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Par Stéphane Carini

 

" A Caroline Volcovici"

 

 



La scène se passe dans un de ces bistrots qu’affectionne la presse spécialisée après la distinction des disques-phares de l’année. Bribes de dispute entre passionnés, vous savez bien : le jazz, ses codes, sa santé, ses dérives, ses âges d’or…Sujet du moment : les chanteuses de la planète marketée « jazz » (de Lisa Ekdahl à Norah Jones en passant par Madeleine Peyroux). « Mais après tout, elles peuvent drainer un public énorme vers le jazz (le vrai) qui en a bien besoin (c’est une idée qui a la vie dure, ça, enfin…) - Oui, seul hic, toute cette médiatisation se double d’un dangereux effet d’anti-mémoire (qui s’intéresse encore à Sarah, Carmen, Anita ?) quand elle n’éclipse pas les voix actuelles, celles dont on pourrait parler vraiment en se détachant un peu du plan com’ des majors, non ? Ah bon ? Mais qui ? Qui ? QUI ? Assuré mais avec un brin d’ironie car je sais bien, allez, à QUOI m’attendre, je lance : « Claudia Solal ». Choc. Car enfin,  c’est bien connu, celui qui vient d’avancer ce nom a biberonné au scat d’Ella Fitzgerald sur How High the Moon, il ne peut être soupçonné, lui, d’intellectualisme formaliste, d’idéologie crypto-libertaire alors quoi ? Oui, pourquoi, après tout ?! Pourquoi j’aime Claudia Solal ?

 

Pour l’avoir découverte et re-découverte au 7 Lézards – qui fut son terrain de constante expérimentation –, j’aime Claudia Solal parce qu’au terme d’une interrogation sur elle-même, sur son approche intime de la vocalité, sur son parcours et ses goûts, sur ses échecs aussi sans doute, elle s’affirme, à l’opposé de nombre de ses consoeurs et des attentes assez troubles des maisons d’édition, comme une vraie créatrice d’univers, puisant à une remarquable diversité de formes.

 

Répertoire très largement original (deux thèmes comme Our Own World et No One Around (1) suffisent à l’imposer comme compositrice émérite), improvisations pures, poèmes chantés d’Emily Dickinson, ballades monkiennes, on est loin, très loin, de cet enclos hyper-balisé et de plus en plus suranné des standards que ressassent souvent avec talent (là n’est pas la question) les Diana Krall, Stacy Kent et autres Robin McKelle, lesquelles n’ayant toutefois pas le génie de leurs devancières pour les sublimer ou les réarticuler (là en revanche est la vraie question et l’on pense au Tea for Two d’Anita O’Day, au Love for Sale de Dinah Washington ou au Song Is You de Sarah Vaughan) n’ont plus alors qu’à peaufiner une « manière » (l’intimisme nuancé, le mainstream élégamment swinguant, etc.) ou à élargir par touches dérisoirement minimes (le « pop song », le « brazilian song », etc.) un répertoire qui leur reste inéluctablement extérieur. Avec Claudia Solal, c’est tout l’inverse : le public n’est pas là pour re-connaître, mais pour découvrir, éprouver, explorer ; il ne mesure pas une qualité d’interprétation (souvent réelle mais sécurisante) voire le perfectionnisme de la production (certains concerts avec grand orchestre et cordes de D. Krall), il est confronté à une mise en risque de la voix et de la musique, à la progressive émergence d’une scène vive, étrange, grinçante, onirique, au service de laquelle sont mobilisées d’une part des capacités techniques très sûres et d’autre part une inventivité et une concentration impressionnantes.

 

Certes, on peut de prime abord s’interroger sur l’homogénéité du répertoire de la chanteuse : quel lien ente Monk et E. Dickinson ? Entre quelques (trop ?) rares standards et des pièces à l’inverse totalement libres ? On peut même n’y voir qu’une tentative (plus ou moins ?) lucide d’échapper au continent strictement jazziste – et donc une limite (de compétence ? d’enthousiasme ?), un bord extérieur assumés en tant que tels…On peut toujours certes…Ce serait pourtant refuser d’entrevoir les traitements singuliers qui sont à l’œuvre dans le chant solalien et qui lui confèrent son indéniable unité et sa force évocatrice.

 

Point primordial, il y a tout d’abord la modernité de l’approche vocale. Le chant de Claudia Solal c’est  une voix en prise avec son époque : ses cultures, ses débats, ses procédés d’accumulation de signes. Un thème comme Curry Powder l’illustre parfaitement en à peine plus de 2 minutes : effets de catalogue, détournés ou pas, de répétition, d’urgence ou de grippage (écoutez son « grooth index / grooth index / grooth index » en parfait écho au tout récent cataclysme financier !). C’est aussi une voix qui ne se contente plus d’être le véhicule émotif d’un pré-texte musical (la forme du song et ses rigidités) ; elle accueille – et se branche sur – toute la corporéité : cri, plainte ou affolements, fuites du rêve – plus ou moins érotiques, plus ou moins craintives -  jusqu’aux états poétiques les plus conscients. Tout cela n’est pas rigoureusement nouveau (Abbey Lincoln dans le jazz, ou pour rester dans le domaine des musiques populaires, les plus belles voix soul ou funk, nous ont habitués à cette délivrance de la voix) mais vient irriguer chez Claudia Solal – outre un souci constant de la forme – un imaginaire qui se révèle d’une grande richesse et dont on doit souligner combien il se féconde au contact de complices très attentivement virtuoses (le pianiste Benjamin Moussay hier en duo et aujourd’hui au sein du quartet  « Spoonbox »,   le saxophoniste et clarinettiste Jean-Charles Richard, le contrebassiste Yves Rousseau ou la sœur jumelle de Claudia en exigence musicale, Jeanne Added). 

 

Sans vouloir le ramasser sous une catégorie trop englobante, on peut toutefois avancer que cet imaginaire ne cesse de privilégier les états intermédiaires – c’est d’ailleurs ce qui renforce sa poétique : états semi-conscients, somnolences perturbées (Sleeping, Porridge Days), bribes d’enfance en perpétuel tentative de surgissement, de signifiance (Rose Bud), passage de la brume à la clarté (l’interprétation de A Foggy Day peut clairement s’écouter selon ce programme), espoir et actualisation de l’élan amoureux (Hope, Ask Me Now). A ce stade et toutes proportions gardées, un fascinant rapprochement s’impose avec l’injection de l’enfance (du babil enfantin) et du rêve (le fameux monologue de Molly Bloom) dont la littérature contemporaine est redevable à l’œuvre de Joyce. A l’heure où il devient de plus en plus évident que le répertoire vocal doit se renouveler (à quoi rime de reprendre Bei Mir Bist Du Schon ou Yes, My Darling Daughter comme le fait Robin McKelle et n’est-il pas symptomatique a contrario que, selon un projet initial de Wayne Shorter, le dernier album de Herbie Hancock soit un hommage rendu à Joni Mitchell ?), Claudia Solal dépoussière cette problématique en démontrant comment le traitement de la voix est lui-même porteur de ressources nouvelles qui peuvent à leur tour être investies dans les thèmes les plus connus (Cheek to Cheek transmué en une lente rêverie amoureuse). 

Enfin troisième attrait de l’art de Claudia Solal, le rapport étroit à l’écrit, lieu non dissimulé du désir (« bouffer les mots » me dit-elle un jour abruptement). Soyons même plus précis : l’interactivité entre le sens et le chant. Il ne s’agit plus seulement ici de la maîtrise voire d’une certaine jubilation de la diction mais bien du chant qui peut dériver de la compréhension intime d’un texte. On a déjà vu que A Foggy Day pouvait s’écouter comme la prise au mot du titre, un programme lumineusement sensualisé en trois volets (le chorus de piano servant de charnière habile entre l’obscur et le clair) de l’évaporation du brouillard (i.e. du désarroi sentimental). La reprise de Ask Me Now - et des paroles sidérantes de Jon Hendricks sur le thème de la tendresse inentamée et du temps de la concordance amoureuse - conduit d’abord à renouveler l’image d’une partie de la thématique monkienne (et powellienne en rappelant ici que bon nombre des compositions de Bud étaient accompagnées de poèmes en très grande partie perdus). Elle amène ensuite à souligner combien la perfection de l’interprétation (couleur et dynamique vocales, inflexions tonales et accents rythmiques) épouse – au point d’en paraître la déduction la plus délicate, telle une insécable pellicule – les moindres nuances de l’imploration hendricksienne. De manière encore plus décisive et immédiate, cette interactivité s’exprime dans la lecture chantée (expression qui me semble plus opportune que celle de « mise en musique ») de très courts poèmes d’Emily Dickinson. Pour ces « haiku » d’un nouveau type, la musique (l’écoute live renouvelée l’atteste) est improvisée sur l’instant en un geste global : tout se passe comme si la compréhension du poème (l’appréhension de sa force interne) s’épanouissait en une séquence / intensité musicale étroitement accordée au texte tout en en constituant pourtant une enveloppe distincte (I Never See A Moor, The Lost Thought). Foyer, contre-foyer, illuminations complémentaires.

 

 

Vocalité renouvelée, imaginaire ressourcé, indissociabilité des deux. Voilà…Voilà pourquoi j’aime Claudia Solal (comme au demeurant j’apprécie la trop sous-médiatisée Laurence Allison)…Parce que sa voix est le creuset kaléidoscopique – et donc non cristallisable – de son univers ; parce que cet univers est une alchimie de très apparents contraires ; parce que se mêlent en son chant risque et distanciation, exigence et sensualité (l’étoffe et le grain de sa voix : cette juvénilité si malléable et dans le même temps si « anti-nymphette » pour cette raison que chez elle la voix n’est pas le reflet d’un personnage, ce sont eux - ces plus ou moins fantomatiques personnages - qui naissent d’elle, à sa discrétion), intimité et fraîcheur. Enfin parce qu’elle est pour moi sans image – autre que ce sourire tendu d’ironie, presque incertaine parfois, qui décape tout.  

Icare Onafets.

 

(1) Tous les thèmes cités renvoient à l’album de Claudia Solal « Porridge Days » (en duo avec Benjamin Moussay) paru en 2005 sur le label « Chant du Monde ». Un album du quartet Spoonbox (Claudia Solal / Benjamin Mousay / Jean-Charles Richard / Joe Quitzke) devrait, en principe, sortir fin 2009…

 

 

(2) Remerciements à Georges Souche pour sa magnifique photo que l’on peut retrouver sur sa galerie à l’adresse suivante : http://www.cardabelle

 

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