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Rencontre avec le génial pianiste américain d’origine indienne, pour la sortie de « Historicity » enregistré en trio pour le label Act.

 

DNJ : Vous avez enregistré beaucoup d’albums en leader ou co-leader depuis « Memorophilia » en 1995 avec diverses formations, mais avec « Historicity », il s’agit de votre premier disque en trio, pourquoi avoir attendu si longtemps pour enregistrer en trio ?

 

V.I : En fait, on peut trouver dans chacun de mes disques et dès le premier, des passages ou des morceaux en trio. Mon quartette actuel comprend les mêmes musiciens que mon trio, avec en plus la présence du saxophoniste alto Rudresh Mahanthappa et dans « Tragicomic » l’année dernière, j’avais enregistré quatre titres en trio (« Comin’Up » de Bud Powell, ainsi que « Age of Everything », « Window Text » et « Becoming »). Il est vrai que j’avais peut-être un peu peur d’occuper tant d’espace en tant que pianiste et que je n’étais pas encore prêt pour y consacrer un album entier.

 

DNJ : Parlez-moi de l’interaction qu’il y a entre vous, le contrebassiste Stephan Crump et le batteur Marcus Gilmore.

 

V.I : Je suis très heureux et j’ai beaucoup de chance de jouer avec ces musiciens. L’interaction, nous l’avons développée à travers les années, nous nous connaissons bien et jouons ensemble depuis neuf ans avec Stephan et cinq ans avec Marcus. Il se crée entre nous une véritable alchimie et nous avons pu au fil des ans, développer notre propre langage, travailler ensemble sur la texture et la dynamique. C’est vrai qu’avec la connivence qu’il y a entre nous, c’était le bon moment pour concevoir ce projet d’album entièrement en trio.

 

DNJ : Vous avez une approche particulièrement rythmique du jeu pianistique, est-ce lié à vos origines et aux rythmes spécifiques de la musique indienne ?

 

V.I : Absolument ! Je suis très influencé par la dimension rythmique de la musique de l’Inde du sud. C’est une musique très élaborée, formelle et mathématique et en même temps elle est vivante, spontanée et organique. C’est l’association, la globalité de ces deux aspects que je recherche en musique, que ce soit du jazz, de la musique indienne ou autre chose. En ce qui concerne le jazz, j’ai été fortement marqué par les pianistes percussifs qui ont travaillé sur la résonance de l’instrument comme Ellington, Monk, Randy Weston ou Andrew Hill.

 

DNJ : Votre album tourne autour du concept de « l’historicité » de la musique, c'est-à-dire à la fois de son histoire, mais aussi de son authenticité et de son impact. On y trouve une majorité de reprises issues de la musique pop, soul ou jazz, ainsi que certaines de vos  anciennes compositions que vous avez « réactualisées ». Pourquoi ce choix de répertoire ?

 

V.I : Pour ce projet en trio, je n’avais pratiquement pas de nouvelles compositions, à l’exception de Helix, sachant que le titre éponyme Historicity qui ouvre l’album a été composé il y a quatre ans et jamais enregistré. Nous avons élaboré ce répertoire sur scène, on voulait jouer des reprises pour que le public reconnaisse certains titres et en même temps pour qu’il soit surpris par notre façon de les traiter, on voulait en fait instaurer un dialogue entre le connu et l’inconnu. J’avais aussi très envie de travailler sur l’impact de l’histoire musicale plutôt récente, à la fois celle de certaines de mes anciennes compositions, qui me tiennent particulièrement à cœur, et aussi celle de chansons ou de morceaux connus qui m’ont fortement marqués.

 

DNJ : En ce qui concerne la relecture de vos propres compositions, il y a « Segment Sentiment # 2 » qui était le dernier morceau de votre premier album « Memorophilia »  et qui est aussi le titre qui termine « Historicity » et puis il y a « Trident » qui est un de vos morceaux fétiche puisque c’est la troisième fois que vous l’enregistrez.

 

V.I : C’est vrai qu’en finissant mon album par « Segment For Sentiment #2 », j’ai fait une référence explicite à mon premier album « Memorophilia » qui traitait aussi de la mémoire. J’ai voulu inscrire « Historicity » dans cette continuité et en même temps marquer un nouveau départ tout en bouclant une boucle. Le morceau « Trident » est effectivement très important pour moi, nous l’avons joué des centaines de fois et il continue de nous surprendre. Avec ce morceau nous allons au plus profond de nous-mêmes et nous apportons à chaque fois quelque chose de nouveau quand nous le jouons, c’est pour cette raison que j’avais envie de l’enregistrer pour la troisième fois.

 

DNJ : Je voudrais maintenant que nous parlions  de chaque reprise de l’album. Pour commencer, le choix de « Somewhere » de Bernstein, tiré de West Side Story, a-t-il un rapport avec l’identité culturelle ou est-ce un choix strictement musical ?

V.I : Je voudrais que cette question reste ouverte… Mais bon, il est vrai que l’on ne choisit jamais un morceau par hasard, qu’il y a toujours un sens derrière chaque chose et qu’effectivement ce n’est pas toujours strictement la musique qui dicte mes choix.

 

DNJ : Pourquoi la chanson électro-pop « Galang » de la chanteuse anglaise d’origine sri-lankaise M.I.A (Maya Arulpragasam) ?

 

V.I : J’aime beaucoup cette chanteuse et je pense que c’est une artiste importante et innovante de la scène pop d’aujourd’hui. C’était pour nous un vrai challenge de capturer les rythmes électroniques et la ligne mélodique de la voix de M.I.A et de recréer la sonorité de cette chanson avec des instruments acoustiques tout en y ajoutant ma propre sensibilité. On a ainsi pu créer un écho à cette musique qui correspond tout à fait aux recherches sur les textures rythmiques séquentielles que je mène aves mes musiciens depuis longtemps.

 

DNJ : Et le « Smoke Stack » d’Andrew Hill?

 

V.I : Andrew Hill était un ami, il était très proche de moi et a été un grand « supporter » de ma musique. Il était un conseiller précieux, un « mentor », c’était comme un oncle pour moi et il me manque beaucoup (il s’est éteint en avril 2007). Je voulais lui rendre hommage sur ce disque et je trouve que ce morceau convenait très bien, car c’est la composition que je préfère de lui, comme une sorte de « quintessence » de sa musique.

 

DNJ : « Big Brother » de Stevie Wonder, ça c’est une chanson politique, un cri du ghetto !

 

V.I : Oui, absolument et la difficulté d’en faire une version instrumentale, c’est d’essayer de retrouver la force, la portée et la signification des paroles avec uniquement nos instruments, car la musique de Stevie Wonder est joyeuse alors que les paroles sont terriblement dramatiques. C’était impossible de transposer le caractère ironique de la chanson, il a fallu « dramatiser » la mélodie. Sur ce morceau, on s’est inspiré de l’impact et de la force d’un morceau comme le «  Money Jungle » de Duke Ellington, où il jouait en trio avec Charles Mingus et Max Roach !

 

DNJ : Vous reprenez « Dogon A.D » de Julius Hemphill, voici un disque difficile à se procurer car je crois savoir qu’il n’a jamais été édité en CD.

 

V.I : Effectivement, on ne le trouve qu’en vinyle. J’ai assisté à une performance solo de Julius Hemphill, il y a vingt ans quand j’étais étudiant et je dois dire que ça a complètement changé ma vie. C’est un musicien et un compositeur extraordinaire, très profond. A l’époque, les membres de The Black Artists Group ne faisaient pas seulement de la musique mais créaient autour d’eux un véritable espace culturel. C’était des innovateurs en tant qu’activistes culturels, ils étaient dans l’action radicale et ont su créer un espace musical qui n’existait pas avant eux avec leur propre structure indépendante et collective. Julius Hemphill était un artiste important et je me rappelle parfaitement de ma tristesse le jour de sa disparition (c’était le 02 avril 1995).

 

La dernière reprise est un morceau jazz-soul Blue Note de 1972 de Ronnie Foster, intitulé Mystic Brew.

 

V.I : C’est un musicien qui a été beaucoup samplé par des groupes de hip-hop ou d’acid-jazz,  ce morceau en particulier est surtout connu par l’utilisation qu’en a faite A Tribe Called Quest sur leur tube Electric Relaxation. C’est pour ça que j’ai eu envie de le reprendre car il collait parfaitement au concept « d’historicité » par la continuité entre la version originale et celle samplée de A Tribe Called Quest vingt ans plus tard. Nous avons transformé ce morceau en le développant différemment, avec des accélérations et décélérations de tempo, en essayant de restituer l’esprit du hip hop et en faire une version moins « relaxante ».

 

DNJ : Je crois savoir qu’après l’expérience du trio, vous allez effectuer quelques concerts en piano solo en novembre et décembre prochain en Europe. C’est quelque chose de nouveau pour vous, pouvez-vous m’en dire un peu plus sur cette évolution dans votre carrière de pianiste et est-ce qu’il est possible qu’un disque entièrement en piano solo soit publié un jour prochain ?

 

V.I : J’ai déjà fait quelques performances en solo, mais en me servant de l’électronique, un peu à la manière d’un DJ qui mixe en direct différentes sources sonores. Effectivement c’est un challenge pour moi de me lancer dans un répertoire pour piano acoustique solo. C’est important à ce stade de ma carrière de me lancer des défis et de continuer à évoluer. J’espère que je vais pouvoir exprimer et extérioriser plein de choses qui sont à l’intérieur de moi et pourquoi pas, si le pari est réussi, en faire un disque !

 

DNJ : Pouvez-vous maintenant me dire quelque mots sur des musiciens avec qui vous avez joué et dont je vais vous énumérer les noms ? Pour commencer, Steve Coleman ?

 

V.I : Brillant, génial, c’est un innovateur qui a été très important et très influent pour beaucoup de musiciens. C’est quelqu’un qui compte énormément.

 

-DNJ : Rudresh Mahanthappa ?

 

V.I : C’est mon frère d’âme (soul brother), on a appris ensemble, développé des idées ensemble et on s’est influencés mutuellement !

 

DNJ : Mike Ladd ?

 

V.I : C’est un poète, il est très brillant et très inspiré. Il a l’esprit ouvert et c’est un très bon ami.

 

DNJ : Wadada Leo Smith ?

 

V.I : C’est un grand héro de la musique moderne qui a innové à travers le langage musical et dans sa façon de composer.

 

DNJ : Steve Lehman ?

 

V.I : Il est très actif et sérieux en tant que musicien et compositeur. C’est un intellectuel qui a une très bonne compréhension de la musique et qui est capable d’adapter différents univers à sa musique.

 

DNJ : Et pour finir un musicien français que vous remerciez dans les notes de pochette du disque, il s’agit de François Moutin.

 

V.I : Il a effectué une tournée avec mon groupe il y a dix ans et j’ai beaucoup apprécié sa rigueur, son jeu sophistiqué, son intuition et sa rationalité. On ne se voit pas souvent, mais c’est quelqu’un que j’apprécie pour ses qualités humaines et sa générosité.

 

 

 

Propos recueillis par Lionel Eskenazi à Paris, le 28 août 2009.

 

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