Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
9 septembre 2017 6 09 /09 /septembre /2017 21:02

 


Voici maintenant dix-sept ans que les Trophées du Sunside, initiative du boss du club de la Rue des Lombards, Stéphane Portet, récompensent les jeunes talents  qui se distinguent en tout début de carrière. L’intérêt n’est pas mince puisque les lauréats  garnissent leur carte de visite et attirent l’attention des organisateurs de festivals, programmateurs de clubs, maisons de disques.  Pour cette 17 ème édition, qui s’est déroulée les 5-6-7 septembre sur les scènes du Sunset et du Sunside, douze formations participaient, représentant la diversité du jazz contemporain,  du trio classique, où l’on entendait les influences des références du moment (Mehldau, Bad Plus, EST…) aux groupes inspirés par l’électro et le rock sans oublier la composante vocale et féminine.
Le palmarès émanant du jury  de spécialistes reflète bien cette ouverture d’esprit qui habite les jeunes jazzmen. Le premier prix du Meilleur groupe est allé à OGGY & The Phonics, formation composée de musiciens ayant fréquenté la Haute Ecole de Musique de Lausanne, des Helvètes mais aussi des Français dont le leader, saxophoniste (ténor et soprano) Louis Billette et Clément Meunier, clarinettiste formé au Conservatoire de Nantes qui a également obtenu le Premier Prix de Soliste. Proposant une musique osée et poétique, dans des compositions telles que Ragavulin ou Canyon (Folklore Imaginaire, leur deuxième album. Oggyandthephonics.com), le groupe a su séduire le jury par son interprétation d’un standard-figure imposée à tous les participants- Pithecanthropus Erectus de Charles Mingus.
Véritable OVNI –Objet Vocal Non Identifié- la chanteuse Marie Mifsud, dont l’univers évoque aussi bien la chanson réaliste française que Boris Vian ou les airs de Broadway, a obtenu le deuxième prix du Meilleur Groupe. Sa prestation a littéralement « scotché » le public du Sunside, avec un jeu de scène exubérant et une palette sonore extraordinairement riche. Un tempérament ! Plus classique mais tout aussi forte en swing aura été le concert du groupe vocal féminin Selkies –où brille Cynthia Abraham, qui a été récompensé d’une mention spéciale.
Enfin, le deuxième prix du Meilleur Soliste a été attribué au saxophoniste Pierre Carbonneaux qui s’est mis en valeur au sein du groupe le 5ème degré qui comptait parmi ses animateurs le pianiste Noé Huchard.
Jean-Louis Lemarchand
 

Partager cet article
Repost0
3 septembre 2017 7 03 /09 /septembre /2017 20:17

L’univers de John Coltrane
Roland Guillon. 81 pages. 11,50 €.Edition l’Harmattan.


Auteur prolixe, Roland Guillon a consacré une dizaine d’ouvrages au jazz ces deux dernières décennies. Son champ d’action et de passion se porte sur les années 50-60, avec une attention particulière portée au hard-bop et au free jazz. Cette fois-ci, toujours fidèle aux Editions L’Harmattan et spécialement à la collection Univers musical, le docteur en sociologie s’attaque à un monument, John Coltrane. Fan dès 1959 du « jeune homme en colère » qu’il entendit en concert en 62 et 65, Roland Guillon ne veut pas concurrencer les œuvres majeures et exhaustives sur le ténor (et notamment celles de Lewis Porter et Ben Ratliff). Analysant la période jugée « la plus créative » du saxophoniste, 1959-67, il évoque quelques traits caractéristiques à ses yeux de l’univers de JC dont la modalité, l’africanisme, la croyance (divine), la citoyenneté.  Les qualités de Coltrane tiennent autant, estime-t-il, à son inventivité instrumentale et à son expressivité « extraordinaire » qu’à son ouverture à d’autres mondes. Livre de lecture aisée et rapide (81 pages), « L’univers de John Coltrane » est hautement  conseillé à tous les admirateurs de l’artiste mais aussi à tous ceux qui veulent approcher la personnalité rare d’un jazzman de légende (terme non galvaudé, est-il nécessaire de le dire ?) disparu voici exactement un demi-siècle.
Jean-Louis Lemarchand

 

Partager cet article
Repost0
30 août 2017 3 30 /08 /août /2017 11:43

Camille Productions 2017
André Villeger (ts, ss, bs, clb); Phgilippe Milanta (p), Thomas Bramerie (cb)

Concert au Sunside le 3 octobre

 

 

Il y a parfois dans le jazz des moments de grâce sur lesquels ajouter des mots semble superflu. De moments où le temps est suspendu à l’âme du jazz. Des moments où vous n’avez qu’à vous laisser porter par la beauté et le souffle.
André Villeger et Philippe Milanta nous avaient déjà donné un de ces moments avec leur précédent album ( « For Duke and Paul ») que nous avions chroniqué dans ces colonnes (Voir la chronique de Xavier Prevost). Ici c’est dans la même veine Ellingtonienne qu'ils revisitent le répertoire de Billy Strayhorn, assurément un des génie de la musique du XXème siècle et indissociablement lié à l’aventure d’Ellington. Pour cette occasion, ils s’adjoignent les services de Thomas Bramerie assigné à un rôle Blantonien dans une formule drumless qui privilégie la soie et le velours.
Avec une rare intelligence Villeger et Milanta signent des arrangements subtils, fidèles à l’esprit de Strayhorn qu’ils adaptent au trio avec une classe infinie. Respect de la forme et du fond. Même lorsque les deux compères signent leur propres compositions sur deux titres, ils restent dans l’esprit.
André Villeger, que pour ma part je situe à la hauteur d’un Guy Laffitte par sa magie du son d’une sensualité incroyable, Andre Villeger disais-je, est un connaisseur émérite de la musique d’Ellington dont il porte loin la musique depuis de longues années. On entend dans son discours combien il est imprégné de la phrase Ellingtonnienne. Combien il donne dans chacune de ses notes l’intensité exacte de la ponctuation. Villeger fait froisser légèrement le velours, souffle avec tendresse un air chaud et délicat, donne au swing le balancement élégant juste comme il faut, passe du ténor au baryton ou à la clarinette basse dans la tradition des Gonsalves, des Hodges, des Lester en portant haut cette culture du jazz qui, quoique l’on en dise passe le temps sans l’ombre d’une ride. Philippe Milanta et Thomas Bramerie se mettent au service avec le sens éclairé de l’enluminure.
Et si pour tutoyer les sommets il faut de l’amour, alors que celui que ce trio porte à Billy Strayhorn est incommensurable. Comme il se doit.
Un chef d’oeuvre.
Jean-marc Gelin

PS : A noter les liner comme toujours aussi fluides qu’érudites de Claude Carrière.

 

Partager cet article
Repost0
28 août 2017 1 28 /08 /août /2017 09:51

À peine arrivé dans le Clunisois, une visite éclair s'impose au stage animé par Denis Badault. Dans l'ADN du festival (Jazz à Cluny jusqu'en 2006, puis Jazz Campus en Clunisois depuis 2008), les stages tiennent une place de choix : ils furent la source première. En 1977 ils étaient même la matière exclusive de l'événement. La transmission et le partage étaient dans l'air du temps ; un temps qui vit naître, à Paris, le C.I.M., première 'école de jazz' en territoire hexagonal.

Dans ces stages se mêlent, au fil des ans, amateurs purs et durs qui viennent partager leur passion pour la musique collective et vivante, et jeunes aspirant(e)s à une professionnalisation. Ici l'on vit éclore les talents de Dominique Pifarély, Airelle Besson, Jacques Veillé, Sophie Agnel, Alexandra Grimal, et de quelques autres.

Cette année, les animateurs de stages où se croisent adolescents, jeunes adultes et vétérans étaient Simon Goubert, Fidel Fourneyron, Vincent Courtois, Jean-Philippe Viret, Céline Bonacina, Simon Goubert et Denis Badault. Un stage jeune public (8-12 ans, instrumentistes ou pas) était animé par Fabien Dubois, et un stage fanfare était confié à Jean Paul Autin et Michel Deltruc.

Le stage de Denis Badault, à Matour, village du Haut-Clunisois qui domine la vallée de la Baize, est entièrement dédié à l'improvisation libre : il s'agit d'analyser les processus, de les maîtriser, et de les mettre en œuvre dans un état de disponibilité optimale. Treize musicien(ne)s, Denis Badault inclus : trois claviers numériques, un ensemble synthétiseur et voix traitée, un clavier de fabrication artisanale (une sorte de célesta hétérodoxe dans lequel des marteaux de piano percutent de petits tubes de cuivre), deux batteries, deux guitares, une flûte, une voix, un saxophone soprano et un tuba.

On choisit une ou des conventions (un canevas, une dramaturgie, ou simplement une progression dans la nomenclature), et une durée, et puis l'on se lance. Denis ré-oriente parfois le cheminement en s'adressant en aparté à l'un(e) ou l'autre, et l'on fait un commentaire collectif a posteriori, pour analyser l'événement. On peut aussi se lancer, sans convention initiale : par exemple les claviers installent une séquence répétitive, et chacun prend place dans ce déroulement, par imitation, antagonisme, contraste, prise de parole individuelle, commentaire, accompagnement, silence.... ou tout autre type d'intervention possible dans ce contexte d'improvisation ouverte.

 

Cette visite furtive à l'un des ateliers du stage rappelle opportunément l'origine historique du festival : Didier Levallet, fondateur et toujours directeur artistique de l'événement, n'a pas oublié la manière dont s'est tissée l'histoire : « On n'avait pas la possibilité d'organiser un concert (pas de budget) mais je me suis dit que l'on pourrait proposer que l'on fasse de la musique une semaine ensemble[...] J'ai eu une quinzaine de personne. C'était un stage, gratuit, pour eux comme pour moi : un test ». L'année suivante, ils étaient quarante, et Didier Levallet a fait appel, en renfort, au batteur Christian Lété et au saxophoniste Alain Rellay pour l'aider dans l'encadrement. Et en 1979 une très modeste subvention de la DRAC a permis un premier micro festival, avec trois concerts : Martial Solal, Michel Portal, et le Workshop de Lyon. Cette année, du 19 au 26 août, les concerts ont accueilli, entre autres, L'Effet vapeur, le duo Mario Stantchev-Lionel Martin, le trio 'Roxinelle' de Claude Barthélémy, le quartette d'Ablaye Cissoko et Simon Goubert, et la musique festive du groupe 'Le peuple étincelle'. Et bien sûr les concerts auxquels j'ai eu le plaisir d'assister, et dont je vais vous dire quelques mots.

Ce fut d'abord, le mercredi 23 août, dans le farinier de l'Abbaye de Cluny, le Quatuor Machaut : magnifique cadre pour ces quatre saxophonistes qui relisent très librement La Messe de Notre Dame de ce compositeur des confins ardennais de la Champagne. Dans ce bâtiment du XIIIème siècle, dont la charpente ressemble à la structure inversée d'une coque de bateau, le chef d'œuvre de l'art polyphonique du XIVème siècle est accueilli comme chez lui, même dans une version où la musique d'origine alterne avec des improvisations hardies. Les quatre saxophonistes (Quentin Biardeau, Simon Couratier, Francis Lecointe et Gabriel Lemaire) utilisent pleinement les ressources du lieu, tantôt jouant sur la scène, tantôt dispersés au quatre points cardinaux, et soudain se rassemblant dans l'allée centrale, au cœur du public. Le sentiment musical est puissamment perçu par un public aussi étonné que ravi.

À peine plus d'une heure après la fin de ce concert, le Quartette 'Circles' d'Anne Paceo jouait au Théâtre de Cluny devant une salle comble. Le public, très impressionné par l'énergie et la formidable implication du groupe, a goûté ce mélange de pop très sophistiquée, et de jazz ouvert aux escapades improvisées. Anne Paceo (batterie et composition) emporte sa bande dans un maelstrom où la précision de Tony Paeleman, aux claviers, distribue l'énergie vers les flamboyants solistes, en l'occurrence la voix de Leïla Martial et les saxophones de Christophe Panzani. Beau succès pour ce groupe dont la musique, manifestement, parle à toutes les générations présentes dans la salle.

Le lendemain, le concert de 19h se tenait à quelques kilomètres au Nord de Cluny, à La Vineuse, dans la magnifique Grange du dîme, dans laquelle avant la Révolution les paysans venaient déposer le dixième de leur récolte au profit des chanoines de Macon et du curé du lieu. C'est désormais un lieu d'exposition et de concerts où les artistes déposent, pour le bonheur de tous, le fruit de leur travail. Le concert accueille le groupe Matterhorn#2, émanation d'un collectif qui dans cette configuration rassemble Thimothée Quost (trompette, bugle et composition), Gabriel Boyault aux saxophones, Aloïs Benoit au trombone et à l'euphonium, et à la batterie un enfant du pays, Benoît Joblot, qui porte le nom d'une lignée réputée de vignerons bourguignons. La musique offre de multiples facettes : pièces courtes, mélodies doucement consonantes, échappées sauvages, le tout dans un foisonnement de langages où le jazz croise toutes les musiques du vingtième siècle. Impressionnant de pertinence, de vie et d'invention.

A 21h, c'est au théâtre de Cluny que se déroulait la soirée, avec en ouverture le pianiste Denis Badault, sacrifiant enfin, après 35 ans de carrière, au rituel des standards en solo, mais en y apportant sa touche espiègle : sous le titre de 'Deux en un', il mêle deux thèmes, empruntés au jazz comme à la chanson française. Il renouvelle en partie le programme de ses prestations antérieures (Le Triton, aux Lilas, en décembre 2015 ), avec de nouveaux choix, ou des combinaisons jusque là inédites. Épatant de fantaisie, de richesse musicale et d'aisance instrumentale, c'est un régal pour l'oreille autant que pour l'esprit !

A près l'entracte, Didier Levallet présentait au public un complice de longue date : le violoniste Domnique Pifarély, qui après avoir été stagiaire à Cluny, a partagé avec lui de nombreuses aventures musicales. Le quartette est celui du disque « Tracé Provisoire », publié par ECM en 2016. Une musique qui mêle écriture et improvisation dans une telle intimité que la combinaison devient inextricable : la musique coule et circule, développe ses douceurs et ses escarpements les plus abrupts, sans que l'on puisse jamais mesurer le dosage du cocktail écrit/improvisé. Brillant, lyrique et habité, cet univers musical traverse les frontières stylistiques pour se concentrer sur le cœur de l'expression, là où l'émotion et l'intelligence sont inséparables.

Xavier Prévost

Partager cet article
Repost0
23 août 2017 3 23 /08 /août /2017 10:52
Lande  La caverne Julien Soro (sax alto),Quentin Ghomari (tp), Ariel Tessier (dms), Alexandre Perrot (cb)

Lande

La caverne

Julien Soro (sax alto),Quentin Ghomari (tp), Ariel Tessier (dms), Alexandre Perrot (cb)

 

Une découverte heureuse, avouons-le, pour éclairer les derniers feux de l’été, ce quartet Lande dans un album nommé La caverne. Des titres plus ou moins mystérieux (Ah! Platon) pour une musique forte, souvent âpre, qui ne revêt pas les atours d’une séduction immédiate. Mais on ne résiste pas longtemps à ces climats tendus et dissonants, rêches, à cette musique intense, articulée autour d’un soubassement rythmique imposant.

Les compositions sont toutes du contrebassiste Alexandre Perrot (qui fait partie comme le batteur Ariel Tessier de l’orchestre Pan-G, du collectif LOO), à l’exception de « Loosy » de Quentin Ghomari, trompettiste de Papanosh qui s’associe à l’autre soufflant, l’altiste Julien Soro, qu’il connaît bien, puisque tous deux officient dans Ping Machine. Toujours des histoires d’affinités sélectives. Les présentations faites, ces musiciens qui échangent dans une logique complice nous offrent un paysage sonore contrasté, moins géologique que géographique : à défaut d’un magma volcanique, une lande battue par les vents qui se termine dans l’océan : un volet plus onirique, une ode maritime en forme de suite à tiroir, plus lyrique, apaisée mais pas moins sombre que les trois premiers thèmes plus emportés.

Le quartet fonctionne par paire, la rythmique remarquable dont la violence, continuellement sous tension, entraîne dans son sillage les stridences des soufflants, laisse passer les vents, rafraîchissantes trouées de sax et de trompette, qui ne manquent ni de délicatesse, ni de force évidemment.

Affrontement? Plutôt une confrontation sans trop de heurt pour un ensemble qui souffle, perce, vrille, gronde. Une musique techniquement au point qui laisse apparaître une énergie constamment canalisée : une création de chaque instant, très travaillée, à la recherche d’un équilibre, souvent instable.

Belle concordance, correspondance avec le travail de plasticienne et performeuse Natalie Jaime Cortez qui illustre la pochette avec cette  Partition, encre pigment sur papier plié, expérience sensible de l’espace à laquelle invite le concept de pli.

Sophie Chambon

Partager cet article
Repost0
19 août 2017 6 19 /08 /août /2017 16:50

Dominqiue Eade (voix) , Ran Blake (piano), Prudence Steiner (narration surThoreau de Charles Ives)

Boston, 12 août 2015 & 12 janvier 2016

Sunnyside SSC 1484 / Socadisc

 

Difficile (impossible même!) d'écouter ce duo sans se remémorer (et réécouter ! ) celui qui associait Ran Blake à Jeanne Lee. Et cette pulsion mémorielle n'est pas anecdotique : quand les disques du duo d'avant offraient de radicales lectures/relectures des standards d'alors (ceux de Broadway, et ceux du jazz-Monk surtout), ce duo-ci nous offre un panorama de la chanson états-unienne populaire, contestataire, militante, divergente...., assorti de standards 'lunaires' : Moon River, Moonglow, Moonlight in Vermont . Mais ce qui importe ici, par-delà le matériau thématique choisi avec le plus grand soin, c'est le souci de le transformer, le transfigurer, le magnifier, comme en somme le fit de tout temps la tradition du jazz avec ses répertoires de prédilection. Toutes les facettes de la vie américaine s'y révèlent, d'une berceuse issue du film La Nuit du chasseur à sa jumelle quelques plages plus loin, d'une chanson acide de Bob Dylan à un protest song de Johnny Cash sur la vie carcérale, de l'évocation du poète-philosophe Thoreau par le compositeur Charles Ives à celle de la mine par la chanteuse Jean Ritchie.... Bref c'est toute l'Amérique des villes et des campagnes qui traverse ce paysage musical où la chanteuse et le pianiste, en se réappropriant radicalement la matière musicale, dressent un nouveau décor, comme rêvé, dans l'inquiétude de ce qui pourrait, déjà, n'être que la promesse d'un cauchemar. Un blues de Leadbelly y trouve aussi sa place, et en solo deux compositions de Ran Blake, ainsi qu'une improvisation du pianiste sur un canevas harmonique de son ami Gunther Schuller. Le pianiste, tout au long du disque, par cet inimitable mélange de sobriété et d'écarts jouissifs, donne au dialogue une bonne part de sa force d'expression ; et la vocaliste, par la plasticité de son chant, nous entraîne constamment vers des territoires insoupçonnés. C'est en somme plus qu'un voyage dans la musique américaine : une plongée dans le Grand Art musical qui consiste à subvertir le répertoire pour faire œuvre. A découvrir, puis à réécouter, tant il semble y avoir ici de secrets, à découvrir au fil des écoutes successives.

Xavier Prévost

Partager cet article
Repost0
17 août 2017 4 17 /08 /août /2017 19:07

Timuçin Şahin (guitare), Tom Rainey (batterie), Christopher Tordini (contrebasse), Cory Smith (piano)

Brooklyn, 23 juin 2016

Between The Lines BTLCHR 71243 / Socadisc

 

Dès la première écoute de ce disque, et alors que j'ignorais tout de ce guitariste turc devenu new yorkais après des années de formation aux Pays-Bas, j'ai pensé à Marc Ducret. Et pas seulement parce qu'il joue de la guitare fretless (et aussi de la guitare à double manche) comme notre génial compatriote ; ni parce que, comme lui, il a côtoyé Drew Gress, et Tom Rainey. Après investigations diverses sur la toile, j'ai constaté que, dès ses précédents disques, des chroniqueurs d'un peu partout (États-Unis, Pologne, Pays-Bas....) avaient fait le même rapprochement. Cela ne constitue pas en soi la force d'une identité ou d'une singularité, mais rappelle que, dès que l'on s'engage sur le chemin d'une musique exigeante, qui déconstruit et reconstruit en permanence la forme, les rythmes, les phrasés, la variété des timbres et des expressions, et l'horizon sans fin des possibles de l'improvisation, on aborde aux mêmes territoires. La musique de ce groupe est mystérieuse, elle chemine de passerelle en passerelle, mais toujours avec la force d'une évidence qui nous dirait, en un murmure, c'est là le chemin. Il faut le suivre, c'est passionnant ; et ne pas manquer d'y revenir car chaque écoute dévoile de nouvelles perspectives. À découvrir donc, et d'urgence, d'autant que tous les membres du quartette sont au même diapason de liberté, d'inventivité et d'audace.

Xavier Prévost

Partager cet article
Repost0
16 août 2017 3 16 /08 /août /2017 14:43

Aruán Ortiz (piano solo)

Zurich, 3-4 décembre 2016

Intakt Records CD 290/2017 / Orkhêstra International

 

Dans la fantaisie graphique de son intitulé, l'album porte la marque d'une ambiguïté assumée : cette musique cubaine (en ce que son auteur-interprète est cubain) est aussi cubiste, en cela qu'elle porte la marque de ce mouvement artistique qui, à l'orée du XXème siècle, bouleversa les arts. Dès la première plage, le décor est dressé. L'accentuation rythmique renvoie à ce qui faisait fureur, et déclenchait de furieuses polémiques, en 1913 autour du Sacre du printemps. Dans la minute qui suit, ce premier titre bifurque vers une claudication 'à la Monk' (cubiste s'il en fut !). Et l'on entend dans le déroulement de la musique, plage après plage, ce bouleversement des formes et des perspectives qui signa l'essor plastique du mouvement cubiste. Ici le discontinu règle son compte à la sacro-sainte linéarité de manière jubilatoire. Cubaine, cette musique l'est peut-être dans le lancinement rythmique qui la meut parfois ; mais le rythme est ici savamment dévoyé, pour échapper à trop de conformité. Et la réussite de ce disque pourrait bien résider dans ce qu'il nous donne à sentir, dans l'abrupte rugosité du cheminement musical, la matérialité de la pensée même. C'est une sorte de voyage initiatique en terre d'inouï, une aventure intellectuelle, sensuelle et sonore à vivre et revivre (car le disque ne livre pas tous ses secrets à la première écoute). Magistral !

Xavier Prévost

 

Un court extrait de chaque plage en suivant ce lien :

http://www.intaktrec.ch/player_intakt290.html  

Partager cet article
Repost0
15 août 2017 2 15 /08 /août /2017 16:36

Deux disques ont paru simultanément au début de l'été, deux trios sous ce label aventureux, deux conceptions distinctes de la liberté musicale, unies par leur différence même. Les musiciens des deux trios ont, entre eux, des connivences antérieures et croisées, mais chacun des deux CD relève d'une démarche distincte.

ALEXANDRA GRIMAL/BENJAMIN DUBOC/VALENTIN CECCALDI

«Bambú»

Alexandra Grimal (saxophones ténor & soprano, voix), Valentin Ceccaldi (violoncelle), Benjamin Duboc (contrebasse, voix)

Malakoff, 24-26 mai 2015

Ayler Records AYLCD – 152 / www.ayler.com

Un avant-ouïr

http://www.ayler.com/grimal-duboc-ceccaldi-bambu.html

 

Autour d'Alexandra Grimal, qui improvise aux saxophones, chante et lit très librement des fragments de textes du plasticien italien Giuseppe Penone (Respirer l'ombre, Ecole Nationale Supérieure des Beaux-Arts, 2009), la contrebasse de Benjamin Duboc et le violoncelle de Valentin Ceccaldi tissent des voix concertantes, dans la tension vive de l'instant. Les échappées solitaires, quand elles surviennent, ne sont qu'un moment d'une histoire collective, d'un geste commun, sorte de mains tendues vers une beauté qui se dérobe à peine avant d'advenir. La prise de son, très soignée, révèle la texture de chaque timbre avec une sorte d'immédiateté charnelle, totalement en phase avec le propos du trio, qui est aussi celui de l'artiste cité en référence, dans son rapport sensuel avec les œuvres de la nature, qui deviennent ainsi œuvres de l'art. Cette expérience musicale et sonore est en tout point fascinante : il suffit de s'y plonger sans réserve.

 

DAUNIK LAZRO/JEAN-LUC CAPPOZZO/DIDIER LASSERRE

«Garden(s)»

Daunik Lazro (saxophones ténor & baryton), Jean-Luc Cappozzo (trompette & bugle), Didier Lasserre (batterie)

Luzillé, 17-19 juin 2016

Ayler Records AYLCD – 150 / www.ayler.com

Un avant-ouïr

http://www.ayler.com/lazro-cappozzo-lasserre-gardens.html

 

Le trio rassemblé autour de Daunik Lazro procède d'une démarche radicalement autre, mais pas moins radicale. Trois improvisations collectives sont encadrées de compositions appartenant à l'histoire du jazz. Elles sont signées Duke Ellington (l'inoxydable Spohisticated Lady, et le plus secret Hop Head, de 1927, dans une version très très libre....), John Coltrane (Lonnie's Lament) et Albert Ayler (Angels). En deuxième plage se glisse un beau thème de Jean-Luc Cappozzo, déjà portée au disque : Joy Spirit. L'esprit de liberté tend à prévaloir, à l'extrême, qu'il y ait un support thématique ou que l'on évolue en terrain non balisé. La palette est large, du lyrisme le plus retenu à cette expressivité tonitruante dont le free jazz a ouvert la voie. Les nuances sont infinies (Ah les cymbales de Didier Lasserre !), et chaque instrument fait chanter tous les ressorts de sa dynamique la plus large. Au total, plus de confidences que de cris, mais toujours dans l'expressivité la plus intense. Et cette primauté de l'expression fait tout le prix de ce disque, comme du premier cité.

Xavier Prévost

 

Partager cet article
Repost0
13 août 2017 7 13 /08 /août /2017 09:36

Les poilus de Harlem, l’épopée des hellfighters dans la grande guerre.

Thomas Saintourens.

Ed Tallandier.

Ce 1er janvier 1918, les brestois entendent une drôle de version de la Marseillaise. Ses interprètes ? Un big band américain, dirigé par Jim Europe, qui vient juste de débarquer au sein d’un régiment uniquement composé d’engagés noirs, le 15ème d’infanterie de la garde nationale de New York. La formation apportera un soutien moral aux troupes participant aux combats, donnant des concerts dans une vingtaine de villes de garnison et aura son heure de gloire à Paris en se produisant au théâtre des Champs-Elysées et au jardin des Tuileries. Son chef, James Reese Europe troquera même sa baguette pour le fusil sur le front des combats et y sera  victime des gaz allemands. Considéré comme un héros, il aura atteint l’objectif artistique et politique qui avait été fixé par son « patron », l’avocat (blanc) William Hayward :  «  donner au jazz ses lettres de noblesse sur le vieux continent ». Quand il a été enrôlé en 1916, Jim Europe a posé ses conditions à son « employeur » qui souhaitait, par cet engagement de jazzmen, aux côtés d’ouvriers et d’employés mais aussi d’avocats et de sportifs, populariser son régiment. Musicien connu et respecté à New-York ( un enregistrement avait été réalisé en 1914 dont un titre, Castle House Rag  ouvre l’histoire des Big Bands, coffret du à André Francis et Jean Schwarz. Le chant du monde, 2006) il avait obtenu que sa formation comprenne au minimum 44 musiciens et qu’ils soient bien rémunérés, allant même jusqu’à Porto-Rico pour dénicher des interprètes de haute volée. Rentré sur le sol natal , le big band parade devant 250.000 personnes dans Manhattan le  17 février 1919 au milieu des rescapés de la Grande guerre de ce 369 ème RIUS. Le début d’une reconnaissance. La formation, baptisée «   Lieut.James Reese Europe and  His Famous 369th Infantry Band » plus connue sous le nom de « Hellfighters Band » (ndlr : surnom qui leur avait été attribué par les soldats allemands en hommage à leur vaillance) effectue une tournée de dix semaines et enregistre douze albums (la compilation de Francis-Schwarz propose un titre, Russian Rag, composition de Rachmaninoff, gravé en février 1919). Reste que  la ségrégation sévit toujours aux Etats-Unis. « Les héros redeviennent des « negroes », souligne Thomas Saintourens, auteur de cette passionnante épopée des « Poilus de Harlem ». L’année 1919, précise-t-il, est « l’année-record des lynchages aux Etats-Unis, 83 morts dont 77 noirs et au moins dix vétérans de l’armée.  Jim Europe lui-même ne profitera pas longtemps de sa gloire : il meurt en mai 1919 à Boston, atteint d’un coup de couteau donné par un de ses musiciens qui s’estimait maltraité.
Jean-Louis Lemarchand

 

Partager cet article
Repost0