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Après un premier album très remarqué dédié à la photographe italienne Tina Modotti (Suite for Tina Modotti, 2008), le Tinissima Quartet de Francesco Bearzatti dédie son nouvel opus à une autre figure révolutionnaire controversée, Malcolm X. Pour les DNJ, le saxophoniste italien a accepté de revenir sur la genèse de ce projet et de commenter le disque plage par plage.

 

Francesco Bearzatti:

J’ai découvert Malcolm X quand j’étais gamin. En lisant son autobiographie, j’ai été bouleversé, car j’ai alors réalisé que mes idoles, les grands jazzmen afro-américains, avaient été traitées comme des citoyens de seconde zone, voire comme des animaux. Ç’ a été une découverte fondamentale pour moi.

Bien plus tard, j’ai fondé le Tinissima Quartet pour raconter l’histoire de mes héros révolutionnaires, en commençant par Tina Modotti. Beaucoup de gens ont découverte cette dernière à travers notre premier disque, ce qui est très important pour moi. Bien sûr, Malcolm X est plus célèbre, plus populaire, mais beaucoup de gens ne le connaissent pas vraiment. C’était donc naturel de lui consacrer le prochain album.

Dans un premier temps, j’ai beaucoup étudié son autobiographie, que j’ai lue trois fois, je suis allé chercher ses discours sur Internet, j’ai acheté des tas de bouquins… Un travail de recherche qui a duré près d’un an. À partir de là, j’ai conçu un projet en dix mouvements, en pensant à X comme chiffre romain. J’ai d’abord écrit les titres de ces différents chapitres, et ensuite, j’ai composé la musique correspondante en trois mois. En parallèle, le peintre Francesco Chiacchio a réalisé les superbes illustrations du livret, toutes en noir et blanc. Je lui donnais les titres au téléphone, en jouant quelques notes de piano pour camper l’ambiance de chaque morceau. Il s’est alors mis à dessiner, et il a finalement terminé avant moi ! Je n’ai pas ressenti le besoin d’accompagner le disque par un texte explicatif. Je ne suis ni écrivain, ni poète, et je crois que la musique et les dessins expriment déjà beaucoup.

J’espère que ce travail incitera les auditeurs à acheter des ouvrages sur Malcolm, à lire son autobiographie… Je ne sais pas encore qui sera le prochain révolutionnaire à qui je dédierai une suite pour le quartette. Entre Tina Modotti et Malcolm X, il s’est tout de même écoulé trois ans…

 


                  Prologue/Hard Times

Cette première plage commence par un prologue, qui renvoie au moment où Malcolm va se faire tuer. Il est menacé de toute part : ses anciens amis des Black Muslims, le FBI, la CIA… C’est une musique assez tragique, une sorte de marche funèbre qui sera reprise à la fin du disque. Puis, on enchaîne sur Hard Times. C’est l’histoire de son enfance : son père persécuté par le Ku Klux Klan, sa mère internée dans un hôpital psychiatrique, la faim, la pauvreté. Ce n’est pas vraiment un blues, mais j’ai voulu composer un morceau très bluesy, très sombre, pour exprimer cette détresse. Pour l’harmonisation des cuivres, j’ai utilisé l’intervalle de neuvième diminuée (un demi-ton plus une octave), pour créer une certaine tension. Dans ce quartette, il n’y a que trois instruments mélodiques : trompette, saxophone ou clarinette, et basse. Le défi dans la composition, c’est donc d’exprimer beaucoup avec seulement trois notes simultanées, en trouvant la bonne combinaison entre elles.

 


  1. Smart Guy

Là, j’ai essayé de décrire la préadolescence de Malcolm. Suite à la mort de son père et à l’internement de sa mère, il a été adopté successivement par deux familles blanches, qui l’adoraient. J’ai appelé ce morceau Smart Guy parce que c’était un écolier très intelligent, élu délégué de sa classe, mais qui commençait à sentir sur sa peau la question de la race. Fréquentant une école de la communauté blanche, il était traité comme un noir, et essayait d’échapper à cette condition. Cette fois, les voix des cuivres ne sont plus séparées que d’un demi-ton, ce qui crée une tension différente du morceau précédent, moins tragique, plus nerveuse. Il y a aussi beaucoup de contretemps. Avec cette musique, j’ai voulu exprimer cette situation un peu bizarre, où Malcolm est contraint de se débrouiller, de zigzaguer. On entend aussi des bruits qui évoquent les jeux de l’enfance, c’est très descriptif. La plage se termine par un solo de basse un peu space et un peu triste. Au moment de choisir son futur métier, Malcolm avait décidé de devenir avocat, mais un de ses professeurs lui avait dit que ce n’était pas possible pour un noir, qu’il ferait mieux de devenir charpentier. D’où ce moment de défaillance de Malcolm, qui quitte l’école et part pour Boston, où il travaille un temps comme serveur sur des lignes ferroviaires.

 


  1. Cotton Club

En 1943, Malcolm arrive à New York et gagne d’abord sa vie comme cireur de chaussures au Cotton Club. Pour évoquer cette ambiance, j’ai monté un thème de be-bop sur une rythmique des années 80, comme on en entendait lorsque j’étais adolescent, et j’ai même intégré une citation d’un tube de cette époque. C’est une licence poétique que je me suis permise. Il y a aussi des passages harmolodiques comme chez Ornette Coleman, c’est du free disco !

 


  1. Prince of Crime

Un peu plus tard, Malcolm s’est mis à dealer, mais il est entré en conflit avec les parrains du milieu, qui voulaient sa tête. Il a donc fui New-York pour retourner à Boston, où il a fondé un gang de braqueurs dont il était le chef. Le titre du morceau est aussi un clin d’œil à Prince car, passé l’intro qui évoque l’univers des films noirs, j’ai choisi une rythmique funk qui lui doit beaucoup, et qui commence par un riff joué à l’unisson par la clarinette et la basse. Pour moi, ce disque est aussi un hommage à la musique afro-américaine. Il y a tout : blues, funk, free, rap… À la fin, la tension monte de plus en plus, marquant l’arrestation de Malcolm par la police et son entrée en prison.

 


  1. Satan in Chains

Là, c’est la première phase de son séjour en prison, où son surnom était « Satan ». C’est un morceau très bref, très free, qui exprime sa rébellion face à son incarcération.

 


  1. Conversion

Il s’agit de la pièce centrale de la suite, celle de la conversion de Malcolm. En prison, il change complètement : il arrête la drogue et l’alcool, se met à lire, à étudier… Ce morceau met en scène son dialogue avec Elijah Muhamad, le chef des Black Muslims, avec lequel il entretient des échanges épistolaires. Il s’agit d’une conversation entre eux, avec toujours le même schéma : d’abord un appel de la trompette (Malcolm), puis une réponse du saxophone (Elijah Muhamad), et enfin la communion des deux dans une sorte d’élévation spirituelle.

 

PA-BEARZATTI.jpgFrancesco Bearzatti
Jazz sous les Pommiers 2009, Théâtre Municipal, Coutances, France, 19/05/2009

© Patrick Audoux

 

 


  1. A New Leader

À partir de là, Malcolm change complètement de peau. À sa sortie de prison, il entre dans les Black Muslims et devient un leader extraordinaire, le premier de sa communauté. Il donne des conférences, des interviews… Par son charisme et sa connaissance du langage de la rue, il convertit des milliers de noirs à l’Islam, les sortant ainsi de la drogue et de l’alcool pour devenir des hommes différents. C’était ça, la mission des Black Muslims. C’est une période très agitée dans la vie de Malcolm, dont l’ascension suscite aussi beaucoup de jalousies dans son camp, y compris de la part d’Elijah Muhamad. J’ai rendu ça par un morceau un peu speed, un peu boogaloo. C’est aussi le seul moment du disque où j’utilise des effets électroniques sur mon solo de saxophone.


  1. Betrayal

Là, c’est le moment où Malcolm découvre qu’Elijah Muhamad, son chef spirituel, ne respecte en réalité guère la morale très stricte des Black Muslims : il multiplie les adultères, entretenant des relations avec les jeunes filles qui travaillent pour lui. Malcolm décide alors de quitter les Black Muslims. C’est une désillusion énorme pour lui, que j’ai rendue par ce morceau très triste.


  1. Hajj

En avril 1964, Malcolm fait le pèlerinage de la Mecque. Pour rendre cette ambiance orientale telle que je peux l’imaginer, j’ai utilisé un instrument dont j’ignore l’origine, le xaphon. C’est un cadeau qu’un ami m’a rapporté de Macédoine (le xaphoon est en fait originaire d’Hawaï, ndlr). Il s’agit d’une sorte de saxophone portable en bambou, qui donne un son super. Quant à la composition, elle alterne des mesures en 5/8 et 6/8. Ce voyage a complètement transformé Malcolm : avant, c’était un raciste anti-blanc, mais là-bas, en voyant des hommes de toutes races communier dans l’Islam en tant qu’égaux, il change son regard sur l’humanité. Et ce changement le rendait dangereux aux yeux du FBI et de ses anciens amis. C’était le moment idéal pour le tuer. À son retour, Malcolm fonde son propre mouvement, et le jour de son premier discours, il est assassiné.


  1. (Epilogue)

Pour marquer la mort de Malcolm, j’ai repris le thème du prologue, auquel s’ajoute le rap de Napoleon Maddox. Au départ, je pensais que nous allions rapper nous-mêmes tous les quatre, chacun dans son dialecte italien d’origine : Moi en frioulan, Giovanni Falzone (trompette) en sicilien, Danilo Gallo (basse) dans le patois des Pouilles et Zeno de Rossi (batterie) en vénitien. Plus tard, j’ai rencontré Napoleon ici à Paris, et sur son MySpace, j’ai vu que dans la rubrique « influences », il avait noté « Malcolm Little » (le vrai nom de Malcolm X, ndlr). Là, ça a tout de suite fait tilt. Je l’ai appelé pour lui expliquer mon travail, et il a immédiatement dit oui. Certaines rencontres ne se font pas par hasard… On a fait ça en une journée, à Paris, avec moi au piano et mon ami Mauro Gargano à la contrebasse. Plus tard, en Italie, les membres du quartette on joué leur partie par-dessus, et j’ai ajouté mon solo de saxophone. En concert, en l’absence de Napoleon, ce morceau n’est pas joué : on met la plage du disque et on reste sur scène, immobiles. Scéniquement, c’est très fort.


  1. Kinshasa (to Muhammad Ali)

Dès le départ, j’avais l’idée de rajouter un morceau supplémentaire après la suite, dédié à un ami de Malcolm X qui s’est aussi beaucoup battu pour les droits des afro-américains, Mohamed Ali. Avant d’écrire la suite, j’ai acheté un poster géant de lui que j’ai accroché au mur de mon salon, et ça m’a beaucoup aidé à composer. Le titre fait évidemment référence à son légendaire combat contre George Foreman à Kinshasa en octobre 1974. J’ai écrit un morceau typiquement africain, à l’énergie très positive. Pour montrer qu’après cette suite assez sombre, on pouvait encore sourire et faire la fête !


Propos recueillis par Pascal Rozat

 

 

 

La chronique de l'album sur les DNJ:

X - Francesco Bearzatti

Francesco BEARZATTI Tinissima Quartet : « X (Suite for Malcom) »

2010 - Parco della Musica

 

 

Site de Francesco Bearzatti

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