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C’est à l’occasion du festival «  Jazz à Montauban » que nous avons pu rencontrer le pianiste Yaron Herman qui jouait ce soir là en première partie de Keziah Jones. Sur la lancée du succès de ses deux derniers albums «  Time for Everything » puis « Muse » ( récemment nominé pour les Victoires du jazz ) tous deux parus sur le superbe label français Laborie Jazz, Yaron Herman poursuit tel un marathonien une tournée qui le porte aux quatre coins du monde.
Un bref concert d’une heure ce soir là, 9 juillet 23h sous le beau soleil étoilé de la belle ville du Sud Ouest de la France. Rencontre avec un pianiste exceptionnel……




Tu es Israelien, tu vis en France et tu joues avec des musiciens américains. De fait ta musique semble s’affranchir de toute frontière. Tu revendiques cette universalité ?

YH : Oui dans la même mesure oùe l’on ne peut pas classer quoique ce soit dans quoique ce soit. Par exemple on parle de jazz américain tout en y mettant des musiciens très différents et qui pourtant viennent de partout en Europe. Ce n’est pas la géographie qui fait la musique. Je connais par exemple des musiciens qui habitent en Finlande et qui jouent du jazz traditionnel.

Si l’on parle de « jazz Israélien » et te mettant toi et Avishai Cohen sur le même plan, est ce que cela fait sens pour toi ?

YH : Je ne dirais pas que cela n’a pas de sens dans la mesure où je suis Israélien et que je fais du jazz. C’est donc très pratique de prendre ce raccourci. Après, c’est aussi très facile de sortir des clichés qui sont toujours très mal adaptés à la complexité de l’être humain et du musicien.

Ce soir tu as joué une intro sur « Blame It on my Youth », grand standard du real book en allant puiser justement dans la musique traditionnelle, n’est ce pas cela ton syncrétisme ?

YH : Oui c’est un peu cela. C’est un mélange de cultures qui font partie de moi et que, sur scène je trafique inconsciemment. Cela sort de manière totalement naturelle. Ce n’est pas un collage émotionnel ou un collage d’influences. Cela ressort naturellement parce que cela a été digéré et que cela fait partie de ma vie. Cela fait partie d’un tout.

Quand tu as commencé le concert,  les gens continuaient d’arriver, étaient extrêmement bruyants et peu respectueux de ce qui se passaient sur scène. De quoi faire fuir depuis longtemps un Keith Jarrett. Comment ressent-on cela sur scène ?

YH : Franchement cela n’était pas perturbant pour moi. Je suis très réaliste sur ce point. D’abord parce que 80% des gens ici ne me connaissent pas et ensuite parce que à Montauban ce soir les gens étaient surtout venus pour voir Keziah Jones en deuxième partie. Donc je sais qu’il faut un peu de temps pour qu’ils rentrent dans le concert. Mais même si cela prend du temps j’essaie de rester moi-même de jouer ma musique, sans concession et de les attraper. Mais je me refuse, quel que soit le contexte à flatter le public dans le sens du poil.

Mais justement quand tu joues dans ce cadre avec ce public qui n’est pas celui d’un club de jazz parisien ni même celui du Théâtre des Champs Elysées, tu sais comment tu vas construire ton concert ?

YH : En tous cas, jamais en fonction du public. Je ne prévois jamais à l’avance. J’essaie de jouer à chaque fois ce que je ressens dans l’instant. Et l’instant est composé de plein de choses. Mais il faut parfois provoquer, aller chercher les choses plus loin. Chaque public, chaque situation sont différents. C’est ça la base de l’improvisation. Le jazz existe pour ça, pour cette créativité chaque fois renouvelée. Ce qui m’intéresse c’est de raconter des histoires différentes chaque soir. Il m’arrive souvent de partir sur des motifs mélodiques assez basiques et de les déformer, de jouer avec eux. La musique c’est aussi une sorte de jeu d’enfant.  

On t’entendait ce soir jouer avec des harmonies un  peu difficiles, à la limite de la dissonance. C’est audacieux face à un public qui n’a pas forcément une forte culture de jazz ?

YH : Peut être mais encore une fois je refuse de flâter le public. J’ai trop de respect pour lui et pour la musique. Il faut prendre le pari de l’intelligence de ce public sinon on tombe dans tout ce que l’on entend à la télé par exemple où il n’y a plus ni Jazz ni musique classique. Cette culture « flashy », « bling-bling » qui manque de profondeur est un vrai désastre. Si on nourrit mal les gens, ils deviennent cons. Moi je ne veux absolument pas faire partie de cela.

Cet été tu tournes sans Matt Brewer, pourquoi ?

YH : Il avait d’autres concerts en même temps. Du coup j’ai choisi de tourner avec Simon Tailleu qui est  la fois un ami et surtout un super musicien. Nous jouions notamment ensemble dans Newtopia ( NDR : avec Raphael Imbert). Il assure vraiment avec beaucoup d’imagination et de swing. En plus c’est quelqu’un qui a l’ « Envie ».

Et ce soir, comme d’habitude nous avons eu droit à un grand Gerald Cleaver. Comment tu ressens sa façon de jouer ?

YH : Je le dis à chaque fois, pour moi Gerald est un très grand batteur. Ce qui est étonnant c’est que j’ai ressenti sa musicalité bien avant de jouer avec lui en « live ». En parlant avec lui, nous avons ressenti tous les deux que nous savions de quoi nous parlions et que nous avions exactement la même conception de la musique, que nous rechercions les mêmes choses. On a vraiment la même vision de l’improvisation. Je n’ai jamais entendu Gerald faire deux fois la même chose. A chaque fois il te pousse à aller plus loin. C’est très exigeant mais en même temps très naturel chez lui. Ce n’est pas intellectuel mais cela vient juste d’une immense connaissance qu’il a de cette musique de « jazz ».

Comment as tu rencontré Matt et Gerald ?

YH : Gérald, cela date du temps où j’habitais à New York pendant quelques mois. J’ai partagé un appartement avec lui à Brooklyn quand j’avais 20 ans. On a fait quelques sessions ensemble et j’ai compris que c’était avec lui que je voulais jouer. Pour lui la musique n’est pas une question d’égo mais juste de besoin de jouer de la musique. On sent une urgence.
Quand à Matt je l’ai tout simplement rencontré sur My Space. Je suis allé sur sa page et j’ai immédiatement été frappé par son son qui est à la fois grand, ample et rond. On a échangé des messages. De son côté il est allé voir ma propre page et a aussi été séduit par mon jeu. Deux mois après nous étions tous les trois ensembles sur scène. Matt et Gérald n’avaient jamais joué ensembles auparavant et cette association du coup devenait totalement inédite. Les deux ensembles n’ont pas forcément fonctionné tout de suite. Cela a prit un peu de temps. Matt a un style qui est un peu moins free. Il est très « mathématique ». Mais si tu écoutes bien sur le dernier album, « Muse » ( paru chez Laborie), je leur laisse beaucoup plus d’espace. Il m’arrive à certains endroits de ne jouer que la main gauche et là tu sens que derrière il se passe des motifs rythmiques bizarres et que ça groove sérieusement.


Tu vis en France mais tu joues avec des musiciens américains. As tu eu le sentiment de trouver auprès des jazzmen américains une culture du jazz que tu ne trouvais pas ailleurs ?

YH : Sincèrement oui. Il y a beaucoup de musiciens français qui connaissent bien cette musique mais au niveau rythmique on ne trouve pas l’équivalent. Quand on va à New York on comprend pourquoi.il y a tellement de musiciens que tu es obligé d’être toujours au top. C’est cruel mais terriblement exigeant et cela te pousse à bosser comme un fou. Par exemple là bas tu peux voir deux batteurs ou deux pianistes travailler ensemble, essayer de progresser ensemble. En France c’est impossible. Chacun cherche à protéger son pré carré.

Entre « Time for Everything » et « Muse » il y a un grand écart, une progression énorme. Mais on peut avoir l’impression que tu te lâchais plus dans « Time for eveything » et que tu affiches une plus grande retenue dans «  Muse ». Dans ce dernier album il y a une adaptation de la rythmique sur un terrain tout à fait différent

YH : Bien sûr mais c’est quelque chose qui est venu assez naturellement au fur et à mesure des concerts après le premier album. Il s’est passé quelque chose de plus complexe dans notre façon de jouer. Attention, je dis complexe, pas austère. Le dialogue devenait multidimensionnel. Ce n’était plus entre Moi et Matt ou entre Moi et Gérald mais beaucoup plus interactif entre nous trois. C’est le vrai sens du trio que nous commençons à approcher. Du coup cela m’a amené à composer dans cette direction. Mais cela dit, je ne trouve pas que l’on se lâche moins. D’une certaine manière je trouve au contraire que l’on se lâche plus. Ce n’est plus ce que je joue qui est important, c’est notre jeu collectif qui maintenant prend le dessus. Si l’on considère l’essence du trio, on voit alors que l’énergie est toujours là. Simplement ce n’est pas la même.


Tu as beaucoup plus composé sur « Muse ». Qu’est ce qui prédomine dans ton écriture ? Le rendu sur le plan mélodique, harmonique, rythmique ?
 
YH : C’est un tout. Ce sont  des choses, des motifs que j’entends dans l’avion, chez moi, à n’importe quel moment. Je note. Je note des mesures, des structures et après j’essaire de mettre cela en forme.  Par exemple sur Ysobel on entend Gerald prendre un riff. C’est quelque chose que j’avais effectivement en tête dès le départ. C’est à partir de petits détails que je compose en essayant d’imaginer comment le trio pourrait se l’approprier.


Va t-on pouvoir à nouveau t’entendre en sideman ?

YH : Je ne dis jamais jamais. Cela dit  tu sais, je ne fais pas que jouer avec le trio. Je fais d’autres choses comme par exemple lorsque joue avec Michel Portal.

Ce n’est pas vraiment ce que j’appelle un rôle de sideman

YH : C’est très impressionnant de jouer avec lui. Portal est totalement ouvert. Je ne connais personne qui conçoit le jeu comme lui. On s’éclate vraiment à jouer ensemble. On ne cherche pas à jouer à 200 à l’heure, mais on se partage réellement l’espace.

Comment vous êtes vous rencontrés ?

YH : Simplement. Il devait jouer avec Jacky Terrasson. Un soir, celui-ci ne pouvait pas être là et Christophe Deghelt ( NDLR : qui est à la fois agent de Terrasson et de Y. Herman)  a proposé que je le remplace. Et cela a prit tout de suite entre nous.

Tu es  jeune et déjà il y a beaucoup de clichés sur toi ….

YH : Ah bon lesquels …. ?

Il n’y a pas un seul article sans que l’on parle du génie précoce, de ton parcours de basketeur, du nouveau Keith Jarrett etc… Tu n’en a pas marre ?

YH : Non. D’abord parce que je ne lis pas les journaux. Mais surtout je suis tellement préoccupé par progresser, jouer mieux du piano, faire mieux de la musique et en substance, devenir un meilleur être humain que je ne veux pas perdre du temps sur cela. Ensuite la  vision que les gens ont de moi est déterminée par des choses que je ne contrôle pas toujours. Mon devoir c’est de me lever le matin, jouer du piano, de m’approcher au plus près de ce que j’ai dans la tête en sachant que c’est ça ma vie.

Jouer du piano et devenir un meilleur être humain sont deux notions que tu relies ?

YH : Pour moi la vie et la musique sont deux notions inséparables. C’est pour cela que j’aime la musique de Keith Jarrett. Mais pas seulement sa musique, sa démarche. Et c’est pour cela que je me suis mis à faire du piano. Il dit : «  music doesn’t come from music ». Cela veut dire que si tu fais un certain travail sur toi-même, la musique va venir naturellement. Tu vas alors évoluer en tant qu’être humain et là tu pourras ouvrir des portes qui vont permettre la création. Mais si tu ne travailles que la musique en elle-même alors tu arriveras vite à une impasse de création.

N’ y a t-il pas le risque alors de tomber dans l’introspection absolue ?

YH : Cela n’a rien d’introspectif. Mais de toutes façons l’introspection est un devoir pour n’importe qui, musicien ou non. Sans cela on se peut pas savoir qui on est. L’introspection est nécessaire pour devenir un homme qui sait communiquer. Comment peux-tu communiquer avec le monde si tu ne te connais pas toi-même ? Quand tu te poses ces questions sur tout ce qui est en toi et ce qui t’empêche d’avancer, alors tu vas vers une ouverture, forcément. Et du coup tu casses toutes tes barrières intérieures et tu t’ouvres. Tu enlèves les choses qui t’empêchent.

Cela devient une quête, une quête perpétuelle ?

YH : Tout à fait. C’et pour ça que j’ai aussi du mal à me rendre compte de ce que je fait. Je suis sur le chemin, j’avance et je ne m’arrête pas trop sur ce qui est derrière moi. Je m’en fiche.  Ces clichésla me font souvent très plaisir. Mais en réalité ce n’est pas ma préoccupation première.

L’ouverture dont tu parles, c’est aussi cette ouverture au public ?

YH :  Oui et non à la fois. Je suis très méfiant lorsqu’un musicien dit qu’il « donne à son public». Cela veut forcément d ire qu’il y a des choses qu’il ne donne pas, qu’il garde pour lui. Je considère au contraire que le jeu devant un public est interactif et pas unilatéral. J’essaie de prendre autant du public que l’inverse. Dans l’idéal, si tout va bien, si toutes les conditions étaient réunies, ce que je ressens une seconde avant que je joue la phrase, le public devrait le ressentir une seconde après que je l’ai jouée. Il ne peut bien sûr pas ressentir exactement ce que je ressens moi même, car ce ne sont juste que des notes, mais il devrait au moins ressentir l’intention qu’il y avait juste avant. C’est exactement cela que j’essaie de communiquer. On ne fait pas de musique juste pour le plaisir d’aligner des notes. Cela vient d’une urgence, de la nécessité d’exprimer.


Tu as déjà en tête le contour de ton prochain album ?

J’ai quelques idées….

Dans la même formation ?
On verra……


Propos recueillis par Jean-Marc Gelin
Publié également sur le site All about jazz

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