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À l’occasion de la sortie du nouvel album de l’Oudiste tunisien Anouar Brahem, les DNJ ont rencontré l’une des figures les plus marquantes du label ECM. Anouar Brahem ne cesse de jeter des ponts entre les différentes cultures. IL a contribué à cette ouverture de la musique savante arabe à d’autres horizons musicaux et ses rencontres avec les musiciens venus du jazz restent aujourd’hui encore comme des modèles de syncrétisme auquel il imprime une  forte dimension poétique. A 57 ans Anouar Brahem qui vit à côté de Carthage, pas loin de Sidi Boussaïd, fait déjà figure de légende dans son pays.

 

DNJ : Le choix des musiciens dans votre nouvel album : choix librement consenti ou choix imposé par le label ?

 

Anouar Brahem : Ce n’est absolument pas un cahier des charges et en même temps ce n’est pas non plus librement. C’est ce qui m’est imposé par la musique qui surgit. Quand je commence à travailler sur un disque, je ne pars pas avec une idée d’orchestration préétablie. Cela vient à mesure que la musique surgit. Je commence toujourss par des ébauches, des premiers jets et c’est au fur et à mesure qu’elle se met à sonner que cela me donne des idées d’orchestration

 

DNJ : Vous partez au départ de trames mélodiques ?

 

AB : Oui c’est généralement  la seule chose que je peux ou que je sais faire : partir de fragments de thèmes. Et c’est en commençant par là que je peux arriver à l’instrumentation. Et l’instrumentation c’est la chose que je mets le plus de temps à décider. C’est pour moi comme l’étalonnage dans le cinéma et les instrumentistes sont comme des acteurs. Quand on me demande, dans un festival par exemple de jouer avec untel ou untel, je suis dans l’incapacité d’écrire pour une formation donnée ou imposée.

 

DNJ : Vous parlez de cinéma, et au cinéma il y a des castings. Est ce qu’il y a des musiciens avec qui vous avez essayé de livrer votre musique et avec qui la  magie ne s’est pas produite ?

 

A.B : C’est vrai il y a beaucoup de musiciens avec qui je souhaiterai travailler et cela ne marche pas forcément parce que je n’ai pas ressenti que leur rôle était important dans ce que je voulais jouer. Mais lorsqu’il s’agit de faire un album cela ne m’est jamais arrivé. D’ailleurs on a pas le droit à l’erreur avant de rentrer en studio. Lorsque l’on fait appel à des musiciens on fait appel à des personnalités très différentes. De gens qui ont un vrai background et c’est cela qui est très stimulant, les choses peuvent ainsi sonner de manière différente.

 

DNJ : pourquoi avoir choisi la clarinette basse en l’occurrence ?

 

A.B : Pour ce projet j’étais parti un peu comme ça, à partir de trois petits thèmes, des fragments mélodiques. J’avais trouvé que dans ces thèmes il y avait quelque chose de différent par rapport à ce que j’avais fait auparavant. Ces thèmes m’avaient donné des indications instrumentales. Je savais que j’avais besoin d’une contrebasse, de percussions orientales, de l’oud bien sûr et d’un 4ème instrument mélodique mais je ne savais pas si je voulais un instrument à vent ou un archet . Mais j’avais de toute façon l’idée d’un quartet. Je pensais vaguement au violon oriental. Manfreid (Eicher) m’avait envoyé un disque de Norma Winstone qui jouait avec Klaus Gesing et cela m’a donné un déclic. Comme j’avais déjà joué avec John Surman et que l’alliage m’avait déjà plu, j’en ai parlé à Manfreid qui m’a encouragé à faire une répétition avec Klaus. Cette répétition s’est passée comme une lettre à la poste. Les thèmes sonnaient merveilleusement bien.

Pour la basse s’est finalement orienté vers une basse électrique alors qu’au début je voulais une contrebasse. Manfreid m’a fait écouter un disque où jouait Bjorn Meyer et le choix s’est finalement imposé de lui-même. Je l’avais déjà rencontré aussi mais j’avoue que je n’était pas très convaincu au départ. Mais en le réécoutant j’ai finalement été de plus en plus séduit par l’idée. Et puis Manfreid est un vrai « musicien » avec qui je parle beaucoup et il est de très bon conseil car il connaît bien la musique et ma musique. Il n’a jamais été dans l’idée d’imposer un casting et de plus je suis bien trop jaloux de mon indépendance. C’est vraiment le fruit d’un échange entre nous qui a abouti à cette configuration.

 

DNJ : Ce sont des musiciens qui se situent beaucoup dans l’écoute et beaucoup de respect du silence. C’est difficile d’arriver à ce que les musiciens respectent cette place du silence ?

 

A.B : Oui, cela demande une très forte implication des gens que l’on associe au projet. En tant qu’interprète moi-même je me mets au service de l’univers de la musique et j’essaie de donner des indications pour que les musiciens s’en inspirent. Après c’est leur talent qui fait le reste.

 

DNJ : Etes vous très directif ?

 

A.B : Je peux l’être car je suis très soucieux du résultat final. Au début j’avais tendance à la laisser faire surtout quand les musiciens venaient de culture différente. Les musiciens avec qui je jouais avaient tendance à improviser très « jazz » et petit à petit cela m’a de moins en moins intéressé. Mais la liberté des musiciens est importante et c’est un équilibre fragile parce que si vous êtes trop directif vous bloquez la spontanéité du musicien. Il faut donc arriver à l’amener à quelque chose qui nous paraît en tant que compositeur correspondre à l’univers demandé par la pièce mais qu’en même temps ils se sentent libres dans leur interprétation. C’est une alchimie difficile à trouver.

 

DNJ : Dans cet album, vous parvenez à diriger tout en restant en retrait. Par exemple dans le morceau éponyme, « The Astounding eyes of Rita » vous laissez Klaus se mettre très en avant tout en dirigeant « en retrait ». Vous avez cette façon de laisser l’espace respirer….

 

A.B : C’est un  reproche qui m’a souvent été fait par le public tunisien. Ainsi lorsque je jouais l’album «  Le pas du chat noir » en concert, les gens venaient surtout pour m’écouter et ils  étaient déçus que je sois en retrait.

 

DNJ : Vous parlez de l’accueil du public Tunisien. Vous a t-on déjà fait le reproche de vous écarter de la musique arabe dite « savante », de jeter les ponts entre plusieurs musiques et de faire sortir l’Oud de son carcan traditionnel ?

 

A. B : Bien sûr quand j’ai commencé j’ai été considéré comme subversif et déjà bien avant que je ne joue avec des musiciens venant d’horizons divers. Au début je me suis jeté à l’eau en proposant des musiques instrumentales ce qui en matière d’Oud était alors une bizarrerie. Donner des concerts de Oud en solo était inhabituel. Même si je suis quelqu’un de profondément imprégné de la tradition et passionné par la musique ancienne, il n’empêche que lorsque j’ai proposé mes propres compositions j’étais en rupture avec cette conception traditionnelle. Ce n’était pas bien vu. Au début cela a suscité à la fois de l’enthousiasme avec des formules qui me font un peu rigoler aujourd’hui et qui parlaient du « renouveau tant attendu ». Mais à l’inverse il y avait aussi des réactions beaucoup plus critiques. Mais aujourd’hui le public tunisien me connaît depuis plus de trente ans et c’est en Tunisie que j’ai le public le plus large et le plus important. Et puis aujourd’hui tout le monde fait ça, joue sur ce terrain-là et ce n’est plus une bizarrerie. Mais les gens ont la mémoire courte. Ceux qui me reprochaient de jouer comme ça ont oublié qu’il y a 50 ans Mohamed Abdel Wahab qui est considéré comme l’un des maître de la musique arabe avait lui aussi introduit une nouvelle instrumentation comme le violon qui au départ est un instrument de musique européenne et qui désormais a prit une place importante dans la musique arabe. Mais finalement, l’auditeur a une capacité d’adaptation assez rapide.

 

DNJ : Est ce quelque chose d’important dans votre musique cette dimension interculturelle ?

 

A.B : C’est une vielle histoire, vous savez. Ce que l’on nomme « world musique remonte à la nuit des temps. Les musiques se sont toujours fécondées. Les organologues nous disent que l’instrument de musique est l’objet culturel qui a le plus voyagé. Je n’ai pas le sentiment de faire quelque chose de particulier. Un compositeur intègre tout ce qui l’entoure et l’intègre à son propre vocabulaire. Moi je suis né à Tunis et j’étais passionné de musique traditionnelle. J’étais au Lycée Carnot qui est un lycée français et j’étais passionné de Oud. Il se trouve qu’en face du lycée Carnot il y avait le conservatoire où j’allais étudier les maîtres de la musique classique. A côté du Lycée Carnot il y avait aussi la maison de la culture Ibn Rachiq ou l’on regardait les films de ciné club avec Godard, Bergman et ensuite on allait chez les copains où l’on écoutait du Ferré et du Brel et je circulais naturellement d’un univers à un  autre dans ce Tunis. Sans compter la radio qui était pour moi une boîte magique et une source d’émotion incroyable. C’est ainsi que depuis mon plus jeune âge, je me suis laissé aller à ce  voyage de l’écoute et de la découverte. Bien sûr tout le monde a des influences mais les influences ne sont intéressantes qu’à partir du moment où vous les assimilez complètement, qu’elle font partie de vous. Si vous lisez un livre d’un écrivain indien ou anglais il fait partie de votre patrimoine et si vous écrivez vous-même cela ressortira d’une manière ou d’une autre.

 

DNJ : Etes vous inquiet de la tentation identitaire très forte dans le monde ?

 

Je suis très sensible à l’idée de diversité. Je crois profondément que la diversité stimule la créativité. Je n’oublie pas que la culture arabe était à son âge d’or une culture ouverte traversée d’influences Perses, Turkmènes, des Européens, des Chrétiens, des Africains. Je crois beaucoup à cette idée de diversité mais je suis aussi conscient que l’on ne fait pas en tant que créateur, de la musique qu’avec de belles ou de bonnes intentions. Quand je crée je n’essaie pas d’être autre chose que moi même. Quand au repli identitaire je n’y crois pas trop. Je crois que l’on confond les problèmes d’ordre politique avec les problèmes d’ordre ethniques ou religieux. Les gens ont une faculté extraordinaire d’adopter les choses qui leur sont extérieures. Je crois  que tout le monde s’est approprié internet même dans les régimes les plus totalitaires par exemple. Bien sûr il y a toujours des groupuscules qui se ferment à toute communication avec le monde extérieur. Ils sont heureusement très minoritaires. Moi j’ai au contraire le sentiment que la grande majorité s’ouvre à l’exterieur, abolit les frontières.

 

DNJ : D’ailleurs à l’inverse les musiciens avec qui vous jouez montrent à leur tour leur faculté d’adoption de la musique arabe

 

Oui. Vous savez, j’aime beaucoup les frontières parce que ce soNt des lieux de passage et d’échange.

 

DNJ : Il y a dans votre musique une force narrativité, une faculté à se situer dans le conte. Etes vous un raconteur d’histoire ?

 

A.B : Ce n’est pas tout à fait faux même si je ne le fait pas consciemment. Dans la musique on doit inventer les mots, à la différence de la littérature. En musique le conte est abstrait mais j’accepte bien l’idée que les pièces soient des petites histoires, des fragments de contes.

 

DNJ : Vous dites souvent que vous avez une relation forte avec vos maîtres. Avez-vous vous-même des disciples ?

 

Malheureusement non. Effectivement j’ai eu un maître Ali Sriti, mon professeur au conservatoire. A la fin de mes études j’ai frappé à sa porte pour qu’il continue à m’enseigner Nous avons passé ainsi 4 années où tous les jours je passais des heures chez lui et où il m’enseignait encore. On a pu ainsi approfondir tout ce que nous avions abordé un peu superficiellement. J’ai eu cette chance d’avoir la disponibilité de mon maître. Aujourd’hui la notion du temps est si contraignante que cela ne serait plus possible. À l’époque les gens avaient le temps pour transmettre. Et aujourd’hui comme je suis perfectionniste avec moi-même et que mon statut de musicien m’amène à voyager beaucoup, le temps qu’il me reste de libre, je le consacre à composer. Pas à enseigner. Et je le regrette vraiment. Mais au départ c’est surtout que je ne me voyais pas enseigner dans les institutions comme les conservatoires parce que je n’étais pas d’accord avec leur façon d’aborder les choses. Mais je cours après le temps. Par ailleurs il faut aussi que le maître trouve ses élèves. Mais j’ai conscience que transmettre et enseigner est aussi quelque chose de fondamental pour évoluer soi-même.

 

DNJ : Avez-vous aujourd’hui un rêve de musicien ?

 Hier j’étais avec un ami et je lui ai dit, mon rêve serait d’arrêter la musique pendant un ou deux ans et de voyager pour aller écouter de jeunes musiciens, prendre le temps pour lire et pour voir des films. Je crois qu’un artiste ou même tout individu a besoin de se ressourcer et de vivre des chocs émotionnels. J’ai un peu la hantise de rentrer dans une espèce de routine . C’est le plus grand danger. On peut voyager, changer de public tous les soirs mais j’ai cette crainte de m’installer dans cette routine là. Il n’y a pas spire pour un artiste. Ce qui nous sauve toujours c’est le défi, la fraîcheur, avoir de l’envie. Le danger c’est de parvenir à maintenir les mêmes envies et les mêmes rêves de l’enfance. Maintenir cela intact. Parce que finalement on ne fait que puiser en soi-même.

 

Propos receuillis le 30/09/2009 par Jean-Marc Gelin

 

 

Biographie ( Wikipedia)

À l'âge de dix ans, il rejoint le Conservatoire national de musique de Tunis et commence à jouer dans des orchestres à l'âge de qunize ans. Joueur de oud, il compose pour son instrument et diverses formations (en particulier du jazz). En 1981, il s'installe pour quatre ans à Paris, période pendant laquelle il collabore avec Maurice Béjart et compose de nombreuses œuvres originales, notamment pour le cinéma tunisien.

Entre 1985 et 1990, de retour en Tunisie, il poursuit son travail de composition et, par de nombreux concerts, acquiert une notoriété publique. En 1987, il se voit confier la direction de l'Ensemble musical de la ville de Tunis et, en 1988, ouvre le Festival international de Carthage avec Leilatou tayer. Tunis Hebdo écrira : « Si nous devions élire le musicien des années 80, nous choisirions sans hésiter Anouar Brahem ». En 1990, il s'envole pour une tournée aux États-Unis et au Canada et, en 1992, est appelé à concevoir et à participer activement à la création du Centre des musiques arabes et méditerranéennes installé au Palais Ennajma Ezzahra du baron d'Erlanger à Sidi Bou Saïd.

Outre ses propres albums, il écrit aussi des musiques de films et fait partie, avec le libanais Rabih Abou-Khalil, de ce courant de la musique contemporaine qui réunit musique arabe et occidentale. Ce « maître enchanteur » qui crée « une musique à la fois totalement ancrée dans une culture ancestrale hautement sophistiquée et éminemment contemporaine dans son ambition universaliste » a joué et enregistré avec de grands noms du jazz contemporain tels que Jan Garbarek, Dave Holland, John Surman, François Couturier, Jean-Louis Matinier ou Richard Galliano.

En 2006, juste après le conflit israélo-libanais, Anouar Brahem passe derrière la caméra et réalise son premier film documentaire baptisé Mots d'après la guerre. Le film se situe au Liban et s'articule comme un récit autour d'entretiens recueillis auprès d'artistes et intellectuels libanais au lendemain du cessez-le-feu intervenu après la guerre de l'été 2006 entre Israël et le Liban.

  • Barzakh : Anouar Brahem (oud), Béchir Selmi (violon), Lassad Hosni (perc), ECM 1432, 1991
  • Conte de l'incroyable amour : Anouar Brahem (oud), Barbaros Erköse (cl), Kudsi Erguner (nay), Lassad Hosni (bendir et dabourka), ECM 1992
  • Madar : Jan Garbarek, Anouar Brahem (oud), Ustad Shaukat Hussain (tablâs), ECM 1994
  • Khomsa : Anouar Brahem (oud), Richard Galliano (acc), François Couturier), Jean-Matrc Larché (saxophone soprano), Béchir Selmi (violon), Palle Danielsson (cb), Jn Christensen (dm), ECM 1995
  • Thimar : Anouar Brahem (oud), John Surman (clarinette basse et saxophone soprano), Dave Holland (contrebasse), ECM  1998
  • Astrakan Café : Anouar Brahem (oud), Barbaros Erköse (clarinette), Lassad Hosni (bendir et darbouka), ECM 2000
  • Charmediterranéen : ONJ - Directed by P. Daminai - w/ Anouar Brahem and Gianluigi Trovesi, ECM 2002
  • Le Pas du Chat Noir : Anouar Brahem (oud), François Couturier (piano), Jean-Louis Matinier (accordéon), ECM 2002
  • Vague (édition disponible uniquement en France et en Belgique) : Une sélection des plus belles mélodies d'Anouar Brahem,2003
  • Le Voyage de Sahar : Anouar Brahem (oud), François Couturier (piano), Jean-Louis Matinier (accordéon), ECM 2006
  • The Astounding Eyes of Rita : Anouar Brahem (oud), Klaus Gesing (clb), Björn Meyer (b), Khaled Yassine (darbouka, bendir), ECM 2009

 

 

 

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