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Editions LE MOT ET LE RESTE
Avril 2010, 452 pages.
www.atheles.org/lemotetlereste



Rendons hommage à l’entreprise titanesque d’Aymeric Leroy qui a réussi, après de nombreuses années consacrées aux musiques progressives, un travail d’analyse critique exhaustif, à partir de recherches historiques fouillées.
A la lecture de cette somme, véritable « labour of love », vous saurez tout sur ce mouvement complexe qui a commencé en 1969 : plus de quarante années d’activité pour plus de soixante groupes dans le monde, en Europe essentiellement et surtout en Angleterre, depuis l’acte fondateur de KING CRIMSON (KC pour les intimes) avec l’extravagant Robert Fripp aux commandes du sensationnel « 21st Century Schizoïd man » ( Chapitre « A king is born »).
Le parti pris est chronologique et non thématique pour mieux couvrir et cerner une réalité complexe : de la parfaite adéquation entre artistique et commercial des premières années, à l’apogée (Effervescence 1970/ Masterworks 1972), au déclin, (1978 Annus horribilis) et autres soubresauts des années 80 (Survival), jusqu’à l’actualité de la dernière décennie du XXème siècle (Revival).
La conclusion ne laisse aucune place au doute, se concentrant sur l’héritage de cet âge d’or dans notre période actuelle troublée et confuse pour la création.
Le lecteur trouve la perspective nécessaire, et parcourt, selon la hiérarchie mise à disposition  l’histoire du rock, véritable et incessant combat.
Les grands groupes sont évoqués longuement : KC, YES, GENESIS (celui de Peter Gabriel), JETHRO TULL, ELP, VAN DER GRAAF GENERATOR: tous les grands disques ont une histoire passionnante, chaque album est analysé précisément avec ses principaux titres, une prise en compte de la symbolique très riche, des « messages » littéraires ou visuels (les pochettes de Roger Dean, plus démentielles les unes que les autres, essentielles pour entrer dans l’univers de YES !).
Les principales caractéristiques sont commentées avec pertinence et ainsi apparaît en pleine lumière ce que l’on avait pu ressentir confusément : comment et pourquoi toutes ces musiques sont reliées entre elles. Ce livre est un formidable document sociologique sur la fin des « trente glorieuses », un retour sur une époque révolue aujourd’hui.
Comme le pense l’Anglais Nick Hornby, grand amateur de football et de musiques rock, auteur de « High Fidelity », la notion de « fan » est essentielle dans l’évolution de la musique anglo saxonne, dès le blues boom de la scène britannique en 1965-1966.

Un préambule limpide et un chapitre passionnant sur le Protoprog, donnent les principales  clés sur les origines (britanniques) de ce courant avec les Beatles de 1967 et leur concept album « Sgt Pepper’s Lonely Hearts Club Bands », Cream, trio d’instrumentistes impressionnants, mais aussi Procol Harum, The Moody Blues, les Who (« Tommy »), Pink Floyd (« Ummagumma », « Meddle » et « Live at Pompeï »), Traffic.
De l’autre côté de l’Atlantique, on observe un certain parallélisme dans l’orientation de groupes en recherche :  Buffalo Springfield et ses compositions sophistiquées, The Doors, l’iconoclaste Zappa (le plus ambitieux dans ses choix et appartenances musicales).
Ce formidable paysage musical revit sous nos yeux. L’amateur un tant soit peu éclairé et attentif, comprend comment les pièces du puzzle de son affectivité musicale ont pu s’emboîter. Aymeric Leroy aide nombre d’entre nous à prendre conscience de ce qui a pu engendrer cette prédilection pour le rock progressif. Comme une psychanalyse qui révèle les ressorts d’une addiction. Il devient enfin plus évident de saisir ce qui nous a transporté dans ces musiques. Cette époque respirait l’aventure, la rébellion, une recherche de spiritualité intense, les groupes partaient vers des horizons inconnus, avec des fulgurances inspirées, clairement expérimentales, un sens de l’accroche et un esprit ludique tout à fait jubilatoires. Ce qui n’excluait pas des délires mystico-philosophiques.
Non moins passionnant est le rapport compliqué et pas toujours fraternel avec les autres musiques savantes, complexes que sont le classique et le jazz. C’est une tentative assez unique dans l’histoire musicale et aussi une tentation utopique de fondre les genres, de s’unir dans l’improvisation, de souligner prouesses instrumentales et virtuosité du chant, de réunir et réconcilier enfin ces deux aspects tout à fait complémentaires de la musique, de sortir du formatage commercial (suites épiques de plus de 20 minutes), de créer des compositions aussi urgentes et lointaines à la fois : symphonisme « mellotronesque », échappées lyriques de guitares, orgues dégoulinant, « crescendo de l’intimisme acoustique au maximalisme électrique ». Chaque concert, chaque album est une cérémonie d’initiation dont le public ne ressort pas indemne.
Il est déterminant de savoir pourquoi on aime les choses. I know what I like and I like what I know  du Genesis de “Selling England by the Pound”.
 Ajoutons qu’en dépit de la passion absolue que porte l’auteur, spécialiste reconnu, entre autre, de l’Ecole de Canterbury, ses jugements ne sont jamais complaisants : les groupes ou les personnalités de certains leaders apparaissent avec parfois une brutale crudité. Il sait montrer les contradictions internes, les vertiges mégalo de certains leaders…. C’est une lecture sincère, passionnée et objective que nous fait partager Aymeric Leroy : s’il ne peut fouiller dans ses souvenirs -il est beaucoup trop jeune pour avoir vécu cette période de l’intérieur- il en a acquis une connaissance réelle, par la lecture et une écoute méticuleuse. Il ne rachète pas des petits bouts de sa jeunesse, voire des pans entiers au petit bonheur de la pop et de la prog, mais il sait en parler comme un véritable spécialiste.
Ce livre de la très intéressante maison d’éditions Le Mot et le Reste comblera tous les amateurs de musiques sans œillères. Quant à ceux qui sont déjà convaincus et adeptes de ce rock progressif populaire, émancipateur, évolutif, post moderne, ils saisiront mieux d’où peut venir cet intérêt jamais démenti, cet amour sans faille pour cette musique originale.
Merci donc pour ce Rock progressif éminemment salutaire, indispensable dans toute bibliothèque de mélomane. Jalon de l’histoire musicologique de la fin du XXème siècle,  ce livre permet de surcroît d’apprécier les créations actuelles, à l’aune d’un passé proche ; on peut ainsi mieux suivre ce qui se fait aujourd’hui, sans état d’âme et nostalgie.

SOPHIE CHAMBON

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