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8 mai 2020 5 08 /05 /mai /2020 22:48

AVISHAI COHEN : «  BIG VICIOUS »
ECM 2020
Avishai Cohen (tp), Yonathan Alabalak (b), Uzi Ramirez (g), Aviv Cohen, Ziv Ravitz (dms)

Que l’on ne se méprenne pas. Il n’est rien de plus détestable que de brûler aujourd’hui les idoles que l’on adorait hier. Et ceux qui lisent régulièrement nos chroniques n’ignorent pas combien nous avons porté aux nues le trompettiste israélien, considéré lors de ces derniers albums comme l’un des grands maîtres de l’instrument.
Il y avait chez Avishai Cohen le feu et la flamme. Avishai Cohen était un engniaqué !
Mais voilà, le trompettiste s’il avait réussi un sublime album chez ECM se voit contraint (contrainte d’un contrat d’artiste ?) de poursuivre sur la ligne esthétique qui régit les choix de Manfred Eicher. Et alors quoi ?
Et bien Avishai Cohen s’aplatit, s'affadit dans cet album où tout ce qu'il y avait d'un peu brutal dans son jeu s'arase sous l'ambition d'un renouveau Milesien dans le carcan d'ECM. La ligne d'horizon est droite et l'horizon c’est loin. C’est très loin.
On voyait pourtant dans le titre et la pochette de l’album la promesse d’une aventure un peu garage. Une réunion de bad boys prêts à en découdre. Et les premières notes du premier morceau sont à l’encan.
Malheureusement on tombe vite dans une sorte d’ambiant-jazz qui s’écoute sans plaisir ni déplaisir. Le prometteur King Knutter s’annoncait bien avec sa rythmique plus rock plus lourde. Mais on sent bien que pour le label c'est ici le point extrême de ce que peut supporter la firme helvétique.
Alors pour tout dire, on s'y ennuie légèrement mais sûrement. La rythmique est si sage et si dévouée au service du leader dont elle sert le propos en prenant bien soin de ne pas déborder, que l’on se demande même s'il elle existe vraiment.

Pas vraiment opératique. Pas vraiment animé d'une flamme porteuse. Pas vraiment dans la lignée des trompettistes du Nord sur lequel il semble vouloir se glisser ( Nils Petter Molvaer fait bien mieux dans ce registre) on peine à lui trouver un âme.
Justement cette âme du génial trompettiste israélien qui semble ici se dissoudre.
Mais où est donc passé Avishai Cohen ?
Jean-Marc Gelin

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6 mai 2020 3 06 /05 /mai /2020 17:41

TINEKE POSTMA : «  Freya »
Edition 1150
Tineke Postam ( as,ss) ,  Ralph Alessi (tp), Kris Davis (p),  Matthew Brewer (cb, b), Dan Weiss (dms)

La pianiste néerlandaise n’est pas une femme pressée.  A 42 ans, Tineke Postma n’a en effet enregistré que 6 album en studio lorsque d’autres musiciens du même âge les comptent par dizaine. C’est que, pour Tineke Postma, sortir un nouvel album, cela demande du temps, de la maturation, de la maturité.
Et c’est bien de cela dont il s’agit puisque ce nouvel album s ‘inscrit après un long break familial que s’est imposée la saxophoniste depuis 2014. Et aujourd’hui c’est un peu sa vision de la constition de ce noyau familial qu’elle livre au travers de « Freya »
Freya, dans la mythologie Viking, est une déesse Nordique qui symbolise à la fois la femme, la fertilité mais aussi la maîtresse que tous les hommes convoitent, l’amour, la luxure et la magie. Partant de là, ce que dit Tineke Postam porte tout sauf la douceur angélique et béate mais plutôt une expression libre, parfois primale et terriblement vivante. Alors, comme dans cette famille ensemble, les acteurs de ce qui se joue interagissent, échangent, changent de place et de rôle dans une sorte de mouvement perpétuel et permanent. Il n’y a pas de silences parce que tous les élements sont en communication constante, en questions-réponses, en avancé de l’un lorsque les autres soutiennent. Toujours fascinant parce que toujours en mouvement. Les acteurs bougent sur scène et c’est cela qui imprime le rythme. Jamais vraiment là où on les attend. Parce que la musique, entre écriture et improvisations atonales est basée sur l’esquive, puis la rencontre frontale et de l’échange. Pas de confinement mais au contraire du mélange.
La saxophoniste reconnaît s’être largement inspiré de la musique du légendaire groupe avant gardiste de Chicago, l’Art Ensemble de Lester Bowie et Roscoe Mitchell dont l’âme etait elle-meme nourrie du quartet d’Ornette Coleman et de Don Cherry. On y retrouve la même flamme qui tourne autour d’une musique atonale et déstructurée. Toujours inattendue. Dans cet exercice Ralph Alessi brille de mille feux. Donne à l’album une dimension explosive. Et Tineke Postma au langage un peu plus souple y apporte une réelle intériorité.
A découvrir avec urgence.
Jean-marc Gelin

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3 mai 2020 7 03 /05 /mai /2020 21:59

David Patrois (vibraphone, balafon), Pierre Marcault (percussions), Boris Blanchet (saxophones ténor & soprano), Blaise Chevallier (contrebasse, guitare basse), Philippe Gleizes (batterie)

Les Lilas (Seine-Saint-Denis), 25-27 septembre 2019

Arts et Spectacles ASCD 190902 / Socadisc

 

Les retrouvailles de David Patrois et Pierre Marcault, presque 30 ans après la création, au festival Présences de Radio France en 1998, de Sur le Fil, une pièce pour vibraphone et percussions incluse dans un concert intitulé 'Lames en Transit', diffusé en direct sur France Musique, où les autres vibraphonistes-compositeurs invités étaient Philippe Macé et Franck Tortiller. David Patrois et Pierre Marcault se retrouvèrent ensuite en trio avec Jean-Jacques Avenel (disque «Another Trio»). Les voici à nouveau réunis pour un quintette, avec les incendiaires notoires que sont Boris Blanchet et Philippe Gleizes, soutenus par les basses de Blaise Chevallier, qui succède à Géraud Portal, bassiste des premiers moments du groupe. Le disque a été enregistré au Triton, où avait déjà joué le groupe dans sa configuration originelle. La musique procède des sources qui ont nourri ces musiciens, entre l'Afrique de toujours et les énergies nouvelles du jazz des années 60-70. Dans la vidéo de présentation du quintette, David Patrois revendique comme vibration inspirante le Miles des années 70, Coltrane, et aussi les début de Weather Report. En contrepoint Pierre Marcault insiste à juste raison sur le fait que l'identité du groupe réside aussi dans ses membres. Il en résulte une sorte de tension poétique entre ces sources multiples, tension attisée par la personnalité incandescente de Boris Blanchet et le tandem batterie-percussions où le rôle de Philippe Gleizes est essentiel. Entre un balafon chromatique, qui combine le son des sources avec le confort moderne de la musique occidentale, et un vibraphone dont David Patrois est l'un des Maîtres sous nos latitudes, la combinaison est idéale pour dialoguer avec le couple percussif. Quant à Blaise Chevallier, que ce soit à la contrebasse ou à la guitare basse, il est un tison de l'effervescence autant que l'arbitre des élégances. La première plage commence en impressions d'Afrique, entre balafon et percussions, pour s'engager bien vite dans les harmonies du jazz. Mais le son percussif reprend ses droits, et le dialogue va se poursuivre entre les deux pôles qui inspirent cette musique. Sur tempo lent ensuite, le saxophone va nous dire les sortilèges sonores du Continent Noir, en dialogue avec les tambours. Et là encore la musique va prendre son essor vers d'autres cieux. Le ballet va se poursuivre au fil des plages entre ces deux mondes. David Patrois signe 9 des 12 tites, et Pierre Marcault a composé les trois autres, dont le thème conclusif, Famoudou, comme un clin d'œil à Don Moye, percussionniste de l'Art Ensemble of Chicago (en fait une évocation de Famoudou Konaté, Maître percussionniste Guinéen auquel Don Moye rendait hommage en reprenant son nom). L'écoute et la connivence musicale sont au rendez-vous, et le trop rare Boris Blanchet nous fait regretter, une fois de plus, de ne pas l'entendre plus souvent. Cette occasion est trop belle, et ce disque est en tout point une réussite, sur le plan du projet comme sur celui de sa réalisation ; sur le plan de la conception musicale comme sur celui des solistes.

Xavier Prévost

 

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1 mai 2020 5 01 /05 /mai /2020 23:43

JAZZ AT LINCOLN CENTER :" The music of Wayne Shorter"
Blue Engine 2020-


Wayne Shorter (ts,ss), Sherman Irby (as,ss,fl, piccolo, clb), Ted Nash (as, ts,fl, piccl, clb), Victor Goines (ts, cl, clb), Walter Banding ts,ss, clb), Paul Nedzella (bs,as, clb), RyanKisor (tp), Kenny Rampton (tp), Wynton Marsalis (tp), Vincent Gardner (tb), Chris Crensaw (tb), Elliot Mason (tb), Dan Nimmer (p), Carlos henriquez (cb), Ali Jackson (dms)

 

Au premier abord et à la première écoute, on serait tenté de se dire : mais qu’est venu faire Wayne Shorter dans cette galère ?
On sait que le Jazz at Lincoln Center a l’habitude de ces concerts où il est question de rendre hommage aux grands noms du jazz.  Avec ce concert enregistré en 2015, la tâche était un peu particulière puisque non seulement il ne s’agissait pas d’un hommage posthume mais surtout que Wayne Shorter etait lui-même le propre acteur de ce concert où il tenait les solos de bout en bout.
Le répertoire de Wayne Shorter joué ici est essentiellement tiré de la période Blue Note sauf Endangered species et The three maria’s qui viennent de l’album Atlantis ( 1985). Les arrangements en revanche sont tous signés d’un membre du JALC et s’inscrivent  plus dans l’esthétique du fameux big band de Wynton Marsalis que dans celui souvent mystérieux du saxophoniste de Newark ( New Jersey).
À coup sûr il peut y avoir débat. En effet on peut prendre cet album pour une dénaturation complète de l’œuvre de Shorter ou bien si l’on regarde par l’autre bout, le prendre comme une relecture sous un angle différent au gré des arrangements de Chris Crenshaw qui permettent ainsi de donner un éclairage nouveau à l’œuvre Shorterienne.  Mais finalement, dans la mesure où Wayne Shorter lui même y est consentant, il  n’y a rien à y redire. Le débat est clos puisque le mieux à même de respecter l’œuvre de Shorter, c’est bien Shorter lui-même.
Et ce qui frappe alors, c’est le génie des compositions du saxophoniste dont la matière s’accommode aussi bien à l’esprit de Duke Ellington  ( p.ex la version de Contemplation) qu’à celui des big band de Thad Jones. La grosse  Cadillac conduite par Wynton Marsalis, superbement rodée et huilée se met en route et déroule sous les pieds du maître, un tapis d’honneur comme sur Hammer head composé par Shorter et tiré de l’album réalisé en 1964 sous l’égide d’Art Balkey et des Jazz Messengers. Shorter a l’air d’apprécier et il suffit d’entendre son jeu libéré pour comprendre qu’à 87 ans,  il n’a rien oublié de ses 31 piges de l’époque.
Quand à l’orchestre de Marsalis, comme toujours cela vole haut  avec cette masse orchestrale qui swingue et ses solistes exceptionnels.
Alors Shorter se prête au jeu, flamboie comme jamais, prend assise sur ce magnifique big band, survole le sujet au soprano comme au ténor et semble jubiler comme un gamin de cette reconnaissance. Les années n’ont pas de prise sur Shorter et l’on reste impressionné par son jeu qui ne faiblit pas, ni en intensité (ecouter Endangered species tout en urgence et en diable) ni en intention.
Et si vous avez un peu de curiosité, écoutez donc en parallèle les versions originales. Vous les préférerez bien certainement. Mais vous verrez que finalement Wynton Marsalis reste assez fidèle à ses idoles.
Ce moment où cet orchestre rend enfin hommage à l’une des grandes incarnations du jazz est en tout cas assez émouvant et à prendre pour ce qu’il est. La marque du respect mutuel qui unit Wayne Shorter à Wynton Marsalis.
Jean-Marc Gelin

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30 avril 2020 4 30 /04 /avril /2020 07:54

GARY BRUNTON : «  Night bus »
Juste une trace 2020
Bojan Z (p), Gary Brunton (cb), Simon Goubert (dms)
 

Mes amis !
Cela faisait longtemps que nous n’avions pas entendu un power trio de cette trempe-là !
Celui que nous propose le contrebassiste anglais Gary Brunton est en effet de très très haute facture.
Pour ses retrouvailles avec ses deux anciens compères avec lesquels il a beaucoup travaillé en France, Gary Brunton a choisi de mettre a barre très haute.

A 52 ans, Gary Brunton est devenu un des grands de la contrebasse en jazz. Celui qui a fait ses classes avec Pierre Michelot, Henri Texier ou encore Dave Holland en a visiblement retenu toutes les leçons et s’inscrit clairement sur leurs traces.
Avec Bojan Z c’est une longue histoire qui les menés au CIM ( l’école de jazz parisienne fondée par le regretté Alain Guerini) et qui a conduit les deux camarades à découvrir il y a longtemps le batteur Simon Goubert. Mais c’est en 2017 que le chemin de Gary Brunton et de Bojan se croise à nouveau et qu’ils décident alors de se lancer dans un projet en trio avec …Simon, évidemment.
C’est qu’entre ces trois-là il y a la même passion du jazz et la même complicité. La même exigence aussi pourrait t-on ajouter.
Que dire de ce trio sinon qu’il est absolument magistral ? Son leader s’y montre phénoménal. Il faut écouter la puissance et la précision de ses attaques, la profondeur du son de sa contrebasse. Comme sur ce solo tout en nuance sur Crw. Il y a du Dave Holland là-dedans. Ça surgit de profondeurs "aériennes". Comme dans cet hommage lent et émouvant à Michel Grailler où sa pulse en est le coeur battant( Ballad for Mickey Grailler) ou sa présence ahurissante sur One Afternoon ou encore sur Dastardly où il semble porter le trio sur ses épaules.
Bojan lui, c’est l’inspiration à tous les étages, sur tous les registres, dans le grave ou les aigus du piano avec un sens du placement et de la phrase juste hors du commun. Où va t-il chercher ses renversements (p.ex : le très bop Nobody’s perfect bourré d’inventivité où d’ailleurs Simon Goubert fait des étincelles) ? Et ce sens de la mélodie et de l’intention mélodique comme sur ce très beau Hasta la victoria sempre.
Quant à Simon Goubert, il vibrionne et tourne volte visiblement heureux d’être là et d’apporter sa très haute science du drumming et du groove avec un jeu incroyablement vivant ( Ready for Riga)
Il faudrait passer tous les morceaux en revue, mais ce serait fastidieux. Car chaque pièce de cet album fait entendre un trio exceptionnel qui va bien au-delà de la simple addition de ses talents. Un trio intense qui parle la même langue. Qui respire pareil.
La réunion de ces trois musiciens en fait un trio rare comme on n’en avait pas entendu depuis longtemps. Et qui mériterait de rentrer dans la légende des trios mythiques.
Il reste plus qu' à espérer que ce « Night Bus » ne soit que le volume 1 et qu’il nous soit permis de poursuivre ce choc bien au delà. 
Jean-Marc Gelin

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29 avril 2020 3 29 /04 /avril /2020 16:50

Gaëtan Nicot (piano, composition), Pierrick Menuau (saxophone ténor), Sébastien Boisseau (contrebasse), Arnaud Lechantre (batterie)

invité sur une plage : Geoffroy Tamisier (trompette)

Sarzeau (Morbihan), 9-11 janvier 2019

Tinker Label 0119001 / Socadisc

 

Le pianiste nantais, aux multiples facettes, signe avec ce quartette une musique qui annonce la couleur et porte sa marque. Entouré de quelques-unes des plus fines gâchettes du Grand Ouest, il nous offre un disque finement pensé, dans ses compositions originales, majoritaires, comme dans les deux reprises : Ma plus belle histoire d'amour, de Barbara, et le très rare Moon Dreams, composé par celui qui était le pianiste de Glenn Miller à la fin des années 30, mais surtout immortalisé par Gil Evans pour Miles Davis dans les séances que l'on désignera plus tard sous le titre de «Birth of the Cool». Le traitement de ce thème par le quartette dans la plage conclusive du CD mérite une attention toute particulière, car il éclaire l'approche globale de la musique par le groupe. Traiter le motif avec la liberté d'expression propre au jazz, sans se laisser déborder par l'emphase mélodique du thème, et en jouant à fond l'interaction, la réactivté, et aussi quand il le faut la mise en suspens. Approche tout aussi personnelle pour la chanson de Barbara, déconstruite avec amour, en duo dans l'intro, pour magnifier, si c'est possible, sa force d'expression. Et puis laisser le jazz s'emparer doucement de ce standard qui paraît soudain une terre inexplorée.

Aucune malice de ma part dans le fait d'aborder ainsi le disque dont l'essentiel réside dans les compositions du pianiste leader. Cela permet, tout au contraire, de situer tout à la fois l'enjeu en territoire jazzistique, et d'ouvrir l'espace à l'expression individuelle dans le collectif, ressort essentiel d'un tel groupe.

L'intro rhapsodique du thème titre annonce la couleur, mais en trompe-l'œil : on entre en fait, après quelques mesures, dans le vif de l'interaction en quartette. Il y a là autant de retenue que d'expressivité, comme une revendication esthétique. Dans la deuxième plage, Koo-Cool, en quintette avec Geoffroy Tamisier, la composition et l'arrangement me replongent dans le souvenir des années 50, lorsque Gigi Gryce mêlait avec grand talent la pulsation de la Côte Est et les nuances qui faisaient mouche à l'Ouest. J'ai éprouvé en écoutant cette plage un genre de frisson qui m'avait déserté de longtemps. Et tout le disque est à l'aune de ce savant dosage, délicatesse et flamme, parole singulière et sens collectif constamment rejoué. Ici va souffler une légère brise latine, ailleurs on laisse donner le goût des ruptures et des surprises, mais en somme, de bout en bout, c'est une vraie réussite, et un vraiment bon groupe.

Xavier Prévost

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Un avant-ouïr sur Youtube

https://www.youtube.com/watch?2&v=_JeVf_Bn0qo

https://www.youtube.com/watch?v=h5g8eo7r1rc

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28 avril 2020 2 28 /04 /avril /2020 11:54

Philip Catherine (guitare), Paulo Morello (guitare), Sven Faller (basse). Studio Seven. Juillet 2018. Enja.

 

Quand il se présente, Philip Catherine manque rarement de préciser, Philip, à l’anglaise, et Catherine avec un C. Histoire d’éviter la confusion avec le chanteur fantasque (et fantastique) Philippe Katerine. Le tout dans un sourire.

 

Il est comme cela, le guitariste belge né à Londres pendant la seconde guerre mondiale. Toujours l’air de prendre la vie du bon côté, de plaisanter. Mais quand il joue, finie la plaisanterie. C’est du sérieux, et du léger tout à la fois. Il a beau avoir partagé la scène avec Chet Baker, compter des dizaines de disques à son actif, Philip Catherine conserve cet allant juvénile qui n’en finit pas de séduire.  Il n’a pas besoin de faire ses preuves et d’épater la galerie. Il joue facilement quelque soit le répertoire.

Retrouvé à l’occasion d’un rangement dans ma pile de disques en cette période de retraite forcée, ‘Manoir de mes rêves’, en constitue une (plus que) parfaite illustration.  En trio à cordes, avec les jazzmen allemands Paulo Morello (guitare) et Sven Faller (basse), Philip Catherine se plaît à dérouler le fil de ses passions musicales dans un élégant désordre.

 


Après Django, l’une de ses idoles, honoré par l’une de ses compositions fétiches reprise comme titre de l’album, voici ‘Jardin d’hiver’ d’Eddy Louiss, ‘Recado’, air brésilien découvert lors de son travail avec Barney Wilen, et plusieurs chansons du patrimoine français signées Brassens (Bancs Publics), Michel Berger (Les Uns contre les autres), Henri Salvador (L’ombrelle et le parapluie, Pas encore). Un voyage musical qui donne à rêver et vient rappeler, si besoin en était, la force tranquille de Philip Catherine.

 

Jean-Louis Lemarchand.

 

©photo Jacky Lepage (www.jackylepage.com)
 

 

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28 avril 2020 2 28 /04 /avril /2020 10:56
Very cool Lee?

VERY COOL LEE? 

 

Disparu à 92 ans du covid 19 le 15 avril dernier, le saxophoniste alto Lee KONITZ était un vagabond de l’improvisation qui ne s’est jamais fixé sur un style, et a fini par créer le sien; et on sait bien que le style c’est l’homme. Il a traversé pourtant les périodes les plus fécondes du jazz, les plus enthousiasmantes, a joué avec les plus grands musiciens, tous singuliers. Il semblait ailleurs, décalé, toujours en avance d’un pas.

Une notice nécrologique serait par trop fastidieuse avec un étalage de noms illustres, car une si longue carrière ne mérite aucun oubli, des sessions mythiques avec Miles, des disques Verve avec Jimmy Giuffre, des sessions avec le ténor Warne Marsh, ou de ses derniers duos avec le jeune pianiste Dan Tepfer...

Remonter dans ma mémoire, nous vivons actuellement de souvenirs, et l'actualité m'ennuie! Comment dans sa transparence voulue, a-t-il pu m’ échapper?

Il adopte, adapte et améliore, fait évoluer la musique. Tout en réussissant à inventer un discours nouveau et identifiable! S’il n’est pas un génie décisif comme Charlie Parker dont il descend en droite ligne (période et instrument oblige), ni un chef de file comme le pianiste Lennie Tristano, décisif dans son apprentissage, n’a-t-il rien bâti, construisant sur du sable, “lame d’eau fraîche et de fumée” comme le soulignait Réda, fantasque, insaisissable?

Sa langue n’était faite que de standards, son matériau de base, dont il voulait se démarquer par une syntaxe originale. Loin de la mélodie originelle, il ne posait jamais le thème et partait bille en tête. De mes premières écoutes de Lee Konitz à la radio, rien ne demeura vraiment, puisque je ne pouvais en répéter le chant. Son chant, car je avais pas compris alors qu’il était chanteur avec son sax! Les variations m’importaient moins alors que la pureté d’une ligne mélodique, immédiatement saisissable. Il attaquait autrement, de côté, déconcertant de par sa fantaisie inimaginable, alors que j’étais avide d’un plaisir immédiat donné par l’écoute attentive d’un jazz classique, depuis ma découverte fortuite sur France musique, de la série Tout Duke de Claude Carrière. Alors qu’il avait été élevé au son même de ceux que j’écoutais passionnément, les Harry James, les Benny Goodman, les Artie ShawSes études avaient consisté à se faire siennes les leçons des grands, en se repassant les solos d’Armstrong, de Roy Eldridge, de Lester Young!

Lee Konitz me devint accessible, avec la période dite “ cool”où ce Lesterien dans l’âme, saxo post bop, sortit de l’influence écrasante du Bird! Il est vrai que cette période m’a semblé “parfaite”...

C’est la raison pour laquelle, encouragée par cette affection nouvelle, intrépide, je me rendis un soir au Dreher, un club de jazz, aujourd’hui disparu, en sous sol, près du Châtelet, pour entendre un duo improbable, celui de Martial Solal et Lee Konitz : nous étions en 1980 et je vivais alors d’heureux temps d’étudiante à Paris, pas vraiment la vie de bohême mais libre avec comme disent les Anglais “Time on my hands”...

Konitz a toujours aimé jouer en duo et il trouva très vite en Solal, le compagnon parfait qui, tout en étant complémentaire, partageait sa règle du jeu: ne jamais se répéter, prendre à contre pied le public et son partenaire qui le lui rendait bien, avec cet humour vif, lucide dans le processus de déconstruction! Un concert assez exceptionnel dont je ne compris pas tout de suite la valeur, par cette libre improvisation, où chacun, apparemment, jouait sa partition, tout à son aise, dans un renouvellement joyeux des thèmes abordés. Ils ne reproduisaient pas, ils inventaient!J’ai mis du temps avant de comprendre sa traversée expérimentale du be bop ou du cool vers une certaine abstraction qui lui appartenait.

Mon dernier souvenir de lui remonte à l’édition 2003 du festival jazz d’Avignon. Il avait répété à la balance, imperturbable, attentif à la beauté du cloître des Carmes, inaccessible.

 

PHOTO DE CLAUDE DINHUT ( 6 août 2003)

 

Le concert avec le sextet de François Théberge, sur le programme de Soliloque, titre paradoxal de ce CD, sorti chez Cristal, fut un exemple réussi de ce “jazz vif” que l’on aime! A l’époque, nous dînions après le concert, non loin des Carmes. Et j’ai toujours aimé ces temps partagés, où la rencontre pouvait aussi s’improviser! Par un hasard étrange, je suis assise à table, tout à côté de lui, peut-être me suis-je installée rapidement pour garder contenance. Il est là, assis, maussade; nous attendons longtemps, un peu trop longtemps et visiblement, il s’ennuie, fatigué, affamé aussi! Très sage, comme tétanisée, je ne dis mot ! Qu’aurais je pu lui dire? Une photo qui me fait encore sourire nous montre tous deux, étrangers à l’autre et au monde!

Je ne sais si ce portrait brossé à grands traits de mon Lee en saxophoniste lui rend justice mais une vidéo de 1972 montre un autre aspect tout à fait épatant: un Lee binoclard, sans ses verres pour la scène, très à l’aise, goguenard même, tenant son public en haleine pour se livrer à un exercice de style un rien périlleux, avec sûrement la petite satisfaction de celui qui a confiance. Loin de vouloir se laisser écraser par le fantôme de Charlie Parker, il provoque un duo hilarant, décalé, de deux altistes sur le même thème de Tadd Dameron “Hot House”! Comment ne pas être séduite par cette brillante façon, décomplexée d’affirmer sa liberté, sa maîtrise de l’instrument et son indépendance!

Tel était Lee, really...

Deep Lee, Frank Lee, Lone Lee, peut être pas humb Lee mais Tender Lee… aussi.

Sophie Chambon

 

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26 avril 2020 7 26 /04 /avril /2020 22:10

Alain Blesing (guitare), Bruno Tocanne (batterie)

Montpellier, 5-6 novembre 2019

Le Petit Label PL 059/ http://www.instantmusics.com/impermanence.html

 

Ce qui frappe, dès la première plage, c'est que l'on a affaire à des Artisans des musiques libres. Des Artisans d'Art, évidemment. Nul souci d'entrer par le fracas avec une bannière bien identifiable qui racolerait les esprits distraits dotés d'oreilles qui ne le seraient pas moins (distraites!). Alors on s'immerge, en confiance, et je dois dire que le voyage vaut le détour. Montée progressive des timbres et des sensations qu'ils provoquent ; curiosité croissante de l'auditeur qui cherche ses marques mais sent que déjà il va aimer ce qu'il n'a pas encore réussi à décoder (et c'est tant mieux!). Puis c'est un dialogue virulent entre guitare et batterie, comme la liberté des musiques du siècle (le siècle passé....) en engendra quelques-uns. Virulence du dialogue, mais force de l'expression, car c'est de cela aussi qu'il s'agit. Vient ensuite une sorte de cérémonie secrète, où les sons graves des tambours défient les éclats de guitare dans l'aigu. Puis l'on plonge à nouveau dans le mystère des sons d'outre-monde. Soudain l'on s'échappe en mélodie folky vers un ailleurs qui n'aurait pas dit son dernier mot, juste avant une brève énigme sonore qui nous dit que les étiquettes ne sont pas de mise. Et le voyage continue, bien au-delà de ce que ma pauvre tentative descriptive peut suggérer. Il a là du feu, de la passion, de la densité, de la pensée et du ressenti partagé, échangé, bref une forme d'humanité foncièrement musicale. Alors il ne vous reste plus qu'à plonger dans cet univers de sons riches de sens.

Xavier Prévost

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Un extrait sur Bandcamp

https://brunotocanne.bandcamp.com/track/limpermanence-du-doute

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25 avril 2020 6 25 /04 /avril /2020 18:18

AQUARELA – OBOMAN : «  A bela vida »
Buda Music 2020

Jean-Luc Oboman ( hautbois, Cor anglais), Edu Moranda ( mandoline), Tuniko Goulart (g), Zé Luis Nascimento (percus, vc)

Dans le Brésil cauchemardesque qui fait l’actualité, voilà un voyage en pays d’Amazonie qui fait du bien ! Un album qui rend tout simplement…. heureux et joyeux.
Il est de ces albums qui vous donnent la pêche le matin et que moi, pour ma part j’écoute en boucle tous les matins histoire d’aborder ma journée avec une légère insouciance qui me donne des ailes. En ces temps incertains et anxiogènes, cela ne fait pas de mal.
Et pourquoi donc ?  Parce que l’on y chante et parce que l’on y danse. Parce que si la musique est admirablement jouée, maniant avec grâce l’art du contrepoint, elle évoque pourtant des plaisirs primaires. Un peu de ceux que l’on éprouve en regardant un film deVarda ou de Rohmer. Le plaisir de l’offrande, reçue ou donnée.
Jean-Luc Fillon, alias Oboman s’est fait, depuis de nombreuses années une sorte de devoir de sortir le hautbois des placards un peu poussiéreux de la musique de chambre où il se trouvait  pour l’emmener sur d’autres territoires. On se souvient de ses incursions en paysages ellingtoniens pour une lecture inédite et totalement emballante. Depuis plusieurs années, c’est sur d’autres rivages (musicaux) qu’Oboman poursuit sa route en compagnie de deux musiciens de haute (très haute) volée avec qui il a formé le groupe Aquarela autour d’un répertoire Brésilien bien loin des clichés de la samba et de la bossa et au plus près de la Choro, cette musique jouée sur places publiques et les bars aux heures joyeuses. Un répertoire qui évoque plutôt les fêtes de village, les danses printanières et les jupes des filles qui volent au vent. Qui évoque les rires, têtes en arrière et l’alcool doux à boire. Ce répertoire est aussi celui du grand Hermeto Pascoal (Frevo em maceio), de Guinga (Baiao de Lacan), de Gismonti ( 7 aneis) ou de Tom Jobim (choro) pour les plus connus d’entre eux.
Alors que Jean-Luc Fillon virevolte en virtuose de l’instrument auquel il donne des ailes, Edu Miranda, grand maître brésilien de la mandoline fait chanter l’instrument épaulé par son compère de longue date, le moins immense Tuniko Goulart qui donne à sa guitare des airs de manouche brésilien. Quand à Zé Luis Nascimento, c’est un peu le cœur battant.

Porté par ces mélodies fraîches et parfois très émouvantes ( comme ce 7 aneis de Egberto Gismonti) et ce duo mandoline/guitare qui inspire to sauf la mélancolie, « Bela vida » va vous rendre la vie belle. Et heureuse. Et joyeuse. Et indispensable en ce moment.
Jean-marc Gelin

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