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Nous avions envie, aux DNJ de revenir sur l’un des albums les plus passionnants de l’année, celui que Mederic Collignon a consacré à la période électrique de Miles Davis. ( voir la chronique de Lionel Eskenazi (voir la chronique de Lioel Eskenazi  )


Rencontre avec un personnage foisonnant du jazz français qui n’a pas sa langue dans sa poche. Loin de toute langue de bois, Méderic Collignon parle cash et se livre sans fard.

 

 

Mederic Collignon 2009

 

 

 

DNJ : Avant de parler de l’album proprement dit, parle nous un peu de cette pochette incroyable qui évoque si bien l’univers de cette période électrique de Miles

 

collignon

Méderic Collignon : En fait j’ai tout conçu de cette pochette même si  je ne l’ai pas réalisée moi-même. C’est Etienne Chaize qui me l’a fait exactement comme dans mon rêve. Le Chaos, l’apocalypse, 2001, les tours qui se font réduire par un fou, échec et mat ! La Chrysler Tower pour le côté moderne et la tour de Babel. Et puis le phallus qui viole un ovule. C’est une ag ression certes mais finalement peut être que c’est cela la nature. Il y  a aussi un côté Caravage, une face obscure.

 


DNJ : Comment as-tu abordé ce projet ? Tu venais de sortir de Porgy & Bess et l’on t’attendait sur un  terrain différent  (comme Don Cherry par exemple). Finalement tu reviens à nouveau à Miles et tu récidives alors que tu t’en étais pris plein la gueule par certains critiques


MC : Oui mais par une seule personne, par Michel Contat.


DNJ : Mais quand tu as fait Porgy, tu avais déjà en tête cet album ?

MC : Je sais toujours ce que je vais faire demain et après-demain. N’oublions pas que Jus de BocSe c’est Juke Box, c’est un groupe de reprise. C’est quelque chose qui ne crée pas. Ou alors c’est toi en regardant l’objet qui tout à coup imagine quelque chose qui va ailleurs. C’est un groupe de reprise, c’est du jazz dans le geste. Le jazzman reprend les choses, il créée rarement à la base. Il est toujours dans la reprise de papa, maman, machin. Miles a fait ça. Charlie Parker a fait ça tout le temps. Certes il a écrit mais cela n’est venu qu’après. Et moi je compose déjà bien avant Jus de Bocse, je compose à côté pour des petits orchestres ou pour le Megaoctet d’Andy Emler. D’ailleurs ils ont eu tellement de mal à la bouffer ma compo que je sais finalement pourquoi je ne compose pas plus. Je sais pourquoi j’arrange et pourquoi ça dérange. Et c’est ça le concept de Jus de Bocse et je ne peux pas composer avec ce groupe sinon j’irai à l’encontre de son concept.


DNJ : Comment aborde t-on de tels monuments ? Avec peur ? Après tout c’est toi qui disais à propos de Kind of blue : « j’y touche pas, c’est un classique ». Exactement ce que te reprochait Contat pour Porgy.


MC : Ben oui, il faut bien affronter ses peurs finalement. Du coup je crée ou je chie. Il m’arrive de chier comme par exemple sur Summertime. A l’époque je ne pouvais absolument pas l’arranger. Page blanche attitude ! J’avais beau écouter j’entendais rien. J’avais les larmes aux yeux parce que j’avais Gil Evans dans la poche. Pas Miles. J’en ai rien à faire de Miles là-dessus. Je suis juste en train de pleurer et d’écouter la création de Gershwin. Mais surtout pour moi il y a Gil Evans. La permanence de cette pâte  qui est unique, taillée dans le diamant et que je n’ai jamais vue autre part. Ou alors chez Oliver Nelson, ou Mingus des mecs comme ça. Des arrangeurs qui n’arrangent pas seulement mais qui composent dans l’arrangement. Composer dans l’arrangement c’est ça mon envie, c’est ça que je veux faire.

 

medericcollignon2

 


DNJ : Une des illustrations de cela c’est un des moment fort de l’album, c’est ta reprise de Mademoiselle Mabry


MC : Tu écoutes l’original, c’est magnifique mais je ne peux pas le jouer comme ça. On est plus dans l’hésitation, on sait puisqu’on l’a déjà entendu une fois. Mais arrangement : cela veut dire les Cors bien devant, prolongation de toute cette série de morceaux dans le disque et puis on a un autre morceau dans le disque. Et ce n’est plus tout à fait Mademoiselle Mabry. Elle s’appelle autrement pour moi.


DNJ : Il y a  dans cet album un titre qui interroge, c’est Kashmir de Led Zep. Pourquoi ce titre ?


MC : C’est le Cashmire ce pays merveilleux près de la Chine. ET c’est en 1975 que ce morceau a été écrit. Cela fini la période de Miles qui va disparaître pendant 5 ans. Mais il y a aussi un rapport dans le texte parce que Shangri-La c’est Cashmire, donc Kasmir donc Led Zep. Kashmir vient clore une sensation globale de cette période Milesienne très forte, qui a été aussi satellisée par des génies comme Zawinul ou King Crimson. Dans l’album il y a aussi un morceau de Hermeto Pascoal qui était dans le projet Live Evil de Miles. Il a écrit quelques bricoles comme notamment ce Neum Tal Vez que je voulais absolument voir dans le disque pour apaiser un peu la colère. Mais aussi pour entendre mes copains chanter. Je voulais aussi les mettre dans cet espèce d’effet hippie du genre on chante faux mais on y croit. Alors je les ai plongés dans une énorme réverbe, je me suis mis un peu devant avec le cornet et voilà on a toute cette matière qui va nous mettre en paix.


DNJ : Quand tu abordes cette période de Miles, tu n’as pas l’impression de t’attaquer à une masse musicale difficile à retravailler ?


MC : D’abord bien préciser que ce n’est pas, comme j’ai pu lire, un travail sur Bitches Brew. C’est sur la période électrique. Bitches Brew cela aurait été à la limite plus simple. La période électrique est plus chiante à attaquer. J’ai pressé parfois des trucs comme « On the Ground » qui sont des morceaux que l’on ne connait pas trop.  Agharta à une autre époque de Miles par exemple est très difficile à reprendre parce qu’il implique plein de choix perso : quelle version ? quel tempo ? quelle couleur ? quelle harmonie ? Et puis finalement je me suis dit : je vais prendre Agharta et je vais le suivre par On The Ground. C’est le même morceau, le même thème sauf que la thématique est exploitée de deux manières différentes. Les tempos sont différents, les accords sont différents, les rythmiques différentes. Il y en a un où le bassiste a l’air totalement détaché au début et  dès qu’il change un peu sa rythmique il les bouscule. C’est très léger au début mais à la fin tu sens que ça va être énorme. Par contre la deuxième partie c’est presque de la variété. Faut que ça groove, faut que ça transe et l’harmonie change et tout part en couilles . Et nous, on se voyait en train de faire de la branlette collective : qu’est ce que c’est bon ! Et ben j’arrive à faire ça avec mes potes. Je leur donne à manger. La musique c’est pas faire du son c’est se mettre en danger quant aux émotions qu’elle peut provoquer.


DNJ : On voit bien la liberté que tu t’es accordée dans les arrangements de Miles mais qu’elle est celle que tu t’es refusé ?


MC : Le choix était de montrer une époque de Miles. Il fallait donc élaguer des choses qui me semblaient, en tout cas de mon point de vue, assez similaires, assez proches. Il faut tamiser et tu te retrouves avec un choix assez simple et limité,  en tout cas sur le disque. En concert c’est différent, je reprends beaucoup plus de choses.


DNJ : Au-delà de ce choix et de ces arrangements, il y a un gros travail de post prod ?


MC : Oui on a y travaillé avec Gilles (Olivesi) et Vincent (Mahey) dans ce très beau studio de Malakoff. Un studio où il y a de l’espace. Et ça, pour ce disque là, cet espace dont nous disposions, c’était très important. Dans ce studio j’avais l’impression d’avoir le plafond aussi haut que lorsque j’écoutais la musique originelle. Et donc le filtre s’est fait pendant le studio. Je n’avais absolument pas planifié. J’ai vu l’énergie des mecs sur place. Est-ce que tu peux  jouer ça ? Oui . Ok c’est bon . Et ça ? Visiblement non, donc  c’est pas la peine. Il faut toutefois rester dans la forme et surtout dans le fond de cette musique qui a été jouée à l’époque. Jamais le type est venu avec des idées toutes faîtes. Il est venu avec les gars, il a fait  tourner les riffs….


DNJ : D’accord alors admettons que tout cela était très peu écrit. Mais finalement tu es arrivé en studio avec quoi ?


MC : Avec 3 kg de feuilles et tout ce que l’on avait déjà joué avant, sur scène. Alors on a fait des collages, sur des tournes qui étaient déjà un peu définies. Sauf sur Interlude qui est une sorte de conglomérat de je ne sais pas quoi et où il y a trois sons différents. Aussi If qui est un morceau écrit mais sur lequel j’ai collé une coda qui correspond à Agharta parce que modalement cela me semblait logique


DNJ : Donc finalement tu es l’anti Juke-box dans le sens où tu ne refais pas, tu fais autrement


MC : D’accord mais je refais le geste. Miles a beaucoup plus composé avec sa bouche qu’avec son stylo. J’ai été plus attaché à une religiosité du geste qu’à une révolution. Miles travaillait en observant, en laissant faire et c’est dessus qu’il se place parce qu’il entend plus que n’importe qui. Il laissait faire les autres. Et moi c’est ce que j’ai fait. J’ai senti ce qu’ils jouaient pour me placer dessus. Finalement je n’ai pas fait grand chose… Je n’ai pas repris les morceaux tel quel. J’ai repris le geste de Miles. Quand Franck ( Woeste) me joue telle phrase un peu « toc », je me dis enfermons là dans une écriture, enfermons là quelque part. Et cela devient une impro que l’on va écrire pour en faire une cellule. Alors je fixe ce truc que j’ai entendu, ce riff qu’il a fait sans vraiment s’en rendre compte. Ensuite je lui montre et il me dit «  qu’est ce que c’est ce truc » et là je ne lui dit pas que c’est lui qui l’a fait, il en aurait trop peur. Moi je ne suis là que pour organiser. Cela peut paraître d’une prétention énorme alors que c’est la chose la plus simple du monde.


DNJ : Pourtant  en entendant l’album on a l’impression que toute l’énergie part de toi.


MC : Et bien non. Quand Philippe envoie un riff, je suis bien obligé de suivre. Parce que c’est sa nature, c’est quelqu’un qui ne contrôle rien. Moi si, je contrôle tout ce que je fais. J’ai toujours conscience de comment cela va se passer.


DNJ : Jouer cet album, cela doit être très physique ?


MC : C’est hyper physique. Mais je suis physique. Je fais beaucoup de sport, de la boxe ( comme Miles !). Je suis un trompettiste cornettiste ultra sportif. Je fais des travaux de résistance avant de jouer. Et quand je change d‘instrument j’y vais comme si je me prenais un pain dans la gueule. Je suis dans l’énergie, j’aspire l’énergie de l’autre pour mieux la catalyser. C’est un travail mental sur le moi et sur le sur-moi. Ça ne concerne personne d’autre que moi et l’énergie qui tourne autour. Je travaille la respiration, ce qui surgit de la vibration, l’air, les muscles, tout ce qui est relié de la tête aux pieds. C’est de la gestion d’énergie. Lorsque je parle je sens mes épaules, les vibrations qui me traversent, les mollets qui se crispent ou pas. C’est la conscience de tout. Je travaille d’ailleurs beaucoup avec un danseur en ce moment, Boris Charmatz.

 


DNJ : Tu as l’habitude de dire qu’il faut faire peur au public, le secouer, pourtant refaire deux fois du Miles, ce n’est pas vraiment l’amener sur des terres inconnues ?


MC : Apparemment si, si tu en juges par certaines critiques qui ont fusées, du genre «  il y a des choses auxquelles on ne peut pas toucher ». Mais si, il faut désacraliser la musique, tout de suite, maintenant.


DNJ : Mais quand même n’est ce pas un peu anti-Miles ? En effet Miles lorsqu’il crée la musique, crée un style qui n’existe pas avant lui. Il ne se retourne pas vraiment derrière lui


MC : Il bouscule les habitudes. C’est son égo surdimensionné qui l’amène à traiter les idées vers l‘avant.


DNJ : De ton point de vue c’est quand même une grande liberté que d’avoir refait un autre Miles ?


MC : Je fais ce qui me plait. Ce qui me fait bander. Avec ce métier on arrive à réaliser ses rêves, à mettre hors champ tout ce qui cherche à nous envahir, à évacuer tous les jugements des autres tout en les intégrant. Et de toutes façons j’aurais toujours raison parce que c’est cela mon bonheur, c’est de voir que tout le monde est libre de penser ce qu’il veut.


DNJ : As-tu conscience de devenir auprès des jeunes jazzmen une sorte d’icône, de superstar ?


MC : Absolument pas. Surtout parce que je fais c’est lamentable. Arriver à vendre 3 ou 4.000 disques cela veut dire que je suis une sous-merde dans la réalisation de quelque chose. Je contribue à quoi ? A rien, ou à pas grand-chose. Mais c’est vrai que je vois les mails, les facebook et autres où je vois que j’ai pu passer ce putain de virus à des petits jeunes.


DNJ : lorsque l’on lit la presse te concernant, on tombe toujours sur les même termes : trublion, électron libre, le zigoto, le zébulon. Cela doit être un peu saoulant non ?


MC : ça me fait chier ces termes là. Cela veut dire que l’on veut me réduire au nez rouge du clown à côté du roi.


DNJ : mais en même temps lorsque l’on te voit sur scène tu es un vrai showman, tu en joues


MC : Oui c’est vrai j’adore ça. J’aime aussi mettre les copains en danger parce  que mon spectacle c’est eux, c’est leur façon d’exister même si je traite Franck de Schleu, ou Philippe de débilos. Je les aime trop pour que cela signifie quelque chose d’autre que de les mettre en danger. Ils ont des goûts de chiotte, ils s’habillent mal mais je veux qu’ils restent comme ça parce que je les aime ainsi.

DNJ : Penses tu qu’ils peuvent êtres parfois frustrés de rester dans ton ombre ?

MC : ils n’ont pas l’habitude d’être showman.  Sauf peut être Philippe qui l’est un peu plus. Mais s’ils sont frustrés, souvent ils me le disent ou me le font comprendre. Et  si cela se passe, tout va bien. Cela veut dire que l’on est en plein travail, que l’on est en train de transformer quelque chose, de créer. Et puis je ne pense pas finalement qu’ils soient frustrés. C’est dans ce groupe qu’ils s’ouvrent. T’a qu’à les entendre dans le train avant le concert ou pendant les balances… Ils ont un peu comme une équipe de Rugby dans les vestiaires avant le match.


DNJ : A propos d’équipe, c’est fini avec Andy ?


MC : Oui c’est fini. Mais pas par rapport à Andy ou par rapport à la musique mais par rapport au fonctionnement. Pour ma part j’ai un manager et lui aussi. Et il travaille un peu comme une Compagnie. Ce qui veut dire que du point de vue financier nous avons quelques divergences. Mais la Compagnie reste mes amis. Mais il faut faire la part des choses. J’ai essayé de gérer mes projets et ceux du Méga en même temps et un jour, en Angleterre les relations se sont un peu pourries avec Alexandre et Thierry ( Virolles). Du coup avant le concert de Royaumont où chaque musicien devait écrire un morceau j’ai eu une explication avec Andy. Il m’a dit qu’il comprenait très bien que les tensions devenaient difficilement gérables. Mais tout va bien et entre musiciens intelligents on peut gérer le problème.


DNJ : Qu’est ce qui te fait vibrer aujourd’hui ? Tu écoutes quoi ?


MC : De voir des gars qui ont tout juste 20 ans avec une attitude de jazz punk délirante. Les gars écrivent des trucs impossibles. Des Jean-Louis, des groupes comme ça, ça fait plaisir. Des gars qui à trois envoient comme s’il s’agissait d’un big band ! Il y a plein de groupes comme ça. Tiens par exemple Greg Gensse à Lyon qui tourne avec des musiques Balinaises. Pour moi c’est un petit Dieu ! On a travaillé en studio et je me suis mis à la batterie. Il faut découvrir ça  ça s’appelle The Very Toubifri Orchestra. C’et quelqu’un qui cherche des trucs sur d’autres structures musicales. Je kiffe vraiment son intelligence musicale. C’est du Pallem version première époque.


DNJ : Tu as claqué la porte là aussi du Sacre du Tympan


MC : Oui parce que je voulais être mis en existence. Je ne revendiquais pas le rôle soliste mais je voulais être mis en existence. Pas derrière, pas devant mais rester moi-même. Je veux juste être l’avocat de la musique que l’on me donne à jouer. Pas être brimé. On imagine pas quelqu’un dire à Tony Williams : « moins fort mec ! ».


DNJ : Tu ne manies pas le langue de bois. Tu es aussi conscient de ta propre valeur


MC : Moi le côté branlette « non je ne suis rien, je n’existe pas » c’est pas mon truc. Mais je ne suis pas communiste. On n’oblige pas les gens à faire ce qu’ils ne veulent pas au nom de la collectivité.


DNJ : Cela vient aussi du fait que tu sembles t’inscrire de plus en plus dans un projet qui est plus personnel que dans un projet collectif


MC : ça se dessine de plus en plus comme ça. Mais je me donne aussi sur d’autres projets auxquels on continue à l’associer. Par exemple avec Boritz Charmatz

DNJ : Mais ce n’est pas un projet collectif….


MC : Tu as raison. Le collectif m’intéresse de moins en moins parce que pour moi a force d’en avoir usé … Par exemple dans Slang Collectif où notre idée de base était de faire danser les gens et que les publics et les critiques ont commencé à intellectualiser la chose pour en faire une sorte de pierre tombale vers le monde de la création. Du coup Slang devenait sage. Il commençait  à y avoir une certaine inertie. Et puis ce n’était pas si incorrect que ce que je fais maintenant. A l’époque Slang c’était « noisy » mais à l’époque tout le monde faisait ça.


DNJ : Les attaques dont tu as été l’objet ont été très violentes. Est-ce que cela t’a blessé ?


MC : Non pas du tout. En fait j’ai vu Aldo Romano juste après aux Victoires du Jazz. Je suis allé le voir et je l’ai embrassé. Je l’ai touché. C’était une façon pour moi de dire :  « Ne t’inquiètes pas je suis ton papa, ça va aller…. ». J’étais capable d’attendre, de prendre le temps et de penser que l’on allait se retrouver. Je me suis senti plus fort. Je n’ai pas voulu jouer son jeu. C’est ma vie qui en dépend.


DNJ : Et alors….


MC : Alors rien : salut Aldo je te paie une bière ? Salut Michel (Contat) quand est ce que tu vas voir un de mes concerts ? Tu vois c’est toute la différence entre Romano et Portal. Portal ne s’est jamais senti « prince d’un état ».


DNJ : Mais fondamentalement on t’a reproché d’avoir touché à « l’œuvre sacrée » en l’occurrence Porgy. Or c’est bien toi qui disait dans le livre sur Miles de Franck Médioni  « Kind of blue : l’intro est monstrueuse. Lorsque l’on a joué morceau avec Jus de Bocse impossible de le réarranger, c’est du classique, du Ravel ,on touche pas » , c’est du Contat ça ?


MC : Oui mais je le dis mais je ne le pense pas comme lui. J’étais dans le travail, pas dans la sacralisation. J’étais dans le sport dans la viande en essayant de découper le truc. L’os me résiste alors je  passe à côté. Gershwin, Ravel, j’ai beau les travailler je n’y arrive pas. C’est tellement génial, je ne peux rien en faire d’autre. Alors je le largue.


DNJ : Tu as grandi avec Miles ?


MC : Non j’ai grandi avec le classique. Avec Beethoven, Mozart, Malher notamment. Le jazz est venu bien plus tard ers 18 ans. Le jazz c’est un corps étranger que j’ai connu bien après la musique latine ou le rock, le trash. Mais quand c’est venu, c’est venu direct, au point même d’en écrire. Mais c’était plutôt du jazz rock. J’écoutais Uzeb, Scott Henderson, Scofield bien plus que Miles. Et puis surtout Armstrong. J’adore ce côté de Louis Armstrong dans High Society qui se fout de la gueule de tout le monde. Il joue le jeu du nègre de mes deux avec la banane jusque-là, mais au fond il est là pour prendre leur pognon. Il est d’une modernité incroyable à la trompette.


DNJ : Quels sont les trompettistes qui t’ont marqué ?


MC : C’est un type incroyable, Bohumir Kryl qui enregistrait des thèmes pour le carnaval et qui jouait dans les infra graves de la trompette. Une technique hallucinante. C’est fin 19ème !  Et puis dans les gens qui m’ont influencé, il y a le père et frère Markovic. Même Miles a dit à propos d’eux : «  je ne savais pas que l’on pouvais jouer de la trompette comme ça …. ».  Ils ont un son inimaginable.

Et puis bien sûr il y a Don Cherry. Je vais bientôt faire un live sur France Inter autour de l’album MultiKulti. Ça fait longtemps que je le joue. Don Cherry est un musicien monstrueux. En trois note l te fait comprendre toute l’histoire du blues mais tout le monde ne l’a pas compris.


DNJ : On te voit beaucoup impliqué dans des travaux avec des jeunes. Tu sembles vraiment prendre ton pied à transmettre


MC : Pourtant on m’a sollicité pour être prof ici ou là et je dis non à chaque fois parce que je ne me sens pas cette force. Pour moi il faut que cela se passe là, tout de suite, illico. Genre master class, stage. Mais j’aime être dans ce type de situation où les gens viennent se dépasser. Les gens sont beaux lorsqu’ils se dépassent. Pour le reste je m’en fous. Le niveau des uns et des autres je m’en branle. Pour moi c’est qui tu es maintenant. Alors moi je leur dis que je ne suis rien du tout et je leur demande d’envoyer tout ce qu’ils peuvent. Du coup tu vois le gars prendre son sax et envoyer un truc comme il l’a jamais fait, il a des ailes tout à coup parce que on lui a dit «  tu peux ». Les gens ont peur. Il faut que je leur apprenne à la surmonter.


DNJ : Et toi, tu sembles n’avoir peur de rien


MC : Effectivement je n’ai peur de rien. C’est peut être ça qui me fait peur !




Propos recueillis par Jean-Marc Gelin

 

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