Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
1 avril 2018 7 01 /04 /avril /2018 17:19

Bernard Lubat (piano, batterie, percussions, sons échantillonnés, voix), Louis Sclavis (clarinette basse, voix)

Uzeste, dates non précisées

Cristal Records CR 270/ Sony Music


 

Après la rencontre avec Sylvain Luc, et en attendant celle avec Michel Portal, un nouvel exercice dialogique du poly-instrumentiste et vocaliste-créateur de langages Bernard Lubat. Ici le partenaire est Louis Sclavis, compagnon de route de la Compagnie Lubat depuis plus de trente ans, et musicien issu d'une dynastie reconnue du folklore imaginaire. Le texte de Louis Sclavis sur la pochette du CD dit ceci : «Pendant trois jours à Uzeste, presque en vase clos, on a joué parlé attendu en silence que les mots ou les sons viennent». Dialogue intime conclu par une longue improvisation en public (Net d'impro). Les autres dialogues, plus concis, portent des titres qui sont autant d'invitations à l'escapade verbale ; ces jeux sur le bout de la langue se jouent pour l'essentiel en territoire rugbystique. Ces mots pour le dire encerclent à grand peine une musique qui s'évade par tous les chemins de la liberté. Cheminement mélodique sur des sentiers où la tonalité se perd, et lyrisme d'entre deux guerres – ou d'entre deux mondes musicaux (Essai y est) ; répons en territoire du vingtième siècle (Trois en quatre à deux) ; joute amoureuse entre la clarinette basse et le piano (En tendre l'autre).... Chaque pièce, chaque plage ouvre une porte vers l'inconnu, terrain de jeu favori de l'improvisation. Deux funambules de la musique sont à l'action, et l'on ne perd pas une miette de ce qui se joue là, entre désir d'expression et refus de redire. Sclavis et Lubat sont deux jongleurs de l'éphémère, mais leur musique est faite pour durer, par le truchement du CD, et au-delà. L'échange (tennistique?) de Balle neuve projette jusqu'à l'extrême les vertus du principe action-réaction. Dans Traçage, Sclavis dessine une ligne solitaire où l'on devine l'écoute du partenaire. Voix sans soif est un exercice de poésie sonore et pianistique du seul Lubat, et le dialogue reprend dans Essaie si tu l'oses. Quant au titre conclusif, Net d'impro, il transforme en public les essais concoctés avec, comme l'explique Lubat au public en début de plage «la musique de composition instantanée multimmédiate où on improvise 100% sans papier(s) [....] Une lutte éperdue d'avance....». C'est une sorte de musique de chambre (chambre chaude, pas chambre froide), qui s'égare avec délices dans les méandres de ce que Bernard Lubat appelle «le dépensement de soi», dépense improductive, mais artistiquement féconde. Il ne vous reste plus qu'à vous immerger dans cette aventure humaine autant que musicale.

Xavier Prévost

Partager cet article
Repost0
1 avril 2018 7 01 /04 /avril /2018 09:43

Kurt Elling (vc), John Mc Lean ( g), Stu Mindeman (p, hammond B-3), Joey Calderazzo (p), Clark Sommers (b), Jeffv « Tain » Watts (dms), Brandford Marsalis (ss), Marquis Hill (tp, buggle)


Kurt Elling est un enchanteur de mélodies !
Pour son dernier album, le chanteur - que l’on a souvent trop tendance à cataloger dans la catégorie des crooners - ne se départi pas de ce qui fait son immense talent : une incroyable musicalité qui l’amène à porter au plus haut quoiqu’il chante. Et peu importe le sous-jacent, peu importe le prétexte, Kurt Elling transforme tout ce qu’il touche en or. L’ouverture de l’album est magistrale. Une claque avec cette ouverture a capella sur Hard rain’s a-gonna fall de Bob Dylan qu’il porte, seul ( avant d’être rejoint par la rythmique) à des sommets que l’on situe bien bien hauts.
Chaque phrase, chaque mot chanté par Elling prend sa réelle intensité. Ce qui fait que dans la voix de Kurt Elling, quelque chose d’indicible touche à tous les coups. Autant de sensibilité, d’intentions, de présence vocale, c’est d’une rareté précieuse.
Et pour cela, et même si Kurt Elling pourrait bien prendre seul l’espace, il s’adjoint les service de celui qui est peut être l’un des plus grands jouer de soprano au monde, Brandford Marsalis qui ajoute de l’enluminure à l’enluminure sur quelques titres ( I have dreamed). (Brandford Marsalis, au demeurant producteur de l’album).
Kurt Elling se situe entre la voix  faite instrument ( dans ses tenues de notes et ses variations) et le story-teller dont la phrase raconte. Il faut entendre cette sublime version de Skylark jamais entendue comme cela auparavant, glissant sur les nappes bleues de John Mc Lean à la guitare. Ce sens du placement, du swing lorsqu’il le faut mais pas trop, de l’envolée comme de la douceur, du grave à l’aigu dans un même geste souple.
Kurt Elling porte très haut l’art du chant dans lequel il est chaque fois engagé à 10.000%.
Jean-Marc Gelin

 

Ps : par pitié, quelqu'un peut il demander à Okeh d'arrêter de faire des pochettes aussi laides !!

En concert le
10/04 : Schiltigheim
11/04 : Cholet
13/04 : Caen
14/04 : St Nazaire
16/04 : Nice
17/04 : Boulogne ( La seine Musicale)

Partager cet article
Repost0
28 mars 2018 3 28 /03 /mars /2018 16:59
Sylvain Rifflet  Mechanics / Celebrating Moondog

SYLVAIN RIFFLET

 

Mechanics

Celebrating Moondog

2 films inédits

LA HUIT

Collection dédiée au jazz français et européen

Sortie DVD le 27 mars 2018

 

http://www.lahuit.com/fr/content/sylvain-rifflet-2-films

 

 

La huit présente deux films sur le travail du saxophoniste Sylvain Rifflet, révélant son goût des explorations expérimentales. S'il vient du jazz, il n'hésite pas en sortir pour mieux coller à l'époque en développant une véritable mécanique de groupe, aux rythmes cycliques et poétiques.

Le premier film, de Guillaume Dero (48'), intitulé à juste titre MECHANICS, montre un live au Paris Jazz festival du Parc Floral, le 11 juin 2013. S'intercalent aussi trois solos sans décor, où le saxophoniste dans son manteau rouge, actionnant les clés de son sax, nous offre "Double", "Tout dit" (Camille), O grande Amor ( Antonio Carlos Jobim). Les compositions du concert sont aussi interrompues par les propres commentaires du leader qui révèlent un registre large, mixant musique improvisée (l'apport du jazz), répétitive, pop, rock ...

Le concert est filmé au plus près avec de gros plans du flûtiste Joce Menniel, compagnon infatigable du groupe, ou le travail sur les percussions et métaux traités de Benjamin Flament, soutenu par la guitare de Philippe Gordiani.

On s'immerge ainsi dans ce rapport physique à l'instrument, à cette illusion sonore constamment entretenue par l'action réversible des musiciens qui endossent plusieurs rôles. Une véritable dramaturgie de la musique, pas seulement dans l'architecture des solos, mais aussi dans l'art de mener des ruptures franches et surprenantes.

Insolite, toujours imprévisible dans ses intonations, le saxophoniste invente ses pensées, prétendant à une certaine vérité quand tout est imaginé....

 

Si le concert commence par "2nd West 46th Street" de Moondog, ce n'est pas vraiment un hasard et nous passons ainsi tout naturellement, vers le second projet, un autre film d'Arthur Rifflet cette fois (51'), Perpetual Motion, a celebration of Moondog, qui reprend les tutti saccadés, caractéristiques du groupe, cette fois avec des enfants.

 

https://www.rythmes-croises.org/sylvain-rifflet-jon-irabagon-perpetual-motion-a-celebration-of-moondog/

 

Fasciné par la personnalité hors norme de Moondog, autrement dit Louis Thomas Harding, "clochard céleste" qui vécut dans la rue, à New York pendant trois décennies. Aveugle, habillé en Viking, il jouait dans la 6ème rue, et à ce jour, près de 800 partitions sont encore à déchiffrer.

Une quinzaine de morceaux sont repris par les musiciens, mitonnés"à leur sauce" avec des sons contemporains, pour les mettre en une sorte de "mouvement perpétuel" en 2013. Beaucoup de ces titres intemporels sont encore actuels From the JB n°2 Jazz Book avec changements d'accords et harmonies accrocheuses.

Le film bouscule la chronologie : duos en différents lieux, scènes de rue avec des passants, recréant ainsi les conditions véritables de jeu de Moondog. Des fragments saisissants montrent des ouvriers au travail, l'un en particulier déblayant la neige avec une pelle qui frappe en rythme le trottoir; il ya encore un mendiant secouant son gobelet, un Noir qui tape en plein milieu de la rue, sur des bidons en plastique sur un rythme 4/4.

Chaque année le festival de Banlieues Bleues mène des actions pédagogiques en Seine Saint-Denis. D'où l'intervention de plusieurs chorales collégiennes de Bobigny et La Courneuve. On assiste ainsi aux premières et dernières répétitions avant le concert final, qui eut lieu le 12 avril 2013 à Bobigny, salle Pablo Neruda. Histoire de voir le travail en cours, l'évolution et l'implication des participants. Ajoutez à tout cela une interview de Moondog lui-même, en 1971, où il explique comment il écrivait la musique qui lui plaisait, aux rythmes avant-gardistes en 5/4, 7/4, sur des harmonies et mélodies du XIXème siècle. D'où son surnom en Grande Bretagne de "Beethoven du beat".

Un document passionnant, sur le vif, qui donne à entendre "Heat on the Heather", "Askame", "Santa Fe" avec Eve Risser, "Elf dance" avec kalimba, guitare et sacs plastiques. Le groupe est en effet constitué des fidèles auxquels s'ajoute la pianiste Eve Risser et le saxophoniste Jon Irabagon.

 

Un DVD absolument indispensable pour aller au plus près de la façon dont travaille le saxophoniste, investi d'un beau projet de musique, et d'un véritable désir d'oeuvre qu'il est en train de façonner. Pour preuve, rappelons le parcours de DJANGO d'OR 2008, catégorie nouveau talent, à Meilleur Album de l'année 2016 aux Victoires du jazz...

 

Sophie Chambon

Partager cet article
Repost0
28 mars 2018 3 28 /03 /mars /2018 16:35
Francesco BEARZATTI  Woody Guthrie  / Tina Modotti

 

LA HUIT DVD

Avec Mezzo et Banlieues Bleues

Sortie le 27 mars 2018

 

http://www.lahuit.com/fr/content/francesco-bearzatti-2-films

 

Premier concert capté par Stéphane Jourdain pour la Huit, This Machine Kills Fascists est un projet du Tinissima Quartet, après l'évocation de Tina Modotti et Malcolm X.

Le transalpin Francesco Bearzatti, à la tête d'un extraordinaire quartet, se lance dans l'évocation de Woody Guthrie, à l'origine du "protest song", qui aura une grande influence sur Bob Dylan et nombre de musiciens américains. Le programme célèbre la force de l'engagement de celui qui avait écrit sur sa guitare "THIS MACHINE KILLS FASCISTS". Entre blues et frénésie, le concert commence avec "Okemah"/ "Dust Bowls", retraçant les tempêtes de sable et l'exode des fermiers vers l'ouest chassés par les banques, continue avec un "Hobo Rag" à la rage punk,sur les équipées de ces vagabonds du rail (hobos) menacés par les serre-freins, et se termine par une ode aux anarchistes italiens exécutés "One for Sacco &Vanzetti".

La Huit continue à explorer en musique la biographie d'artistes inspirés et rebelles et le film de Guillaume DERO suit le concert du cinquième album du saxophoniste et clarinettiste italien , consacré à la photographe Tina Modotti (1896-1942), transposant en musique ses "aventures, douleurs et passions"; une suite dont la couleur évolue d'une pièce à l'autre selon que Bearzatti utilise le saxophone ou la clarinette.

Témoin du Mexique post révolutionnaire des années 20, où, après une carrière au théâtre en Californie, elle se réfugie avec le grand photographe Edouard Weston qui a quitté femme et enfants pour elle. Si le studio qu'ils ont créé à Mexico a du succès, elle s'engage auprès du peuple mexicain et continue à oeuvrer jusqu'en URSS avant de rejoindre les rangs des républicains espagnols...Une vie extraordinaire de sacrifices et d'aventures.

Nés tous deux nés dans le Trentin, elle ne pouvait qu'inspirer Francesco Bearzatti. Les deux soufflants de front au premier plan, la caméra tournant autour du leader, le trompettiste Giovanni Falzone, obstinément tourné vers lui.  En fond de scène sur grand écran, les photos de cette artiste révolutionnaire prennent le temps d'exprimer le sujet, l'époque, les pays traversés, le parcours de la militante italienne, du Frioul à la Guerre Civile espagnole, des révolutions sudaméricaines, sans oublier la Russie des années 30. Une suite qui se regarde donc et s'écoute attentivement, une histoire racontée avec ferveur et fougue selon les chapitres ("America" et "Why?"). Les changements de rythme alternent selon les photos de groupes d'ouvriers ou d'enfants, de végétaux, des portraits singuliers aux cadrages surprenants sur des mains, "la femme au drapeau" devenue iconique, ou bien la machine électrique s'emballant au rythme du cliquetis des baguettes... Peu ou pas de temps morts, simplement ralentis avec l'archet de la contrebasse qui s'ajointe au saxophoniste. Du grand live!

 

 

Sophie Chambon

Francesco BEARZATTI  Woody Guthrie  / Tina Modotti
Partager cet article
Repost0
27 mars 2018 2 27 /03 /mars /2018 21:03

The Final Tour : The Bootleg Series Vol 6.

Miles Davis, trompette, John Coltrane, saxophone tenor, Wynton Kelly, piano, Paul Chambers, basse et Jimmy Cobb, batterie. Concerts des 21,22 et 24 mars 1960 à Paris, Stockholm, Copenhague. Coffret 3 cd. Columbia-Sony Music. Une version vinyle est disponible pour le concert du 24 mars à Copenhague, The Final Tour : Copenhagen, March 24, 1960.

 


Dans l’histoire du jazz moderne post-be-bop, cette tournée du printemps 60 du quintet de Miles Davis reste marquée d’une pierre blanche (ou noire si l’on préfère). Dernière série de concerts de Miles avec Trane qui avait décidé de voler de ses propres ailes et accepta au tout dernier moment de participer à la tournée européenne organisée par Norman Granz, et première apparition de Coltrane en Europe avec un choc de première classe pour les spectateurs. Si la musique de Miles Davis était familière aux fans du vieux continent, ils découvraient en direct les « vagues de son » caractérisant le style du saxophoniste ténor. L’accueil fut partagé à l’Olympia le 21 mars, ainsi qu’on peut l’entendre dans ce coffret réalisé avec soin, et interrogé sur les sifflets ayant salué sa performance, Coltrane lâcha non sans humour : « Les spectateurs ont jugé que je n’allais pas assez loin ! ». A ceux qui considéraient que sa musique exprimait sa colère, JC expliqua dans une interview au journaliste suédois Carl-Erik Lindgren, reproduite dans le coffret : « Peut-être que jouer tant de sons peut apparaître comme une expression de colère mais c’est parce que j’essaye tellement de choses en même temps ». L’attitude de Miles, qui s’était retiré en coulisses à Paris pendant un solo vigoureux de Trane prêta aussi à des interprétations contradictoires : d’aucuns y virent un signe de désapprobation, d’autres une forme de respect pour la liberté d’expression. Qu’importe l’exégèse, ces concerts du printemps 1960 restent une mine d’or et une source permanente d’émerveillement.
Jean-Louis Lemarchand

 

Partager cet article
Repost0
24 mars 2018 6 24 /03 /mars /2018 19:26

Keith Jarrett (piano), Gary Peacock (contrebasse), Jack DeJohnette (batterie)

Newark (New Jersey), 14 novembre1998

ECM 671 7506 / Universal (double CD)

 

Enregistré au New Jersey Performing Arts Center, c'était le grand retour sur scène du pianiste (et du trio), après un série en solo fin 1996 (Modène, Ferrare, Turin & Gênes : coffret ''A Multitude of Angels'', ECM) et un concert du trio à Tokyo le 30 mars 1996 (CD '' Tokyo '96'' et DVD 'Live in Japan 93/96', ECM). Après deux années d'une interruption due à une maladie appelée 'syndrome de fatigue chronique', qui inspire le titre de l'album (après le chute, lorsque l'on 'tombe' malade), le pianiste revenait, en trio, dans le contexte sécurisant d'une salle du New Jersey, à quelques kilomètres de New York, juste de l'autre côté de l'Hudson River. Quelques-uns des standards enregistrés dès les années 80 (The Masquerade Is Over, Autumn Leaves, When I Fall In Love....), et des standards du jazz (Scrapple from the apple, Bouncin' With Bud, Doxy, Moment's Notice , et le plus rare One For Majid, de Pete La Roca) : bref un terrain de jeu idéal pour ce trio qui avait alors déjà 21 ans de connivence (si l'on inclut le disque 'Tales Of Another', sous l'intitulé du Gary Peacock Trio, en 1977). Autant le dire tout net : dans la profusion des disques du trio, celui-ci mérite vraiment le détour, par la vivacité qui tend à prévaloir (peut-être le bonheur des retrouvailles après l'angoisse d'une maladie assez incernable ?). Les quelque 13 minutes d'Autumn Leaves plaident pour cette interprétation. Et le déboulé radieux sur les thèmes bop, et sur Moment's Notice, plaide tout autant. Régal que la longue intro volubile, mais inspirée, sur The Masquerade Is Over, avant que le trio ne se mette en marche avec ses vertus pulsatoires, ses accents inattendus et ses incartades complices. Pur bonheur que l'exposé délicieusement evansien sur When I Fall In Love.... Bref, Jarrettolâtres ou non, possesseurs de l'intégrale du trio ou nouveaux convertis, ce double disque est pour vous ; pour nous tous !

Xavier Prévost 

 

Un avant-ouïr sur Youtube

https://www.youtube.com/watch?v=MqVGFvQB85E

 


 

Partager cet article
Repost0
23 mars 2018 5 23 /03 /mars /2018 16:20

Kavita Shah (voix, ukulélé), François Moutin (contrebasse)

Invités : Sheila Jordan (voix), Martial Solal (piano)

New York 22 & 23 février, 6 avril, 26 & 27 septembre 2016 & Meudon, 21 juin 2016

Dot Time DT 9077 / Socadisc

 

Formule inusitée que ce duo voix-contrebasse ; on ne sera donc pas surpris de découvrir que Sheila Jordan est de la partie : dès les années 50 elle s'est livrée à cet exercice, et elle a porté la formule au disque dès la fin des années 70 avec Arild Andersen puis Harvie Swarz. Aussi quand, après s'être rencontrés au sein d'un orchestre, ils ont décidé de monter un duo, Kavita Shah a naturellement choisi pour mentor Sheila Jordan, tandis que François Moutin sollicitait comme invité Martial Solal, qu'il a si souvent accompagné, à Paris, à New York, et ailleurs. Le répertoire est très ouvert : trois compositions originales, des standards de Broadway, mais aussi de France (La Vie en Rose, remaniée quelque part entre Caraïbes et Brésil), des thèmes de Bill Evans, Horace Silver, du batteur cubain Dafnis Prieto, et deux très belles compositions de Martial Solal, rarement jouées.

 

Le disque commence avec You Go To My Head : la voix seule d'abord, dans une fragilité assumée qui fait sa force expressive, vite rejointe par la contrebasse. Le dialogue est subtil, le temps comme suspendu, et dès cette première plage le miracle opère, ce qui n'est pas évident avec cette instrumentation si périlleuse. Les deux thèmes de Martial Solal sont traités différemment. Coming Yesterday est chanté sans paroles, la voix épousant les intervalles périlleux parfois sans filet, parfois en unisson avec le piano ou la contrebasse. Le dialogue entre Martial et la chanteuse est ludique, musicalement raffiné, et le contrebassiste profite de sa longue connivence avec le pianiste pour enrichir encore la conversation. Sur Aigue Marine, Kavita Shah a écrit des paroles dont le sens fait merveilleusement écho à la mélancolique sophistication du thème. Bliss, composé par François Moutin, est l'occasion d'une escapade enjouée entre voix et contrebasse, musicalement riche, en pleine béatitude comme le suggère son titre. Utopian Visions, co-signé par la chanteuse et le bassiste résonne d'échos folky qui nous entraînent encore ailleurs. The Provider's Gone, signé par la chanteuse, avec l'exotique ukulélé, et son rythme valsé, nous maintient pourtant au cœur du jazz. On n'oublie pas le bel échange improvisé sur Blah Blah (de Dafnis Prieto), la liberté de phrasé sur Falling In Love With Love, et un émouvant dialogue avec Sheila Jordan (qui avait enregistré ce titre sur son premier disque, en 1962), ni cet autre échange entre les deux chanteuses sur Peace (signé Horace Silver). Que dire enfin du dialogue sans paroles entre la chanteuse et le bassiste sur Interplay, de Bill Evans, sinon qu'il est, comme l'ensemble de ce disque, porteur d'une intense émotion, et proche de la perfection.

Xavier Prévost

Le duo sera en concert à Paris, au Sunside, le jeudi 29 et le vendredi 30 mars, à 19h30 précise.

 

Les artistes parlent de leur projet sur Youtube

https://www.youtube.com/watch?v=m2b6rFmng_Q

La Vie en Rose

https://www.youtube.com/watch?v=KSJgovzGqp4

Partager cet article
Repost0
22 mars 2018 4 22 /03 /mars /2018 15:07

Bruno Ruder (piano, compositions), Rémi Dumoulin (saxophones ténor & soprano, compositions), Aymeric Avice (trompette, bugle), Guido Zorn (contrebasse), Billy Hart (batterie)

Lyon, 14 & 15 janvier 2017

Assosiciation du Hajeton HAJ 0001 / Absilone-Socadisc

 

Un projet singulier, concocté par deux musiciens qui ont eu en commun, en plus de leur formation au Conservatoire de Paris (CNSMDP), d'avoir croisé dans leurs expériences scéniques le batteur Billy Hart. Pour Bruno Ruder, ce fut dans le groupe de Riccardo Del Fra, et pour Rémi Dumoulin à l'occasion d'un programme de l'ONJ Daniel Yvinec qui associait le musicien américain en soliste. Marqués par cette double expérience, ils ont élaboré une musique sur mesure, destinée à accueillir Billy Hart en batteur-créateur de sa propre partie. L'expérience s'est déroulée à l'Amphi Opéra de Lyon, et elle s'est conclue par deux concerts, lesquels ont été enregistrés. Et les deux leaders ont ensuite élaboré, à partir de ces enregistrements, un objet musical autonome, qui a repris les éléments de ce concert sous forme d'un montage scénarisé. Il en résulte une œuvre singulière, habitée à la fois par la magie vivante du concert et par la construction d'une univers fictionnel. Autant le dire tout net : la réussite est totale. Tout ce que draine l'irremplaçable vécu du jazz est là, avec la part spontanée (stimulée encore par la totale latitude laissée au batteur), la magie de l'instant. Et cette précieuse matière est mise en forme par l'élaboration phonographique. On dépasse ainsi la problématique de Walter Benjamin, pour qui la reproduction mécanique frustrait l'œuvre d'art de son aura, cette part insaisissable qui résulte de l'exécution unique et incarnée. Ici l'enregistrement et sa post-production participent de l'aura. Chacune des plages du disque constitue en fait un élément d'un tout (puzzle ou suite ?) totalement cohérent. À Billy Hart qui lui demandait ce qu'il attendait d'un batteur, Stan Getz avait laconiquement répondu «undulate». Onduler dans et autour de la musique écrite pour qu'il y trouve sa place, c'est ce qu'a fait le batteur dans cette œuvre singulière, ou plutôt pour et par lui singularisée. Le résultat est étonnant, presque magique. Les deux musiciens, dans le livret du CD, écrivent ceci : «Billy semble littéralement appliquer depuis sa batterie des oscillations aux courbures de notre espace-temps. Il donne pour ainsi dire une réalité à ce phénomène prédit par Albert Einstein il y a un siècle et observé tout récemment pour la première fois : les ondes gravitationnelles» : d'où le titre de l'album. Même si comme ceux qui ont étudié l'histoire des sciences je me défie des analogies qui tentent de figurer la réalité scientifique, je trouve l'image appropriée, d'autant qu'elle est ici inversée par une sorte de renversement poétique. Les solistes-compositeurs et leurs partenaires habitent cet espace fictionnel avec une pertinence qui ne déflore jamais totalement le mystère : la forme, les sons, les timbres et les improvisations touchent à la perfection ; une vraie grande réussite artistique ; une œuvre d'art, en somme.

Xavier Prévost


 

Le groupe est en concert à Paris, au Sunside, les 23 & 24 mars.


 

Un avant-ouïr sur Youtube

https://www.youtube.com/watch?v=Q467loRS7A0

Partager cet article
Repost0
21 mars 2018 3 21 /03 /mars /2018 12:29
SYLVAIN DANIEL PALIMPSESTE Voyage imaginaire dans les ruines de Détroit

 

SYLVAIN DANIEL PALIMPSESTE

Voyage imaginaire dans les ruines de Détroit

ONJ RECORDS JF006/ L' AUTRE DISTRIBUTION

http://www.onj.org/record-label/sylvain-daniel-palimpseste/

 

 

CONCERT 3 AVRIL FESTIVAL BANLIEUES BLEUES
LA MARBRERIE / MONTREUIL

 

Sans être jamais allé à Détroit, le bassiste actuel de l'ONJ Benoît, Sylvain Daniel (corniste par ailleurs) nous livre ses réflexions musicales sur la ville sinistrée, dans un exaltant voyage imaginaire sur des photos de Romain Meffre et Yves Marchand, tirées du livre Ruins of Detroit.

Si on a regardé des témoignages filmés sur le déclin de la ville, autrefois phare de l'industrie automobile, aujourd'hui cité fantomatique, le contraste est  navrant. La gloire de la capitale du Michigan ne fut pas seulement industrielle, Detroit fut aussi le siège d'une des plus grandes compagnies de disques, le label de la  Motown, (contraction de "motor town", surnom de Detroit), célébrant les musiques noires, la soul triomphante des années soixante. Sylvain Daniel s'attaque à la poésie des ruines, dévoilant  la splendeur architecturale passée, travaille au déchiffrage, à la redécouverte de ces lieux d'où le titre de Palimpseste. Il est donc question de mémoire, de "réminiscence" comme dans l'une des compositions du leader. Dans cette ambiance sinistrée, les artistes résistent encore. Les musiciens actuels n'ont pas quitté la scène pour autant : grâce à eux, la ville continue à être un foyer actif de hip hop, d'électro minimaliste.

Une équipe de choc entoure le bassiste avec le saxophoniste Laurent Bardainne (inoubliable Limousine, mais aussi Poni Hoax ...), le claviériste et pianiste Manuel Peskine et Mathieu Pénot à la batterie. On leur fait confiance pour injecter des sons saturés et nous plonger dans ce chaos minéral. Voilà un jazz mutant qui ne tient plus à affirmer à tout prix son identité, ce qui n'est pas forcément pour déplaire : il condense et retraite la matière musicale, fait une synthèse des plus actuelles, avec une instrumentation tout terrain, sans rejouer les musiques comme si elles venaient d'être créées. Injectant une étrangeté inquiétante dans "Hotel fantastic" et du jazz rock  "historique" dans "Vanity Ballroom", sans rappeler pour autant, les orchestres rétro de la "golden room" de Shining.

S'ensuit une histoire vraie, au sens de vécue, faite de pas mal de bruit et de rage, dès le haletant "Game on", de souvenirs ouatés et de ballades tristes dans "Réminiscence" ou le délicat "Colchiques" : le saxophone délivre sa plainte bleutée jusqu' à une explosion de violence sourde. Extérieur, nuit. C'est qu'il ne s'agit plus, comme en 2006 dans le Limousine, sorti chez Chief Inspector, de rock post-moderne glauque et de blues urbain chic. Times are changin'.... là encore. Une batterie furieuse cogne et martèle en cadence comme le marteau-pilon de forges, aujourd'hui arrêtées, dans une ambiance compulsive et lancinante. Des effets plus trash peut-être, des hurlements surgissent après les cliquetis insistants de "Fisherbody Party". Dans "Jazz investigation", c'est plutôt l'énergie qui l'emporte jusqu'à ce que l'élan de la rythmique se casse dans cet univers de robots désaffectés. La narration continue à dériver avec de douloureuses "Réminiscences" jusqu'au tendre mais lucide "Recueillement final". En tous les cas, le groupe impose une vision cinématographique avec une écriture qui lie l'ensemble en 11 séquences avec travellings oniriques ou assourdissants, plans fixes hypnotiques.

Pour réaliser ce projet plutôt spectaculaire, Sylvain Daniel est épaulé par le dispositif bien nommé de l'ONJ FABRIC, car il s'agit bien de présenter un spectacle pluridisciplinaire, qui brasse d'une belle façon sensations, sentiments, actualité et passé. Il est évident que cette musique résonnera d'autant plus fort dans notre mémoire collective, à la vision du triptyque d'images et de vidéos, accompagnant sur scène, la musique du quartet en concert. Voir le teaser http://www.onj.org/palimpseste/

Plus que jamais la musique est à vivre en live... L'oeil écoute évidemment.

Sophie Chambon

Partager cet article
Repost0
21 mars 2018 3 21 /03 /mars /2018 10:08

FABIEN MARY OCTET 

« Left Arm Blues (and Other New York Stories) »

Fabien Mary (trompette, compositions, arrangements), Pierrick Pedron (saxophone alto), David Sauzay (saxophone ténor), Thomas Savy (saxophone baryton, clarinette basse), Jerry Edwards (trombone), Hugo Lippi (guitare), Fabien Marcoz (contrebasse), Mourad Benhamou (batterie).

Meudon, 21 mars 2017

Jazz & People JPCD 818002 / Pias

 

Une chute, et une fracture de la clavicule droite, à New York : voilà comment le trompettiste s'est trouvé privé de jouer, mais pas de composer.... de la main gauche. Dans cette ville où il avait déjà fait un séjour de trois ans voici une dizaine d'années, les sources d'inspirations sont pour lui nombreuses, notamment les petits clubs où il a joué maintes fois, en concert ou en jam session. Son bref séjour de 2015 sera donc un séjour d'écriture, de composition et d'arrangements : huit thèmes originaux, plus un standard (l'inoxydable All the Things You Are, dans une harmonisation très tendue), car il faut se frotter au répertoire. A ses côtés, ceux pour qui le hard bop et le bop sont une langue familière : des orfèvres de ce jazz qui affirme son histoire, versant fifties (et plus si affinités). Le texte qui défendait le projet de financement participatif sur Kiss Kiss Bank Bank évoquait, pour la composition et l'arrangement, les influences de Benny Golson, Jimmy Heath, Thad Jones, Gigi Gryce, Bill Holman et Teddy Charles : je retiendrai volontiers Gigi Gryce, parce que c'est une passion personnelle, sans nier la pertinence des autres mentions, et j'ajouterai peut-être Oliver Nelson, pour le blues dévoyé intitulé Quercus Robur , et parfois aussi Gerry Mulligan. On connaît références plus ingrates.... Les arrangements sont peaufinés : cet octette sonne comme un big band, et les sidemen ont aussi loisir de s'exprimer (et c'est tant mieux, car ils sont la fine fleur du métier). Fabien Mary fait merveille, dans le registre retenu comme dans les phrasés les plus hardis. Certaines plages m'ont rappelé des souvenirs musicaux, mais en jazz (comme dans d'autres domaines) peu d'écritures peuvent s'exonérer d'un brin de nostalgie (et c'est heureux!). Bref c'est un p..... de bon disque, pour ceux qui (comme votre serviteur) aiment le jazz.

Xavier Prévost

 

L'octette se produira à Paris, au Sunset les 23 et 24 mars, et le 24 juillet au festival de Foix.

 

Un avant-ouïr sur Youtube

https://www.youtube.com/watch?v=J28EwDtJZYI

Partager cet article
Repost0