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Nous avons rencontré au mois de janvier la chanteuse et comédienne Elise Caron pour parler de sa brillante année 2009 (l’album « A Thin Sea of Flesh », le film « Un Soir au Club » et sa collaboration au « Midnight Torsion » d’Eric Watson) et aussi pour qu’elle nous dévoile ses projets en cours pour 2010.

Propos recueillis par Lionel Eskenazi le 13 janvier 2010.

DNJ : Tout d’abord j’aimerai que l’on parle de l’album « A Thin Sea of Flesh » publié au Chant du Monde au mois d’avril 2009. Tu l’as co-signé avec le musicien Lucas Gillet. Qui est-il ?

E.C : Je l’ai connu par son père Bruno Gillet qui est compositeur de musique contemporaine et que j’ai rencontré en 1981. J’ai souvent collaboré avec Bruno qui a écrit plusieurs choses pour moi. Je me rendais fréquemment à leur domicile et lorsque j’ai rencontré Lucas pour la première fois, il devait avoir 12 ans. Puis Lucas, vers l’âge de 17-18 ans, a commencé à composer à son tour (paroles et musiques) et m’a souvent convoqué pour de fréquents enregistrements à domicile où généralement j’avais à peine le temps de déchiffrer la partition !

DNJ : J’ai remarqué que la plupart de tes projets tournent autour de textes littéraires. Comment t’est venue l’idée de chanter sur des poèmes de Dylan Thomas ? J’imagine que c’est un écrivain que tu apprécies ?

E.C : C’est une idée de Lucas Gillet, c’est lui qui a initié ce projet, il a choisi les textes et écrit la musique. Je ne connaissais pas spécialement la poésie de Dylan Thomas avant cela, mais j’ai bien aimé la profondeur de ces textes, j’ai d’ailleurs essayé de les traduire moi-même et je me suis aperçu que souvent les mots choisis avaient plusieurs sens et pouvaient donner plusieurs significations à la phrase. C’est vrai que je suis souvent associée à des projets littéraires (Sade, Pavese, Poe, Rilke et bien d’autres…), j’aime chanter des textes puissants car ce sont à chaque fois des mini-histoires, des mini-drames, des choses fortes à interpréter.

DNJ : Comment s’est passé l’enregistrement ?

Lucas Gillet m’a confié un rôle d’interprète, c’était assez précis et difficile, car la musique était déjà enregistrée et il fallait que j’arrive à placer ma voix par-dessus. Nous n’avions pas beaucoup de temps et c’était assez frustrant de ne pas avoir pu travailler avant l’enregistrement. Je n’arrivais pas toujours à obtenir ce que je voulais car je ne pouvais pas aller au-delà de la dynamique existante. J’ai dû faire un nombre incalculable de prises pour arriver au résultat que l’on entend sur le disque.

DNJ : Comment définirais-tu cette musique ? Penses-tu que ce sont des chansons pop ?

E.C : C’est de la pop contemporaine mais ce ne sont pas des chansons. La structure des poèmes a été conservée, ce qui fait que l’écriture est basée sur la mélodie, nous ne sommes pas dans un système couplet-refrain, nous sommes dans l’extension permanente de la mélodie. Le côté pop est intéressant, car la musique est presque antinomique avec l’image sonore que l’on pourrait avoir des poèmes de Dylan Thomas. C’est beaucoup plus léger que ce que ça raconte.

DNJ : C’est vrai que les adaptations musicales des textes de Dylan Thomas sont souvent plus graves, plus sombres, je pense en particulier à « Words for the Dying » de John Cale. Connais-tu cet album ?

E.C : Non.

 DNJ : Avec « A Thin Sea of Flesh », nous sommes dans une musique pop très produite, une musique fabriquée en studio, ce qui nous éloigne complètement du jazz et de l’interaction musicale immédiate.

E.C : Oui, c’est un travail de studio particulier qui n’a pas grand-chose à voir avec les enregistrements de jazz où l’on fabrique la musique ensemble. Il y a tout de même un morceau que nous avons joué complètement live (« The force that through the green fuse »), c’est un duo entre ma voix et la flûte de David Aubaile, où il se passe du coup quelque chose de différent, il y a des fluctuations vocales qui sont peut-être plus naturelles. Lorsque nous jouons ce projet en concert, il est forcément beaucoup moins « fabriqué » et c’est passionnant de pouvoir le chanter en live, où je peux donner plus d’épaisseur à ma voix et où je suis entouré de six musiciens. Nous serons d’ailleurs le 13 avril prochain au Studio de l’Ermitage à Paris.

DNJ : Avez-vous avez eu du mal à convaincre une maison de disques pour ce projet plutôt atypique ?

E.C : Nous avons eu de la chance, car le projet a plu au Chant du Monde avec qui j’ai déjà enregistré plusieurs albums (NLDR : « Eurydice bis », « Chansons pour les petites oreilles », « Sade Song » avec Jean-Rémy Guédon, « Chansons » avec John Greaves).

DNJ : J’aimerai maintenant que l’on parle du film « Un soir au Club » où tu tiens le rôle féminin principal et où tu interprètes plusieurs chansons. Mais auparavant j’aimerai savoir comment se sont déroulées tes études pour arriver à concilier l’apprentissage du chant et de l’art dramatique ?   

E.C : J’ai tout d’abord étudié la flûte, puis je suis passé au chant et parallèlement au chant, j’ai étudié l’art dramatique au CNR de Rouen. J’ai eu de la chance car après un an de cours de théâtre, j’ai été repéré pour avoir un premier rôle dans un long métrage, c’était « Cocktail Molotov » de Diane Kuris, j’avais 18 ans. Puis je suis rentré au CNSM en chant et j’ai continué à faire du théâtre. Au bout de deux ans, ils m’ont viré du CNSM, car ils trouvaient mon activité théâtrale incompatible avec l’exigence des cours de chant. Ma prof de chant m’a dit textuellement : « ce n’est pas grave car comme vous êtes aussi une actrice, vous ferez des comédies musicales ». Je l’ai très mal pris car je détestais les comédies musicales hollywoodiennes !

DNJ : Cela dit en France, tu aurais pu tomber sur un Jacques Demy ! Tu as d’ailleurs participé en 1998 au film « Jeanne et le garçon formidable », qui est une comédie musicale inspirée par l’univers de Jacques Demy.

E.C : Oui, mais ils ont juste utilisé ma voix, je faisais la doublure vocale de Virginie Ledoyen dans toutes les parties chantées.

DNJ : Au théâtre tu as souvent eu des rôles où tu chantais.

E.C : Oui, on me choisissait d’ailleurs pour ça. J’ai joué dans « L’opéra de quat’ sous »  de Brecht, sous la direction de Georgio Strehler à l’Odéon et puis aussi dans une autre version mise en scène par Jean-Louis Martinelli où l’on chantait en français ! Et puis j’ai aussi joué entre autre dans « La Périchole » d’Offenbach mis en scène par Jérôme Savary.

DNJ : Tu étais donc l’interprète idéale pour jouer le rôle de Debbie (chanteuse et patronne de club de jazz) dans « Un Soir au Club » de Jean Achache.

E.C : Je pense qu’au départ, les gens qui finançaient le film voulaient des acteurs connus du grand public. Un acteur masculin connu a d’ailleurs été pressenti, puis comme il n’a pas pu le faire, les financiers prévus se sont désistés. Il a fallu beaucoup de ténacité à Jean Achache pour pouvoir tout de même le faire avec un budget moindre et des acteurs pas très connus. C’est vrai que c’était plus simple et plus économique d’éviter le doublage et de trouver une comédienne qui sache chanter. C’est Michel Bénita qui a pensé à moi pour le rôle, il a d’ailleurs composé toute la musique du film.

DNJ : Thierry Hancisse, qui tient le rôle principal masculin, joue un pianiste de jazz et je crois savoir qu’il s’est fait doubler par un vrai pianiste pendant les scènes où il joue du piano.

E.C : Thierry Hancisse en fait savait déjà bien jouer du piano et il a énormément travaillé l’instrument avant le tournage pour être crédible, il réalise une superbe performance d’acteur. Dans les plans larges, il fait tout à fait illusion en jouant vraiment les parties de piano et dans les plans serrés, ce sont les mains d’Antoine Hervé que l’on voit. C’est d’ailleurs Antoine Hervé qui est le pianiste de la bande originale et qui a enregistré toutes les parties de piano écrites par Michel Bénita.

DNJ : Ce que j’aime dans ce film, c’est qu’on nous montre bien l’esprit du jazz, la façon dont ces musiciens vont au bout d’eux-mêmes, jouent leurs vies dans leurs musiques jusqu’au bout de la nuit, en y laissant bien sûr des traces et des blessures.

E.C : Oui c’est vrai que cet aspect là fonctionne bien, mais je trouve que Jean Achache a rendu Thierry Hancisse trop sage dans le film, car il est vraiment assez fêlé dans la vie, il est beaucoup plus le personnage dans son quotidien que dans le film. On a passé trois semaines ensemble sur le tournage et je trouve que ce type a une espèce de folie animale incroyable.

DNJ : Il me semble que l’on sent tout de même bien sa fêlure et sa folie. Sinon en ce qui concerne ta prestation, je trouve que tu as beaucoup de présence, que tu irradies l’écran par ta photogénie et tu as su incarner ce personnage, lui donner chair alors que dans l’histoire il est assez irréel et difficilement palpable.

E.C : Je te remercie et c’est vrai que ce n’était pas évident pour moi d’incarner ce personnage. En fait j’aurai voulu que cette femme soit silencieuse tout le temps. Le silence parfois, c’est plus parlant que des dialogues…

DNJ : Là c’est la musicienne qui parle, car en musique on sait jouer avec le silence. En ce qui concerne les comédiens, ils ont souvent du mal à être silencieux !

E.C : Oui c’est vrai que la pratique de la musique et du chant permet de mieux appréhender le silence. Chanter, jouer ou réciter un texte, c’est toujours l’expression de quelque chose de profond, d’essentiel et j’aime bien quand il y a une certaine rigueur dans ce domaine. J’ai souvent du mal avec les rappeurs et les slammeurs, je trouve qu’ils parlent trop, qu’ils s’éparpillent dans trop de directions. Moi j’essaye d’avoir beaucoup de rigueur et de regard critique sur ce que je fais, ça me permet d’avancer…

DNJ : Justement, est-ce que tu as d’autres projets qui concernent le cinéma ?

E.C : Après « Un Soir au Club », je me suis dit que j’aimerai bien que l’on pense à moi pour des rôles (au théâtre ou au cinéma) où je n’ai pas à chanter. Et c’est ce qui s’est produit avec un film que j’ai tourné l’été dernier. Le film raconte l’histoire de deux jeunes filles qui ont décidé de se suicider et je joue le rôle de la mère de l’une d’elle. C’était assez difficile et j’ai eu l’impression de m’être mis en danger pour l’interpréter, mais je suis assez contente du résultat. Le film s’appelle « Des filles en noir », il est signé par Jean-Paul Civeyrac et on espère qu’il sera présent au festival de Cannes. En tous les cas, il sortira dans le courant de cette année.

DNJ : J’aimerai maintenant que l’on parle de ta participation à l’album d’Eric Watson « Midnight Torsion ». Il s’agit à la base d’une musique écrite en 2007 pour un spectacle chorégraphique autour du poème « Le Corbeau » d’Edgar Poe. Je crois savoir que tu n’étais pas présente au départ de ce projet et que tu y as participé qu’au moment de l’enregistrement du disque.

E.C : Effectivement c’est Eric Watson qui m’a contacté peu avant l’enregistrement de l’album et il ne m’a rien dit à propos du spectacle chorégraphique antérieur. Il avait tout simplement envie d’enregistrer cette musique et de faire un disque en dehors de toutes les contraintes liées à la musique de spectacle.

DNJ : Dans ce projet on trouve deux musiciens que tu connais très bien : le violoniste Régis Huby et le contrebassiste Claude Tchamitchian. Connaissais-tu ou avais-tu déjà travaillé avec Eric Watson ?

E.C : Je n’avais jamais travaillé avec lui, mais je l’ai connu par « porte interposée ». Nous avons habité le même immeuble pendant quelques mois en 1986 et lorsque je descendais les escaliers, je passais devant sa porte où était inscrit son nom et je l’entendais jouer à travers la porte. Je m’arrêtais souvent pour l’entendre. Je lui ai raconté l’anecdote et il n’en revenait pas !

DNJ : Il s’agit d’une musique de chambre très écrite, proche de Bartok ou des dodécaphonistes viennois. Une musique difficile à exécuter qui demande beaucoup de précision et de rigueur et j’aimerai savoir comment tu as réussi à intégrer ta voix dans cet univers.

E.C : Effectivement ce projet n’était facile pour personne, Régis Huby avait une partition de violon extrêmement difficile à exécuter. Quant à moi, j’ai essayé au mieux de me plier à l’incroyable exigence d’Eric Watson et la seule envie que tu as, c’est surtout de ne pas le décevoir ! Il est extrêmement précis et rigoureux, j’avais l’impression d’être toujours sur un fil, sur la brèche, tout en étant hyper concentrée. Dans ces moments là, on est dans un état proche de la souffrance, mais ça me permet de chanter du sentiment, oui c’est un état où l’on rentre complètement dans le sentiment. Je suis devenue un peu schizophrène en le faisant parce que je me sentais être à la fois le personnage de Lénore et celui du narrateur.

DNJ : Y aura-t-il des concerts autour de ce projet ?

E.C : je ne sais pas encore mais on a tous envie de le faire sur scène car il s’est passé quelque chose de très fort pendant l’enregistrement, on est pris ans cette histoire du début jusqu’à la fin, il y a une espèce d’animalité et de fureur à incarner ce poème.

DNJ : A part la sortie du film « Des filles en noir », quels sont tes autres projets pour l’année 2010 ?

E.C : Nous allons jouer sur scène le troisième volet sur l’argent d’Yves Robert que nous avons crée au Triton en novembre dernier, ça s’intitule « L’argent nous est cher ». Il y aura une représentation au festival Sons d’hiver le 17 février et puis une autre au triton la 16 avril. C’est un projet que j’aime beaucoup où j’incarne une politicienne qui fait un discours électoral sous la forme d’un petit opéra burlesque et satirique. Il y a aussi un disque de Jean-Philippe Chollet à paraître à l’automne avec toute une série de concerts en octobre et novembre. C’est un spectacle musical intitulé « Hymne à la nuit » sur des textes de Novalis et Rilke où je chante accompagné du trio de Jean-Philippe Chollet et un chœur composé de douze chanteurs : le chœur Arsys Bourgogne. J’ai aussi un projet personnel à terminer « Nouvelles Antiennes » dont j’ai écrit les textes et la musique et puis j’ai un projet de duo d’improvisation avec le batteur Edward Perraud.

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