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À l’occasion de la sortie de son dernier album  «  Birds requiem » nous avons rencontré Dhafer Youssef. Je joueur d'Oud et chanteur Tunisien est revenu pour nous sur sa vision de la musique, sur son chant et sur ses inspirations Soufie ou plutôt devrions-nous dire mystiques.

Naviguant entre la france, la Tunisie, l'Autriche, la Turquie ou la Norvège, c'est un Dhafer Youssef citoyen du monde serein et tranquille que nous avons rencontré.

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Que représente cet album pour toi dans ta discographie

 

DY : C’est un moment de mon évolution personnelle. Chaque album est une étape. Je le trouve que c’est l’album du commencement de ma maturité. Comme artiste et surtout comme être humain. Un artiste n’est pas divisé entre son travail d’artiste et son travail,d’être humain. Les deux se confondent. Cet album est arrivé à un moment où je me suis senti obligé de travailler avec ces musiciens-là. Mais je ne sis pas dans une démarche où je fais un album par besoin de me justifier en tant qu’artiste.

 

DY : Tu évoques une dimension cinématographique de ton travail. Pourquoi ?

Je pense ma musique comme évocatrice d’images. En tout cas c’est comme cela que je compose, en voyant des cènes qui se passent dans un théâtre ou dans un film. Mais il y a une suite dans l’album, une sorte de leitmotiv.

 

Quelles étaient les images que tu avais en tête ?

 

DY : Je sortais d’une période où ma mère était en très mauvaise santé. Du coup j’étais très mélancolique. Pas triste mais j’étais entrain de dire au revoir à ma mère sans réellement savoir si elle allait me quitter demain ou après-demain. Cela m’a donné une force incroyable. Un peu comme si je prenais l’humanité de ma mère pour me renforcer. UN peu comme boire chaque gorgée de vin, chaque goutte de bonheur que je voulais dédier à ma mère mourante. Mais en même temps je ne voulais pas vraiment lui dédier l’album parce que je sentais que je l’avais déjà fait.

 

Quand tu écris Hyme to the absent, c’est en référence à ta mère ?

 

DY : Depuis le moment où tu a s eu le master , j’ai changé le titre. Il s’appelle maintenant Sweet blasphemy ( Doux Blasphème). Mais je ne voulais pas être trop direct dans cet hommage à ma mère. Je ne veux pas évoquer directement et imposer une idée ou des images à celui qui écoute. Je veux qu’il se sente libre d’imaginer ce qu’il veut.

 

Il pourrait donc n’y avoir aucun titre à tes morceaux ?

 

DY : Exactement . mais pourquoi ce titre ? J’étais inspiré par un livre d’Elik Shafak ( écrivaine turc). Elle a écrit beaucoup de livres très intéressants et notamment « Soufi mon amour » qui s’inspire notamment de Roumi, le prédicateur persan ( 1207-1273) qui est à l’origine du soufisme. Je chante dans ce titre un texte d’Abbû Nouwâs qui parle du vin

 

 

 

 

 

D’où le caractère blasphématoire

 

DY : Je suis né en Tunisie, un pays musulman, qui prend la voie de le devenir de plus en plus. Pourtant ma foi n’est pas seulement islamique, mes rêves ne sont pas l’Islam ou la religion en elle-même. Je vis sur ce fil étroit entre le monde de ma famille, de maa nation et l’autre partie qui est mon monde intérieur.

 

 

 

Tu parles de la distinction entre religion et mysticisme ?

 

DY : Pour beaucoup je fais juste de la musique soufie avec un peu de jazz, de classique, d’orient etc… Mais au final je ne suis pas Soufi, même si cela l’intéresse énormément. Et cela même si l’idée de ce disque est dédiée à un maître soufi. Mais je ne suis pas au service de ce maître. Je me sens très libre. Ce qui m’intéresse dans le soufisme ce n’est pas la religion mais la mystique. C’est cela qui m’intéresse chez Coltrane par exemple. Je me fiche de savoir si c’est spirituel ou pas, je veux juste que les gens s’en fassent quelque chose de très personnel, très intime, mystique ou pas.

Dans ma vie de tous les jours je suis quelqu’un de très nerveux, je cours partout, je passe ma vie à bouger. Mais dans la musique c’est une deuxième nature qui s’exprime. Dès que je joue je passe dans un  état second. Dans la vie nous avons toujours besoin de nous revendiquer. On est toujours en compétition avec les autres. Mais avec la musique je n’ai jamais ressenti cela. La musique est pour moi, source de zénitude.

 

 

 

Il y a dans l’album une vraie rencontre, celle avec Hüsnü Selendirici, le clarinettiste

 

DY : C‘était pour moi une vraie révélation. C’est pour moi, la voie de Dieu. J’ai entendu parler de lui il y a quelques années, ensuite j’ai eu l’occasion de l’écouter et ce fut pour moi un vrai choc. Il a un trio qui s’appelle Taksim Trio. C’est une sorte de maître aussi pour moi. Il a un son incroyable qui fait que tout le monde pense qu’il joue de la clarinette basse. Sa clarinette et ma voix parviennent, je pense à créer un son unique. On est un peu comme des hirondelles qui s’envolent ensemble.

 

 

 

 

Ta voix est incroyable. Tu montes dans des aigus hallucinants. Est elle enregistrée en l’état ou y a t-il du mixage ?

 

DY : Non, il n’y a rien. C’est celle que tu entends en concert.

 

Comment arrive t-on à une telle liberté vocale ? Tu travailles beaucoup ta voix ?

 

DY : Oui lorsque j’étais jeune. Mais maintenant je dois avouer que je ne le fais plus. Par contre je fais attention, à bien dormir, à bien m’alimenter.

 

 

 

Comment as-tu appris à chanter

 

DY : Je viens d’une école coranique et ensuite j’ai fait des chants islamiques. J’ai aussi fait pas mal de mariages avant de suivre ma propre voix. Je suis allé au conservatoire durant 1 an. Il y avait un professeur de chant. J’ai quitté la salle au bout d’une heure. Tout simplement parce que les professeurs essayaient de m’enseigner quelque chose qui me faisait physiquement mal. Ce que je chante aujourd’hui, dans les notes très aigues me vient naturellement, sans aucune souffrance.

 

 

 

Mais c’est dans les Madrassas que tu as acquis cette liberté vocale ?

 

DY : C’est surtout parce que j’ai commencé tôt. A 5 ans je savais déjà que je serai chanteur. La voix c’est très sain pour moi. Lorsque je chante je ne pense pas, je n’ai plus aucune barrière psychologique ou technique.

 

 

Tu signes un album très méditatif et pourtant en plein milieu il y a un morceau très rock noisy ( 39th Gülay). Pourquoi ce parti pris ?

 

DY : C’était quelque chose que je voulais avoir sur ce disque. Ma première rencontre avec Hüsnü et Aytac c’était en Allemagne en 2011 dans le cadre d’une carte blanche. La rencontre avec Hüsnü a été très importante. Il  fallait que j’écrive quelque chose d’influence Turque et la rencontre a très bien pris. Nous avions fait en live quelque chose d’encore plus rock. Mais cela fait partie de ma personnalité. J’ai besoin de bouger même si j’ai l’air d’être zen en musique, j’ai besoin de l’énergie rythmique, aussi.

 

Tu es un peu citoyen du monde, tu as vécu partout et tu joues avec des musiciens du monde entier, comment ta musique est elle perçue chez toi, en Tunisie

 

DY : Il y a un an j’ai eu l’occasion de jouer en Tunisie à Carthage avec la même formation + des cordes. Il y avait une audience de 10.000 personnes. Mais cela dit en 16 ans je n’y ai joué qu’une 10 aine de fois.

 

Tu étais libre de chanter ce que tu veux

 

DY :  C’est assez difficile. Il y a une sorte de pression. Mais je suis libre et les gens savent que je suis athée et du coup il y a bien sûr des gens qui n’aiment pas cela.

 

Tu es vraiment athée ! Pourtant on a le sentiment que ta musique parle de Dieu

 

DY :  Je suis athée dans le sens où je ne me reconnais dans aucun Dieu particulièrement. Mais je crois en l’âme. Pour moi le soufisme ou même le bouddhisme ouvrent le Dieu en toi. La force d’aimer les autres avant de s’aimer soi-même. Ce qui me motive avant tout c’est la tolérance.

 

 

Tu parles beaucoup de ta mère dans tes chansons. Ta mère devait être fière de ton parcours ?

 

DY :  Quand j’étais enfant, je passais beaucoup de temps avec ma mère et nous écoutions la radio. J’avais une relation très forte avec elle. Elle est décédée maintenant, mais la chose la plus importante de sa vie était que je réussisse bien la mienne. Et du coup c’est moi qui suis fier pour elle.

 

Tu as joué vraiment avec beaucoup de monde, y a t-il quelqu’un qui a marqué ta carrière ?

 

DY :  C’est vrai j’ai joué avec beaucoup de monde et sans langue de bois je dois dire que tous ont été importants. Mais je suis un leader de groupe. Ce qui veut dire que j’ai une relation très multiple avec les musiciens avec qui j’ai joué. Le père, le leader, le manager, l’home d’affaires etc….Mais s’il y a vraiment quelqu’un qui a marqué ma vie, c’est Nguyen Lê. C’est grâce à lui que j’ai pu rencontrer beaucoup de musiciens et notamment Paolo Fresu. C’est grâce à Nguyen que j’ai rencontré Markus Stockhausen, c’est grâce à lui que j’ai rencontré Chris Jenning, Sanders etc…. C’est quelqu’un d’important pour moi parce qu’il est non seulement un mai mais aussi un professeur et un maître.

L’autre rencontre a été celle avec Jon Hassell. Rencontre courte mais fondamentale pour moi.

Il faudrait aussi que je cite Bugge ( Wesseltoft) ou encore Nils Peter Molvaer.

 

 

Miles Davis est pour moi le plus grand Soufi

 

 

Le jazz c’est important pour toi ?

 

DY :  Tu sais je ne suis pas jazzman, je suis pas soufi, je fais de la musique qui est en moi. Mais le jazz est important dans ma culture musicale. C’est essentiellement avec des jazzmen que je joue. Parce que je retrouve avec eux la même idée de base la même conception de l’improvisation etc…. Avec les jazzmen il y a une liberté divine qui fait que nous ne reproduisons jamais la même chose. C’est l’esprit jazz : être free, agir et réagir avec les autres.

 

L’improvisation c’est quelque chose d’important

 

DY :  Je vis l’improvisation. Ce disque est écrit au maximum à 60% . Le reste est improvisé. C’est fondamental. On pourrait parler de Miles Davis qui est une raie influence. Miles c’est comme Bach ou comme Coltrane, c’est une inspiration essentielle. Miles est pour moi un chanteur et un leader. Tu as des choses à apprendre toute ta vie de Miles. C’est pour moi le plus grand soufi. Cela dit en ce moment j’écoute beaucoup de musique classique. Arvo Pärt par exemple.

Dans mes projets qui me tiennent à cœur, j’ai été invité par le London Symphony pour écrire et jouer avec eux le 24 avril à Londres. J’ai composé 50 minutes. La première moitié sera justement Arvo Pärt. Comme je sis totalement autodidacte et que je ne sais pas écrire la musique, cela me prend beaucoup plus de temps que pour un autre musicien. Mais je prends mon temps et surtout je travaille avec un arrangeur.

Autre projet, plus proche de nous,  nous allons faire l’ouverture de Sons d’Hiver en février avec le quintet et un orchestre à cordes.

 

Propos receuillis par Jean-Marc Gelin

 

Sortie de " Bird requiem " le 28 octobre chez Okeh

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