobre /2020 17:28

Au moment où l’on apprend qu’à la suite de deux accidents vasculaires cérébraux, Keith Jarrett ne pourra plus jamais jouer de piano, il m’apparaît opportun de publier le premier des trois entretiens que le pianiste avait accepté de m’accorder, à Juan-les-Pins en 1974 où il se produisait en solo au Palais des congrès. Je me souviens très bien que, suite à un flash surgi dans le public ce jour-là, il s’est arrêté de jouer, a pris le micro et s’est lancé dans une longue diatribe contre les photographes prenant des images lors d’un concert en solo, ce qui n’était pas totalement injustifié à vrai dire. Dans cet entretien, il parle de son passage dans les Jazz Messengers d’Art Blakey, au sein du quartette de Charles Lloyd (ils se produisent à Antibes en 1966) et du groupe “électrique” de Miles Davis. Entre temps, il enregistre en 1971 “Facing You” (puis “The Köln Concert” en 1975) chez ECM et devient une star du piano et une sorte d’objet de culte pour un public de plus en plus large. Un peu plus tard, il alterne quartettes européen et américain, écrit et interprète des pièces pour orchestre symphonique ou orchestre de chambre, enregistre sur de grandes orgues (1976) et même le “Clavier bien tempéré” de Bach au clavecin (1988). Dans les années 2000 se succèdent disques et concerts en solo, en trio (avec Gary Peacock et Jack DeJohnette) ou, parfois, en duo avec Charlie Haden.

Pour la première fois en France, lors du Festival d’Antibes 1973, Keith Jarrett, vous avez joué en solo. Que représente pour vous le piano solo ?

Le piano solo est une expérience unique. Si un pianiste qui joue habituellement en trio se met à jouer en solo exactement de la même façon, alors ce n’est pas la peine, il n’a aucune raison de jouer en solo. Mais si le piano solo est pour lui un monde complètement différent, alors il doit le faire. Je pense que les pianistes qui ne peuvent pas jouer en solo ne sont pas des pianistes. La section rythmique n’est qu’un groupe d’instruments que la tradition du jazz a perpétué — je suis en train d’écrire des pièces pour cordes où il n’y aura pas de section rythmique. On me demandera peut-être « Pourquoi n’y a-t-il pas de section rythmique ? » Mais pourquoi doit-il y en avoir une ? Je n’ai jamais compris…

Pendant vos concerts, les mouvements de votre corps semblent suivre le déroulement de votre musique…

C’est la seule chose que j’aie qui puisse donner à la musique la force dont elle a besoin, qui puisse traduire la force de la musique. Mon corps est engagé dans la musique… ll ne faut pas oublier que le piano, instrument de tradition occidentale. exige beaucoup de force. Il y a des instruments qui n’en exigent pas autant, le sitar par exemple : vous pouvez utiliser chaque muscle de votre corps, vous ne tirerez pas plus de son des cordes. ll faut bien avoir présent à l’esprit, en fonction de ce que vous jouez, qu’il y a des instruments qui ne réclament pas ça — vous pouvez sauter en jouant du violon. ça ne vous aidera pas à le faire sonner.

Comment en êtes-vous venu à jouer du saxophone soprano et de la flûte ?

C’est parce que j’avais assez d’entendre le son du trio avec piano. J’ai essayé de sortir de ce contexte lorsque nous étions trois. J’ai aussi pensé aux moments où nous trouverions des salles de concert avec de très mauvais pianos — le fait de pouvoir jouer d’autres instruments constituait en quelque sorte une sécurité. Et puis le piano est limité, comme tous les instruments. Il y a des sons que je voulais entendre et que je ne pouvais obtenir qu’à partir d’autres instruments. D’autre part, désirant écrire pour d’autres instruments que le piano, je devais en avoir une certaine connaissance. Je crois que c’est une chose que beaucoup de gens ont oubliée aujourd’hui : quand on écrit de la musique. quel que soit le groupe que l’on ait, on n’écrit pas pour le groupe. on écrit à partir de l’instrument dont on joue.

Comment composez-vous ? Est-ce un travail quotidien?

Je ne travaille tous les jours que lorsqu’il s’agit de pièces symphoniques qui réclament beaucoup de temps, comme pour écrire un livre — on ne peut pas se dire : « L’enregistrement a lieu dans six mois. j’attendrai le cinquième mois pour commencer d’écrire ». Avec le quartette, en revanche, c’est une chose que je peux faire — je peux écrire tout un disque en une semaine, trois jours, peut-être même deux heures. Tandis que si j’écris pour de plus grands orchestres, nécessitant des arrangements précis. je peux y passer un an.

Comment avez-vous été amené à la musique ?

J’ai appris la musique en même temps que j’ai appris à parler. Mes parents ne sont pas musiciens mais, pour plusieurs raisons, j’ai commencé très tôt. Apprenant ces deux langages en même temps, j’ai réalisé à quel point la musique permettait de s’exprimer davantage que les mots. Tous mes amis n’apprenaient qu’un langage — les mots, l’anglais — et je me rendais compte qu’ils n’acquéraient absolument pas les choses que j’acquérais en étudiant la musique. Ça fait donc pas mal de temps que je joue maintenant, et il n’y a qu’une chose qui pourrait me faire arrêter la musique : quelque chose qui me serait plus nécessaire que la musique, je ne sais pas exactement quoi mais je sais que c’est possible — je dois me nourrir et la musique m’a toujours nourri, mais il s’agit d’une musique jouée avec des notes concrètes, physiques, sur un instrument qui appartient à cette planète Terre, et je ne pense pas qu’il soit impossible que l’on ait besoin un jour d’une nourriture plus consistante, moins matérielle… En ce moment je suis en train d’enregistrer de la musique écrite par d’autres compositeurs…

S’agit-il de jazz?

Non. Vous savez, il n’y a pas beaucoup de compositeurs dans le jazz, je veux dire de vrais compositeurs. Il y a des gens qui écrivent, mais composer est autre chose, c’est comme peindre une toile, ça ne peut pas prendre deux minutes. C’est un travail lent, élaboré, difficile, qui se fait avec beaucoup de peine et très peu de sécurité. Aussi, quand je parle de « compositeur », je pense à quelqu’un qui ne fait qu’écrire de la musique et qui n’est pas un musicien de jazz…

Vivez-vous de votre musique aux Etats-Unis ?

Oui, je suis complètement indépendant, mais pas depuis très longtemps — depuis l’an dernier — je n’ai jamais fait quelque chose que je ne voulais pas faire. D’ailleurs, je n’ai jamais vraiment fait quelque chose d’important que je ne voulais pas faire, sauf peut-être quelques trucs qui n’étaient pas compromettants et me faisaient gagner de l’argent. Mais aujourd’hui je n’ai plus besoin de faire ça…

Que pensez-vous de la situation actuelle de la scène musicale newyorkaise ?

New York n’est plus « la » scène du jazz, c’est une ville comme les autres. Rien de plus qu’ailleurs ne s’y passe. La seule différence, c’est que beaucoup plus de musiciens y sont concentrés, mais je n’utilise pas ce mot avec un « m » majuscule. Je pense qu’il n’y a plus de « centre du jazz » et je trouve ça bien. Sauf qu’il est plus difficile aujourd’hui de remplir une salle…

De plus, beaucoup de musiciens newyorkais se plaignent de ne pas trouver de travail…

Je pense que tout musicien sincère, conscient et fort peut trouver du travail sans problème. Si quelqu’un est conscient, ça signifie qu’il sait quoi faire, ça ne veut pas seulement dire qu’il peut jouer de la bonne musique, il doit aussi savoir quoi faire de cette musique, savoir où il ne peut pas aller et où il doit aller… Il sait peut-être aussi qu’il devrait s’arrêter de jouer un moment. ll ne doit pas suivre les mêmes lignes que tous les autres, parce qu’il n’est pas le même individu que les autres. C’est pourtant simple — mais personne ne semble s’en rendre compte. Les groupes et les musiciens ne font que monter et descendre. Plus ils montent vite, plus ils descendent vite. Les gens ont la mémoire courte — sinon nous, les musiciens, ne ferions pas toutes ces erreurs. A côté de ça, selon les critères occidentaux, les artistes sont des gens spéciaux, ils ont un talent spécial, magique, et ce qui est dur pour les artistes, c’est qu’ils voudraient bien dire : « Oui, c’est vrai. nous sommes spéciaux… ». Il est plus facile d’être humble si l’on n’est pas un artiste…

Vous êtes venu pour la première fois en France avec le groupe du saxophoniste Charles Lloyd…

Quand j’ai commencé de jouer avec lui, il jouait une musique que je trouvais très belle, très fraîche. Je ne vous dirai pas que c’est le plus fantastique saxophoniste que j’aie jamais entendu, mais il sentait d’une façon très profonde ce qu’il faisait. J’ai joué avec lui pour des raisons très simples : je voulais jouer et j’étais disponible. Mon premier engagement avait été avec Art Blakey. J’ai quitté Blakey à Boston parce que son manager était complètement idiot, je ne pouvais pas supporter la façon dont ils s’occupaient — ou plutôt ne s’occupaient pas — des affaires. Je l’ai quitté et le surlendemain je jouais avec Charles. Au même moment, j’ai formé mon propre trio. Puis j’ai travaillé avec Miles…

Vous jouiez du piano électrique avec Miles Davis…

Oui, mais je ne me suis pas mis à apprendre le piano électrique. J’en jouais avec Miles, c’est tout. Comme il voulait un piano électrique, je n’allais pas pleurnicher auprès de lui et lui dire : « Miles, si tu n’as pas de piano acoustique je ne jouerai pas avec toi ! », d’autant plus qu’un piano acoustique dans son groupe à cette époque serait tombé à côté — c’était sa musique et il jouait encore de la trompette, tout ce qu’il en faisait restait quand même de la trompette. J’ai fait partie de cet orchestre pour deux raisons : je détestais l’orchestre juste avant d’y entrer, je le trouvais terriblement mauvais. mais je connaissais Jack Delohnette, qui jouait très, très bien, et je voulais jouer avec lui. J’aimais aussi la façon dont Miles jouait tout en détestant la façon dont tous les autres jouaient. C’était comme si chacun jouait dans un placard : je joue et je ferme ma porte, il joue et il ferme sa porte. Je me disais : « Ce n’est pas possible que Miles aime vraiment cet orchestre. Mais s’il l’aime. c’est moi qui ai tort et je n’ai qu’à partir ! » Je pensais en entrant dans l’orchestre que quelque chose changerait peut-être et que Miles en serait heureux. De fait, je crois qu’il était heureux quand Jack, Gary Bartz, moi et d’autres jouions dans l’orchestre. Ce fut une période pleine de santé.

Pourquoi l’avez-vous quitté?

Nous ne trouvions plus de musiciens pour jouer dans l’orchestre et j’étais fatigué de jouer chaque semaine avec un batteur différent… Jack a fait une grave erreur, je crois, en quittant l’orchestre. Quand il est parti, Miles a été obligé de faire quelque chose qu’il ne voulait pas faire, qu’il ne voulait pas jouer, et le groupe a éclaté. Aujourd’hui, il n’y a pas de musiciens que je connaisse qui puissent jouer ce qu’il veut. Après Jack, par exemple, je ne pense pas qu’il ait trouvé le batteur qu’il cherchait. Mettons-nous à la place de Miles : il désire encore jouer, avoir un orchestre. il doit trouver quelqu’un. Aujourd’hui les jeunes musiciens n’ont pas de tradition derrière leur musique, et pas seulement au niveau de l’instrument… Si vous n’apprenez pas une façon de jouer de votre instrument avant de jouer ce que vous voulez jouer, vous n’arriverez jamais à jouer comme vous le voulez vraiment. On doit se rattacher à quelque chose.

Quels sont les pianistes que vous aimez écouter?

Je pense à deux personnes : Bud Powell et Scott Joplin. Je les ai beaucoup écoutés et j’estime que ce qui est contenu dans leur musique est essentiel. En dehors du jazz, je pourrais citer Ralph Kirkpatrick, qui joue du clavecin. Il joue surtout du Bach, et il a un sens du rythme extraordinaire, même si ça n’a rien à voir avec le jazz. Il joue avec une sensibilité qui fait que tout ce qu’il joue est vivant, et cette vie est une des caractéristiques du jazz.

Avez-vous écouté Cecil Taylor ?

Oui, un peu, surtout par curiosité, car nous n’avons rien en commun… Si, nous avons au moins une chose en commun : il n’aime pas les interviews. Je crois qu’il y a beaucoup de pianistes… Quand je vois quelqu‘un qui ne fait que chercher ce qu’il fait par des mots, plutôt que par la musique, je ne fais pas grand cas de lui. Si j’avais appris seulement des mots, au lieu d’apprendre des mots et de la musique, si je n’avais pas appris que la musique est la plus puissante, peut-être que je ferais ça aussi — utiliser des mots pour expliquer ma musique.

Quels sont vos projets ?

Mes projets sont de ne plus faire de projets. Je travaille en ce moment sur une pièce symphonique qui devrait être bientôt enregistrée, symphonique dans le vrai sens du terme : avec orchestre symphonique, pas seulement des sections de cordes… (Propos recueillis par Gérard Rouy.)

 

Partager cet article

Repost0
31 octobre 2020 6 31 /10 /octobre /2020 12:11

1,2,3,4! Philippe Milanta, Thomas Bramerie, Leon Parker, Lukmil Perez.
enregistré par Julien Bassères au Studio de Meudon, (juillet 2020).
Camille Productions - MS072020CD.
Sortie le 7 novembre 2020.
www.camille-productions.com

 

Cela fait plus de quarante ans que Philippe Milanta remet sans cesse sur le métier son art de nous raconter des histoires, en trio ou au piano d’un Big Band (celui du Duke Orchestra de Laurent Mignard), aux côtés d’un Guy Lafitte, d’un Gérard Badini ou d’un Glenn Ferris, et de tant d’autres, de Buster Cooper à Teddy Edwards, ou encore de Barney Kessel à Lew Tabackin, André Villéger... Quarante ans que tel un diamant longtemps et amoureusement poli, sa musique brille de toutes les facettes dont il veut bien nous dévoiler les nuances.

 

Nous avions souligné et apprécié les qualités de ses trois derniers disques*.
Dans ce nouvel album, il continue à surprendre et à captiver l’attention à chaque instant, alternant compositions originales et standards dans un crescendo continu, du solo au trio, du duo au quartet, avec Thomas Bramerie (contrebasse), Leon Parker et Lukmil Perez (batteries), trois complices qui participent du gratin des musiciens que l’on peut admirer sur les scènes du pays, du moins quand la triste conjoncture actuelle nous le permet.

Il faut entrer dans ce phonogramme comme dans un château Renaissance ou une maison d’architecte, où la part belle serait laissée au trio, (pas moins de huit titres dont deux standards, ‘Cotton Tail’ de Duke Ellington et ‘Hackensack’ de Thelonious Monk), qui occuperait le salon et les pièces principales, mais où, de couloirs en escaliers dérobés, on pourrait accéder à de surprenantes alcôves réservées aux pièces en piano solo (quatre occurrences), ou aux duos, piano-contrebasse (‘Palaqwa’) et piano-batterie (‘Tolana’)…avec un petit béguin particulier pour les unissons contrebasse-piano et la belle osmose atteinte par les quatre musiciens sur la seule pièce jouée tout en finesse en quartet, la ballade  ‘Manomena’.

Une clef, dévoilée par le pianiste pour comprendre l’origine d’une partie des titres de son album : « les travaux du linguiste Merritt Ruhlen sur sa recherche d’une langue originelle commune à tous les êtres humains m’ont fortement impressionné. Certains mots qu’il dégage de ses recherches (Aq’wa = eau, Buka = coude, Mano = homme, Mena = penser, Pal = deux, Aja = mère), m’ont inspiré pour quatre compositions : Aqwabuca, Manomena, Palaqwa, Menaaja ».

 

Un jalon certainement important sur la trajectoire d’un artiste de premier plan.

 

Francis Capeau.

 

*For Duke And Paul (CD en duo avec André Villéger, 2015, Camille Productions)

 

*Strictly Strayhorn (CD en trio avec André Villéger et Thomas Bramerie, 2016, Camille Productions).

 

*Wash (CD en piano solo, 2018, Camille Productions).


©photo Carlotta Forsberg, Zoe Forget, Julien Bassères et Patrick Martineau

 

Partager cet article

Repost0
26 octobre 2020 1 26 /10 /octobre /2020 09:05

Ella Fitzgerald (chant), Paul Smith (piano), Wilfred Middlebrooks (contrebasse), Stan Levey (batterie).
25 mars 1962, Sportpalast, Berlin. Verve/Universal

 

Ella n’aime qu’une seule chose, chanter” confiait un jour Norman Granz. Le producteur parlait d’expert, lui qui avait pris sous son aile la « First Lady of Jazz » en 1956.
Cette année-là fut enregistré ce qui devint l'un des plus grands succès (en termes de ventes) d’Ella Fitzgerald (1917-1996), ‘ELLA IN BERLIN’. Un concert qui passera à la postérité par une version survoltée de Mack The Knife.

 

Six ans après, la chanteuse retrouve l’ex et future capitale allemande au cours d’une tournée européenne du JATP de Norman Granz dont la première partie était assurée (excusez du peu) par la formation menée par le tandem Roy Eldridge - Coleman Hawkins.


Les bandes de ce concert berlinois sortent aujourd’hui, retrouvées dans les archives du producteur décédé en 2001. Le répertoire comprend les airs fondamentaux du tour de chant d’Ella des années 60 (Mack The Knife, Mr.Paganini, Summertime) mais aussi un tube de Ray Charles (Hallelujah, I Love Him So) donné ce soir-là par deux fois et une délicieuse composition de Cole Porter « C’est magnifique ». Accompagnée seulement d’un trio, Ella plane, séduit, swingue, maîtresse de sa voix, légère, joyeuse. Un régal tout simplement servi par une artiste qui se montrait généreuse sur scène et à la ville. « Avec Ella c’était tout le temps la première class, témoignait le batteur Stan Levey, cité dans le livret. Vous étiez payé 52 semaines mais vous travailliez, disons, 30 à 35 par an ».


Jean-Louis Lemarchand

 

Partager cet article

Repost0
25 octobre 2020 7 25 /10 /octobre /2020 07:42
Cherchez la femme : Portrait de Géraldine en altiste.

Cherchez la femme : Portrait de Géraldine en altiste.

 

Le jazz fut longtemps masculin par essence et la femme, souvent fatale comme dans les romans et films noirs. Elle se devait d’être glamour en tous les cas, surtout si elle était chanteuse...Heureusement, les choses évoluent et les femmes du jazz sont musiciennes avant tout!

Quatrième album en leader, ce Cooking, sorti il y a juste un an, dans le monde d'avant… en octobre 2019, a valu à Géraldine Laurent aux Victoires du JAZZ le titre de meilleur album de l’année et à Paul Lay, celui de meilleur instrumentiste. Ce qui méritait un rembobinage et un retour à cette période heureuse et irréelle, de l’automne dernier… Cela valait bien que, faisant jouer ma mémoire -Géraldine étant l’une des musiciennes que j'ai suivies avec une certaine continuité, je lui tire le portrait, à l’occasion de la retransmission de la soirée des Victoires.

FLASHBACK 

C’était en 2006, un festival à Arles, au Mejan, consacré à la voix et aux femmes du jazz. Géraldine Laurent était déjà là : plutôt que de la faire jouer dans son Time out trio originel chez Dreyfus records avec Laurent Bataille et Yoni Zelnik, le programmateur Jean-Paul Ricard avait choisi de nous la faire découvrir autrement, en trio toujours, mais sans piano, avec Hélène Labarrière et Eric Groleau. Ce qui a également contribué au démarrage de la carrière de la saxophoniste est l'obtention du plus grand prix de l'Académie du Jazz, le Prix Django Reinhardt, en 2008, ex aequo avec Mederic Collignon.
 

Géraldine Laurent peut aussi bien faire danser le public de la Huchette que le désaltérer à la source fraîche de maîtres incontournables, les Sonny Rollins, Wayne Shorter dont elle a depuis toujours, écouté, relevé des chorus et "piqué"des plans, en toute humilité.

Comme dans un bon équilibre culinaire, on y reviendra, cela a son importance, bien qu’ ancrée au départ dans la tradition du be bop, elle est toujours en recherche, jouant "actuel" sur des bases classiques. On se souvient de son Around Gigi (2010) dédié à un autre altiste, hard bop formé au classique, Gigi Grice, de sa participation au Mico Nissim sextet avec, sorti en 2011 chez Cristal records avec Ornette/Dolphy/Tribute/Consequences.
Certains ont le cerveau branché XIXème, sont fous de cinéma d’avant-guerre, Géraldine Laurent affectionne le jazz des années quarante à soixante qu'elle connaît très bien. C’est une travailleuse acharnée qui ne peut se lancer dans l’improvisation chère aux jazzmen que parce qu' elle s'appuie sur une technique parfaitement maîtrisée.


Elle est revenue au Méjan, forte de son Grand Prix de l’Académie du Jazz 2015 avec une belle équipe, un nouveau quartet, At work où le jeune et fougueux pianiste Paul Lay (autre coup de coeur de Jean-Paul Ricard qui fut l’un des premiers à le programmer à l’AJMI avignonnais) tord le côté classique de cette musique, inspirée des boppers et suiveurs. Un son droit à l' alto, des graves moelleux, une belle musicalité, une musique généreuse au sein d’une création continue, effervescente, qui coule sans effort en dépit d’une structure rigoureuse. Géraldine ne fait pas de longs discours en public, elle est là pour jouer, intensément et laisser interagir ses partenaires, d’autant plus librement quand elle est leader. Le groupe ne s’en prive pas car elle sait recentrer l’énergie des garçons autour d’elle. Plus que par un timbre ou un son vraiment particuliers, elle se distingue par le rythme qu’elle imprime à son discours, la façon d’articuler son propos, de le marquer de son empreinte.

Puis, ce fut un véritable coup de coeur avec ce Visitation de Cyril Achard, en 2016, au Petit Duc d’Aix en Provence et au Mucem marseillais dans le cadre de Jazz des Cinq Continents. Amoureux du son de Géraldine, de sa façon de phraser, de son énergie radicale, le guitariste aixois a eu l’idée de lui proposer une collaboration autour de leurs deux instruments: elle jouait déjà régulièrement avec des guitaristes dans son trio sans contrebasse Looking for Charlie, avec Manu Codjia ou avec Nelson Veras, dans cette veine acoustique. Avec ce duo, c’était encore une façon d’aller droit au coeur de l’échange, comme dans une conversation: les notes en pluie serrée et persistante filent le long des doigts du guitariste, les accords s’enchaînent, les brisures rythmiques composent un chant grave, une mélodie heurtée ou au contraire d’une délicatesse extrême quand la saxophoniste mâchonne, susurre dans le bec et l’anche. C’est que chacun joue et prend en charge, à son tour, la partie rythmique, soulageant l’autre de cette tension continue.

En  août dernier, écoutant le Jazz Club d’Yvan Amar, lors de la semaine d’ hommage à Charlie Parker, né le 29 août 1920, la voilà souveraine, animant la soirée au Sunside, avec l’autre grand altiste, Pierrick Pedron, dans le bien nommé “Bird vs Bird”. On ne pouvait mieux choisir car tous deux sont des solistes généreux, puissants, soucieux de mélodie et de rythme, qui aventurent leur alto dans le chant du désir plutôt que dans l‘aveu de la plainte.

Des chroniques récentes sur les DNJ ont souligné ses récentes collaborations avec Andy Emler dans son chaleureux No solo, où il se mettait résolument au service des autres et de leurs imaginaires. Et dans ce Fragments  construit à partir des réminiscences émues de rock progressif d’Yves Rousseau, ce sont les soufflants qui se sont appropriés cet univers singulier pour le transposer, le faire dériver dans leur langage instrumental respectif. Géraldine s’avère ainsi une partenaire indispensable, démontrant la vitalité de son engagement et sa versatilité au meilleur sens,  anglo-saxon du terme!

 

Dans son dernier opus COOKING, sorti en octobre dernier sur le label GAZEBO, adoubée par Laurent de Wilde qui la produit depuis At Work, elle nous invite à passer à table, après avoir mijoté un dîner succulent en quartet, à la tête de sa petite brigade du tempo. Loin des métaphores culinaires évidemment attendues, cet album survitaminé et épicé façon Espelette, si l’on en juge par la pochette, revisite l’histoire d’une musique aimée ; on cherche d’entrée quel standard elle peut bien reprendre avant de comprendre qu’elle joue ses propres compositions sans copier le plus américain des styles, même si le jazz vient de là-bas . Intemporellement moderne, cette musique ardente et tendre garde certaines résonances aujourd’hui, toujours porteuse de sens et de vertus formelles.

Sans avoir l’authenticité de ceux qui ont incarné le jazz en vivant le moment de cette irruption, les artistes comme Géraldine Laurent impriment autrement l’urgence de ce qui advient hic et nunc ! La saxophoniste a de la fougue et de l’expressivité à revendre, une vraie signature, aussi serait-il inexact de ne voir en elle qu’une représentante, même éclairée, d’un courant qui a fait ses preuves. Ne serait-il pas possible de trouver au contraire, une unité dans le jazz, au delà de la diversité même des styles?

Cette musique avance sans nostalgie aucune, et certains musiciens fidèlement, entretiennent l’héritage, le patrimoine collectif, sans figer pour autant l’évocation du passé et honnir l'avant-garde.

 A chaque concert, avec la même matière, sur le même substrat, le quartet propose autre chose, et Géraldine aime retrouver en ses camarades de jeu, le plaisir de l'échange et de la stimulation.

En filant la métaphore, on pourrait ajouter que l’on respire le fumet, les effluves de cette matière sonore, très organique, entre complices choisis, pour leur connaissance précise de ce répertoire, de ce langage commun qui n’empêche pas de belles échappées, des épanchements du pianiste, à l’aise sur toute l’étendue du clavier.  La rythmique est aux petits oignons (clin d’oeil au Because of Bechet du batteur Aldo Romano qui avait parrainé la jeune musicienne en début de carrière, en conseillant au label Dreyfus de signer son premier  album en 2008) avec le fidèle Yoni Zelnik qui connaît Géraldine  depuis plus de 20 ans, tout de même, sérieusement accroché au mât de sa contrebasse et Donald Kontomanou, élégant et véloce derrière ses ustensiles, marmites et casseroles, véritable batterie de cuisine.

A tel point que le seul standard choisi ne dépare pas le reste des compositions. Revu à leur façon, développant d’autres variations, sans déformer ce You and the night and the music, le retouchant avec fougue et sensibilité. Ou comment faire retrouver dès l’exposition du thème, la saveur initiale du morceau, puis nous emmener assez loin pour nous désorienter avant de retrouver la mélodie, le fredon.

 En suivant son programme rigoureusement mis au point, ce ressassement assumé donne du sens à cette toile tramée et tissée continûment. Si les premiers titres, particulièrement vifs, se détachent, le rythme s’amenuise dans les ballades “Boardwalk”, “Day off” (cette mélancolique errance n'arrive-t-elle pas les jours de relâche? ), imprimant un climat crépusculaire : voilà une bande-son parfaitement adaptée à un film noir, une errance urbaine sur des pavés luisants de pluie.

Il semble facile le chemin qui rend cette musique mélodieuse, lui donne l’éclat et la fluidité du chant, tente la voie d’un lyrisme discret, jamais trop expansif. Ce sont des compositions courtes qui ne brodent pas à l’infini, vont au coeur de la matière sonore comme ce pétaradant “Next”, ou cet “Early bass master” en hommage au grand chef de troupe et mélodiste Henri Texier. Ça joue vraiment et ça swingue avec un pianiste superlatif, Paul Lay qui joue comme Géraldine, adepte d’une déconstruction intelligemment assumée: un son très recherché et vigoureux, de l’audace dans les rythmes volontairement fragmentés. Même si on se retrouve en terra non incognita, le voyage réservera quelques surprises. Une musique à la fois libre et enracinée dans la tradition du jazz, un sax volubile, imaginatif dans son propos et tendre… La musique touche car dans sa complexité heureuse, elle reste très immédiate. Avec Geraldine Laurent, le courant passe, il suffit d’être en phase!

 

Sophie Chambon

Partager cet article

Repost0