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19 mai 2012 6 19 /05 /mai /2012 14:52

 


PeifferB Improvision COUVHORS SERIE N°7 583830-0
Universal
 
Jazzcypher



La précieuse collection « Jazz In Paris » propose un double Cd finement intitulé Improvision qui couvre une grande partie des enregistrements américains du pianiste français Bernard Peiffer, émigré aux Usa en 1955 et qui n’y fit pourtant pas la carrière escomptée. Musicien incomparable, génial même, il avait pourtant connu le succès en France, raflant chaque fois le titre convoité de «meilleur pianiste de l’année», qu’il joue seul ou avec le trompettiste Roger Guérin, le ténor Bobby Jaspar, le contrebassiste Pierre Michelot. Ajoutons qu’il fit ses classes en accompagnant Django Reinhardt, Hubert Rostaing mais aussi Rex Stewart, Don Byas, Bill Coleman, James Moody
Mais trop en avance sur son temps, il sentait qu’il lui fallait tracer sa voie et il voulait introduire de nouvelles formes dans le jazz. Non reconnu dans son pays, il décida d’aller jouer sa musique ailleurs, sur la terre d’élection du jazz, les Etats-Unis.
Il y signa une discographie « anémique » chez Emarcy Bernie’s Tune (1956) Modern Jazz For People Who Like Original Music chez Laurie (1959) que l’on découvre grâce à cette réédition inespérée, qui offre aussi le cadeau de prises uniques et inédites (Live at the Cherry Hill Inn, en 1959 et Live from Glassboro State University en 1976, l’année même de sa disparition).
Tout l’intérêt de ce Hors série est de nous faire découvrir en solo, et dans quelques autres formations, essentiellement des trios, des enregistrements privés que son fils (Stefan Peiffer) a confiés à Universal. C’est la révélation d’un très grand musicien qui n’était jamais tant lui même qu’en « live ».
S’il obtint la nationalité américaine et demeura dans ce pays d’accueil jusqu’à sa mort, sa carrière fut vite mise entre parenthèse. C’est là que réside le mystère Peiffer. Adoubé par quelques uns des plus grands critiques de son temps, comme Leonard Feather, Barry Ulanov, sa musique libre, sans concession a du faire peur : lui qui affirma très tôt son désir d’imposer un troisième courant entre jazz et musique classique, fut peu à peu lâché par les maisons de disque et se tourna vers l’enseignement à Philadelphie où il s’était installé. Il fit là encore forte impression (Uri Caine s’en souvient), encourageant ses étudiants à découvrir leur propre langage.
Découvrez donc la musique de Bernard Peiffer (prononcez « pay fair ») qui commence par le feu d’artifice du « Lover, Come Back To Me » enregistré en mai 1956 aux USA en trio avec Oscar Pettiford à la contrebasse et Joe Puma à la guitare. Suit l’intégralité de la séance, en quartet avec Chuck Andrus à la contrebasse et Ed Thigpen à la batterie. Ses propres compositions sont tout simplement stupéfiantes comme ce « Black Moon » atonal ou cette « Lullaby of the leaves » qui nous fait d’abord penser dans son introduction de « Yesterdays » qu’il reprendra de façon si originale, au piano électrique, en 1972 avec Al Stauffer (b) et Jimmy Paxson (dms) dans un club du New Jersey : comme Bill Evans, il n’a pas peur de se frotter aux standards qu’il investit totalement, au point qu’on mette parfois du temps à les reconnaître... Volubile et chantante, la manière de Bernard Peiffer étonne, détone et émerveille.
Peiffer rend aussi hommage dès qu’il le peut, au cantor de Leipzig dont il possédait parfaitement la musique et l’art de la fugue. C’est ainsi que le classique « Lullaby of Birdland » du pianiste George Shearing débute par une introduction on ne peut plus inspirée de Bach, sans que Peiffer ait jamais rencontré le succès du trio de Jacques Loussier dans Play Bach.
Pris d’une fougue joyeuse, l’énergique « Rondo » qui initie l’album Modern Jazz for People Who like Original Music, emprunte dans son introduction la forme classique, puis vire à une sarabande pleine de swing. Ce titre, qui sera repris autrement dans un de ses derniers titres en « live » montre l’évolution constante et le degré prodigieux d’improvisation, dans un rendu plus désarticulé, à la façon de Bill Evans (que Peiffer admirait évidemment) dans les thèmes repris avec ses deux trios de référence, à vingt ans d’intervalle. Bernard Peiffer choisira d’ailleurs une composition de Bill Evans « One for Helen », preuve de son attachement indéfectible à cet autre pianiste dont il pouvait se sentir proche.
Un des atouts essentiels de Bernard Peiffer, qui fait souvent défaut à ses pairs, est l’extraordinaire variété de styles, d’humeurs : le rondo de 1959 est suivi de « Poem For A Lonely Child », chant funèbre dédié à sa propre fille. Un requiem qui rapproche Peiffer de Lennie Tristano cette fois, élargissant le champ de ses influences et de ses premiers maîtres, à savoir Art Tatum ou Errol Garner. Suivent un très nerveux « Tired Blues » qui contredirait le titre tant il est habilement construit ; quant à son « Lafayette nous voici », c’est un malicieux retour à l’envoyeur, très martial d’allure, comme un régiment en marche.
Son « Strip tease » est délirant , débordant d’un feu intérieur, d’une tension qui jamais ne retombe. Dans « Perfect Storm » interprété pour la radio en 1972, il libère une impétuosité, inspirée de toute sa culture de virtuose classique.

Le talentueux Alain Tercinet, dans ses notes de pochette toujours impeccables, nous livre les éléments forts de la carrière étrangement chaotique de ce pianiste singulier. Son fils Stefan nous laisse entendre avec pudeur ce qui a pu induire cette forme de « ratage » dans une carrière, qui ne manqua jamais de panache, dans ses entêtements mêmes .
Capable d’emportements, si ce n’est de colères, on pense parfois à un Frank Rosolino dans la fougue exacerbée, la vitesse d’exécution vertigineuse, l’exaltation fièvreuse. Bernard Peiffer était un musicien intraitable dans son engagement et son projet musical, fragile psychologiquement, profondément secret, vulnérable donc. Convaincu de son talent, ce « géant oublié » incroyable virtuose, fervent et tendre, sut, comme nul autre peut-être, fusionner classique et jazz. Sans se disperser cependant, il n’a fait que creuser son sillon, mettant à jour dans son programme tout ce qui a pu fertiliser les musiques aimées. Une puissance, une émotion qui font la place belle à un incroyable swing, principe vital, état supérieur, impossible à fixer mais puissant et irréfutable de ce retournement du pas humain en danse que le jazz produit…tremplin d’une jubilation…(Jacques Réda)
Un double album à prix serré absolument indispensable et qui sera une révélation pour beaucoup d’amateurs de jazz et de piano…



Sophie Chambon


La collection Hors série inaugurée en juin 2003 avec un premier volume consacré à Sacha Distel « Jazz Guitarist » présente des portraits d’artiste qui, par leur créativité, leur singularité et leur talent ont eu une importance significative sur le développement du jazz en France. Suivent ainsi le Hors série n°8 consacré à Rhoda Scott « Paris New York » et le n°9 sur Ivan Jullien « Complete Riviera Recordings », le n°10 Boulou Ferré « Complete Barclay Recordings », le 11 Dominique Cravic/Didier Roussin/ Francis Varis « Cordes et lames ».

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19 mai 2012 6 19 /05 /mai /2012 11:39

 

Jacques Schwarz-Bart (ts), Batiste Trotignon (p), Thomas Bramerie (cb), Hans van Oosterhout (dm)

Azetec Musique 2012

 Jacques_Schwarz-Bart_Quartet.jpg

 

C’est dans quelques jours qu’il donnera, dans le cadre du Festival de St germain des Près à Paris, un concert à l’Institut Océanographique avec son quartet. C’est surtout l’occasion pour nous de revenir sur le dernier album de celui que l’on considère comme l’un des plus grands saxophonistes ténor de sa génération. Je sais c’est un peu (trop) superlatif mais ceux qui écouterons « The Art of Dreaming » ne s’y tromperons pas et connaîtrons le même choc avec Jacques Schwarz-Bart que celui qu’ils ont pu connaître avant avec Joshua Redman.

Tournant le dos ( provisoirement on l’espère) à la musique Gwo-Ka pour livrer un album plus classiquement ancré dans une tradition américaine, le saxophoniste s’affirme ici et avant tout par un SON d’une incroyable densité. Où l’épaisseur du trait se mêle à la légèreté d’un discours fluide et rythmiquement impressionnant. On y entend tous les registres du ténor tant dans l’expression coltranienne ( It’s Pain, Voir ), que celle qui viendrait de Joe Henderson, de Michael Brecker ou de Wayne Shorter ( Lullaby from Atlantis inspiré de l’album presque éponyme). JSB impressionne tout au long de l’album avec un phrasé palpable, massif, transcendé par ce qu’il dit avec cette forme de nécessité vitale de dire et de dire juste. Impressionnant dans cette façon de se promener du grave au suraigu avec toujours la même précision et surtout la même force de l’intention. Il y a plus que de la musique. Celle-ci est, on l’a dit transcendante, revient sur des rythmiques ensoleillées, flirte avec un jazz plus funky, libre quelques mélodies émouvantes ( Now).

Quelque chose passe entre les membres du quartet. Fusion des 4. Inspiration partagée. La musique habite le studio et transporte un flux existentiel de l’un à l’autre. Batiste Trotignon saisit les espaces pour jouer en contraste avec une rare intelligence, maître du tempo et garant de l’harmonie. Lorsque l’un est dans le grave l’autre joue en haut et lorsque l’un avance tout en démarche déliée l’autre joue stacato, et tout cela dans une fusion irrésistible.

J’écoute l’album en boucle depuis plusieurs jours. Il m’embarque.

J’écoute un Thomas Bramerie littéralement époustouflant comme je ne l’avais encore jamais entendu auparavant. Lui aussi porté par l’enjeu dans une sorte de gravité. Et que dire du drive de Hans van Oosterhout, le batteur Néérlandais vibrant et porteur d’une pulse au groove terrible.

J’écoute et réécoute. J’enrage de ne pas être musicien moi-même. J’enrage de ne pas avoir été dans le studio. Je sais que l’on tient a là quelque chose de rare.

Jean-Marc Gelin  

 

 

 

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15 mai 2012 2 15 /05 /mai /2012 11:17

 

Jeremy Pelt (tp), JD Allen (ts), Danny Grissett (p), Dwayne Burno (cb), Gerald Cleaver (dm)

High Note 2012

pelt.jpg

 

N’allez pas chercher chez ces américains-là l’envie de révolutionner le jazz. Pas de jazz épaissi au rock lourd ou matiné de pop sulfureuse et planante, pas d’électricité dans l’air. Car ce quartet-là se situe clairement dans une autre lignée qu’ils perpétuent : celle du quintet de Miles. Entendez par là celui avec Wayne Shorter. C’est cette inspiration-là qu’ils font revivre, avec les même réminiscences. Même configuration, même sens de l’harmonie, même esprit du blues modal. Il y a alors des évanescences flottantes et des espaces étirés. C’est dans une sorte de lenteur fluctuante, de mouvance ralentie qu’il se joue de l’espace musical.

Au ténor, JD Allen que l’on suit depuis quelque temps aux DNJ (cf. http://www.lesdnj.com/article-jd-allen-un-tenor-a-decouvrir-d-urgence-90209448.html) s’inscrit dans le son Shorterien avec cette totale maîtrise du tempo qui, lorsqu’il est ralentit à l’extrême de l‘extrême devient finalement le plus indomptable. Il faut entendre la suavité de l’expression de ce ténor de 39 ans qui roule sa bosse dans les clubs de la grosse pomme, sur des titres comme second Love où sur le titre eponyme où il possède le velours, la soie et l’encens.

Jeremy Pelt de 3 ans son benjamin, lui répond parfaitement. Celui qui dès sa sortie de Berklee a tourné avec rien moins que Jimmy Heath, Frank Wess, Vincent Herring, Ralph Peterson, Cedar Walton connaît ses classiques, a toutes les clefs de ce jazz gravé dans le regsitre des trompettistes de grande classe. Pas de mordant énervé et pas de rondeurs cuivrées mais le son juste de celui qui (inspiré de Miles), maîtrise les silences entre les notes.

On se laisse totalement prendre par ce quartet et par cet entre-deux où les couleurs modales nous plongent dans une sorte d’état second. C'est avec cette formation que Jeremy Pelt depuis pas mal de temps. Et force est de constater que circule entre eux l'âme de cette musique.
Soulful.
Soul.
Une sorte de bleu. Mais ça, ca nous rappelle quelque chose……
Jean-Marc Gelin

 

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14 mai 2012 1 14 /05 /mai /2012 22:06

Le Petit Label 2012

François Verly ( p, fdr, perc, tablas), Pierre-Olvier Govin (as, ts, clb), Denis Leloup (tb), Antoine Banville (dm), Marc Bertaux (cb)

 

verlyfleur-de-l-eau.jpg

 

C’est une belle surprise que de rentrer dans l’écriture dynamique de François Verly. Sur le papier on pensait (à tort) que l’on allait entendre le percussionniste poursuivre sous son nom, le travail qu’il fait depuis des années avec Andy Emler. On craignait la réciprocité des influences. Mais loin du jazz matiné de rock aux teintes Zappiennes, on découvre chez François Verly sa propre conception de la musique plus ancrée dans un jazz plus pur, moins dilué. Un jazz qui embrasserait autant Mingus que Thad Jones, Ellington autant que Joe Zawinul. Sa musique est en grande partie basée sur le mouvement. La musique animée. Sa musique est riche  et foisonnante et ses ressors innombrables. Équilibre subtil entre les cuivres et les bases polyrythmiques avec un trop rare et Ô combien précieux Pierre-Olivier Govin étincelant. Verly embarque son monde dans une sorte d’envolée irrésistible. L’orchestration magnifique de Verly parvient ainsi à faire sonner le combo comme un octet par la démultiplication des harmonies qui se chevauchent et des rythmes qui se croisent. Tout le monde parle en même temps et contre chante comme au banquet. Festif, c’est bien le mot ! Les tableaux sont expressifs et l’on entre parfois comme dans des polars un peu mystérieux aux sous-entendu musicaux passionnants ( Clou de Girofle).. Vivante la musique de François Verly s’anime sous la pulse d’un  groove omniprésent. Elle circule entre les protagonistes dans une sorte de dynamique des fluides.

Artiste complet s’il en est, Verly fait vivre sa musique aux claviers autant qu’aux percus. Musicien d’exception, sorte de gentihomme aux savoirs musicaux universel, il démontre son brio, celui qui en son temps avait bluffé François Jeanneau ou Andy Emler. Car il fait partie de cette tribu-là, Verly. De celle qui de l’ONJ au Megaoctet parviennent à représenter cet art de la synthèse.

Et s’il manque peut-être parfois une pointe d’audace, l’exercice reste brillant, et les solistes y jouent à très haut niveau.

Publié sur le Petit Label, dont la ligne éditoriale est toujours de grande qualité, cet album est à découvrir d’urgence.

Jean-Marc Gelin

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12 mai 2012 6 12 /05 /mai /2012 11:15

 

Nico Gori & Fred Hersch : «  Da Vinci »

Bee Jazz 2012

 

 nico-gori-frsd-hersch.jpg

Bruno Angelini & Giovani Falzone

If Songs- Vol 2

Abalone 2012-05-12

 angelini-falzone.jpg

 

 

3 italiens et un Américain pour deux duos d’exception. Dans les deux cas, le même exercice où se révèle, lorsque les talents sont réunis et grands, la même belle complicité avec ce que cela suppose d’exigence de l’écoute mutuelle, de sens de l’harmonie et de l’anticipation du geste de l’autre. Car il n’y a pas d’écrit qui tienne ici. Chaque acteur de ce 1+1 se laisse aller à l’improvisation errante entraînant l’autre dans son sillage.

Qu’il s’agisse de Nico Gori à la clarinette ou de Giovani Falzone à la trompette, les deux acteurs sont ici lyriques avec cette faconde qui donne vie, qui anime, qui fait vibrer la musique et celui qui l’écoute.

Quant aux deux pianistes, là aussi exceptionnels, l’attention parallèle à ces deux albums révèle une conception radicalement différente de l’accompagnement, l’affirmation de deux présences distinctes. Fred Hersch lui s’inscrit toujours dans le prolongement du clarinettiste, dans la même intention, prolongeant dans son accompagnement ou ses impros celles de Nico Gori. A l’inverse, Bruno Angelini s’efface plus, joue parfois en clair obscur, en attente ou en résonance harmonique et rythmiques dont il drape les propos du trompettiste.

Dans les deux cas, c’est la même envie de faire que ces duos soient autre chose que la rencontre de deux musiciens. Faire que la musique sonne «  riche » et ample avec le même souci de la poésie, de la poétique. Celle de Angelini et Falzone est plus intellectuelle, allant chercher parfois dans des incursions free. C’est une vraie réflexion avec ce que cela suppose d’intériorité ( Revolutions) et même de drôlerie comme ces comédies à l’italienne ( Il fanfarone)

Celle De Nico Gori et Fred Hersh est plus traditionnelle et s’inscrit dans une tradition jazzistique plus classique où l’avant scène est occupée par la mise en évidence des lignes mélodiques. Il y a de vrais moments de romantisme comme sur ce 2-5 ou de belles effusions de tendresse comme sur Doce de Coco où Gori a des accents qui évoquent Bechet. La marque des très grands clarinettistes, à l’instar d’un Eddie Daniels : lignes droites et courbes, puissance et clarté du son, placement rythmique exceptionnel. Rajoutez à cela la nonchalance élégante d’un Fred Hersch soyeux et gracile et surtout sa précision rythmique diabolique qui en font aujourd’hui l’un des plus grands pianiste de notre époque.

 

Ces deux albums sont de purs moments de grâce. Ils font partie de cet art exigeant si particulier au jazz, celui des duos. Cet exercice fait de partage et de respect d’où émerge la plus belle musique qui soit.

Jean-Marc Gelin

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10 mai 2012 4 10 /05 /mai /2012 11:52




CARLOS-MAZA--Descanso-del-Saltimbanqui.jpgLa Buissonne RJAL 397013/Harmonia mundi
Sortie le 17 avril 2012


On se souvient de Carlos Maza et de sa joyeuse troupe de musiciens cubains entendus en Avignon il y a juste dix ans : il fut question de métissage, d’amitié et de générosité pour une musique amérindienne et sudaméricaine, fièvreuse et très inventive.
Le pianiste nous revient en solo, ou plutôt en homme orchestre, jouant d’ une guitare dix cordes, du merveilleux piano de la Buissonne et de sa voix pour accompagner sa musique toujours itinérante.
Car à Cuba, tous les enfants, même les plus pauvres, reçoivent une sérieuse éducation musicale, le destin et le talent feront la sélection. C’est ainsi que Carlos joue non seulement du piano, mais d’instruments à vent dont flûtes et charanga, sans compter le chant qui s’intègre à sa culture.
Louis Sclavis qui a l’art d’être présent, au bon endroit et au juste moment, écrit un texte sensible, en préambule de ce Descanso del Saltimbanqui :  « la musique de Carlos Maza c’est l’Amérique latine qui s’amuse avec l’Europe, une guitare espagnole qui s’amuse dans les mains d’un Indien, une flûte inca qui s’introduit dans une sonate de Liszt. »
Il faut absolument s’armer du viatique de l’auteur pour percevoir l’origine de ces petites pièces, dédiées à chaque fois à un ami : on s’aventure ainsi dans un imaginaire musical qui franchit allégrément les frontières, réunit des cultures différentes, propose des rapprochements impensables pour une oreille formatée. On prend le livret et la musique fait le reste.
Au piano, Carlos a la virtuosité, l’impétuosité d’un concertiste classique (« Remando hacia del sol » , « Rosacolis », « El Amor en tiempos de crisis »).  A la guitare, il s’inscrit dans une tradition plus populaire et locale, rendant hommage par exemple au voyage en train -toute une aventure à Cuba- pour apporter la canne à sucre « El tren de Hershey », ou à sa mère avec cette cueca, danse populaire de couples et danse nationale du Chili (dont il est originaire) « Cueca a mi Madre »
Le ciel est bon pour rêver, la mer est bonne pour naviguer… nous grandissons comme les plantes et tissons l’arbre de la vie.
Dans cet hymne à la vie, à l’autre, l’humain, le frère, il est question de soleil, toujours, celui qui efface  les larmes dans le cœur de ce Chilien nomade, de chant évidemment, un chant incantatoire qui en appelle à la tolérance et à la paix entre les hommes, comme dans le final « Magia e ascenso». Carlos Maza sait que le temps presse, c’est un poète qui écrit et compose ce que le cœur lui inspire, évoluant selon les rencontres et influences. Il célèbre à sa façon la grande île qui l’a reçue dans une vision mystique, cosmique qui le pousse à transfigurer son art de toutes les façons, en y insufflant une musique inouïe, qu'il doit à son apprentissage classique, à un rythme et un souffle rares, à l’ardente volonté de faire rendre à sa partition son contenu essentiel. Si la musique passe avant tout, Carlos Maza est sensible à tout le reste, et il ne se laisse pas réduire à une tradition locale, déploie un univers musical cosmopolite en nettoyant les clichés d’un répertoire connoté, dans une mise en jeu du cœur et de l’âme dans cette musique intense et tendre. Il garde la nostalgie d‘un âge d’or, sans perdre la lucidité et la réflexion que demandent des temps aussi durs et implacables. Une leçon d’optimisme à prendre … rapidement en méditant sur le fond et la forme.

Sophie Chambon

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4 mai 2012 5 04 /05 /mai /2012 07:39

  dewilde.jpg

CD Gazebo/L'Autre distribution.

Laurent De wilde (p,cl), Ira Coleman (cb), Clarence Penn (dm)

 

 

Acoustique, le dernier opus de Laurent de Wilde l’est résolument. Né le 23 avril 2012, Over The Clouds, en gestation depuis 6 ans, s’ouvre avec un prélude : celui de Duke Ellington, le prélude au baiser…..Un baiser qui commence par l’amère effleurement chromatique du morceau, s’attendrit et tourne enfin en violente « dévoration », nous projetant non plus au dessus du ciel clair annoncé, mais dans les magmas du rock alternatif, ce qui n’est pas sans rappeler les plages autrefois plus électroniques du pianiste.

Un prélude dont la versatilité augure bien la suite de cette œuvre : une musique riche en émotions, inspiration, métisse de cultures, éthérée mais charnelle pour laquelle il s’est associé non seulement à ses musiciens habituels : Laurent Robin à la batterie et Jérôme Regard à la contrebasse, mais aussi à la verve outre-Atlantique à laquelle on doit la participation du contrebassiste Ira Coleman (avec lequel il enregistra notamment l’album « Spoon-a-rythm en 1997, qui lui vaudra une récompense aux Victoires de la Musique), et de l’illustre batteur Clarence Penn.

La composition éponyme est sans conteste un morceau maj

eur. Sa beauté mélodique et rythmique syncrétise parfaitement l’africanité et la modernité de la musique de Laurent de Wilde, qui excelle encore une fois au « piano balafon ». C’est au Nigeria que le pianiste nous transporte par la suite avec l’excellente reprise du  morceau mythique du saxophoniste-chanteur Fela Anikulapo Kuti « Fefe naa efe ». Encore et toujours l’Afrique avec la composition Irafrica, issue de la plume d’Ira Coleman. On retiendra aussi  « le bon médicament », une apaisante composition à la lenteur bienvenue après les fulgurations qui précèdent et Edward K, nouveau clin d’œil au Duke : une composition déjà présente sur l’album « Spoon-a-Rythm » mais dont Laurent de Wilde fait ici une version plus rebelle. L’album termine sur un thème d’actualité : New Nuclear Killer, en référence à la récente catastrophe japonaise, pays du soleil levant où le pianiste fit de nombreux concerts.

Pont mouvant entre deux mondes, Over the Clouds ouvre une nouvelle dimension à la discographie de Laurent de Wilde. Dépasser les nuages et accéder à la plénitude demande maturité et générosité, deux vertus que l’artiste-philosophe Laurent de Wilde possède et dont ce dernier album est l’incarnation musicale. Le « Over the Cloud Trio » sera sur la scène de Roland Garros le 6 juin prochain et le lendemain au Sunside. Patience…..`

Yael Angel

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2 mai 2012 3 02 /05 /mai /2012 18:05


Jannuska---halway-tree.jpgFeaturing Sienna Dahlen
PJU records PJU009


Le nouvel opus du batteur d’origine canadienne, installé en France depuis près de dix ans est toujours ancré au sein du collectif PJU , et nous avions chroniqué (il ya deux ans exactement) le précédent Streaming,  déjà en collaboration avec sa compatriote, la chanteuse Sienna Dahlen. 
C’est un retour au pays natal que symbolise l’arbre de la couverture, ce grand peuplier qui se situe à mi-chemin entre Brandon et Winnipeg , deux villes de la province d’origine du batteur, le Manitoba. Cette prairie perdue  évoque des souvenirs de lecture, tout un imaginaire, celui des romans de  James Oliver Curwood par exemple. L’arbre s’élève comme un nuage atomique sur l’horizon complètement désert de la route qui traverse les prairies canadiennes…
On n’est plus décontenancé cette fois par cet album poétique aux sonorités légères et raffinées, aux climats nettement atmosphériques comme  la voix de Sienna, sans être glacés pour autant même dans « Coldest Day of the Year » : on retrouve avec plaisir une musique étrangement familière, aux accents de pop et de jazz  intelligemment métissés.
Les musiciens assument parfaitement un accompagnement efficace au niveau des couleurs et timbres. Ils sont sept, équilibre heureux de trois Français, trois Canadiens et un Belge. On retrouve Nicolas Kummert au ténor et dans certains vocaux comme « Precious Things », Olivier Zanot à l’alto,  Pierre Perchaud à la guitare électrique et acoustique. Les nouveaux venus sont Tony Paeleman au piano et Fender et Andrew Downing au violoncelle à 5 cordes.  Karl Jannuska et  Sienna Dahlen continuent à co-écrire les paroles des onze chansons de l’album, mais la musique est  toujours celle du batteur d’où la cohérence de l’album qui épouse la personnalité du batteur. Toujours frappé par la dualité de ce musicien à l’énergie terrible en concert ou sur les albums des copains  ( illustration dans ce « Smokescreen » énervé), il sait aussi faire preuve d’une autre sensibilité, « à fleur de peau », vibrante et hypnotique , dans des chansons qui veulent  croire encore à une certaine beauté du monde comme le doux et enveloppant « Million Miles Away ». Est-ce le résultat d’une éducation entre mathématiques, musique et religion, un apprentissage exigeant qui lui permet de se retrouver au croisement de tous les sons et musiques qu’il aime?  Karl Jannuska se livre plus encore dans cet album de l’entre deux, du milieu, de la mesure déréglée parfois, du dérèglement mesuré? Comme si cet album levait enfin certaines contradictions, réconciliait les contraires d’une personnalité musicale complexe.
C’est une douce violence  (« Noble Energy ») qui traverse en fin de compte la musique délicatement intimiste d’un musicien engagé dans la croyance d’un monde meilleur.

Sophie Chambon
 

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24 avril 2012 2 24 /04 /avril /2012 23:06

 

TZADIK 2012

Guillaume Perret (sax), Philippe Bussonet (b), Yoann Serra (dm), Jim Grandcamp (g), Mederic Collignon (cnt, vc), Sir Alice (vc)

guillaume-perret-electric-epic-M83982.jpg

 Voilà bien un OVNI qui surgit sur la scène du jazz hexagonal ! Enfin pas si hexagonal que cela puisque, pour son premier album, ce jeune saxophoniste de 32 ans à peine est pris sous son aile par le label Tzadik, rien moins que le label de John Zorn. Excusez du peu ! Et lorsque l'on sait le niveau d'exigence du génial New-yorkais, on ne s'étonne pas de ce qui va suivre. Car, ny allons pas par quatre chemin cet album est un véritable choc au plexus !

Guillaume Perret a a déjà eu, malgré son jeune âge loccasion de multiplier les collaborations en tous genre ( Le Bocal, Miles Okasaki et Damion Reid, Sangoma Everett, Linley Marthe, Falvio Boltro etc...) ainsi que les expériences transfrontalières à travers le monde. Et son premier album est le fruit dun travail de près de deux ans quil a eu loccasion de peaufiner au cours de multiples résidences.

L'esthétique relève ici bien sûr de l'univers zornien, notamment celui de Painkiller ou de Nirvana, dont Guillaume Perret se garde bien pour autant de n'en livrer qu'une caricature. Le saxophoniste nous bouscule, nous convoque au choc esthétique sur le registre fantasmatique des fables antiques. On est dans une mythologie imaginaire, un voyage d'Ulysse revisité. Emotions terrifiantes sorties dont on ne sait quel enfer. Guillaume Perret n'hésite pas et taille dans les chairs. Et si les avant-propos peuvent sembler légers (voire l'intro de Kakoum) c'est oublier qu'une forme de démence est prête a surgir et à disparaitre aussitôt, laissant l'auditeur totalement désarçonné.

Des arrangements à couper le souffle mettent en évidence la force de ce groupe concentré avec intelligence sur l'expressivité de la musique, sur sa théâtralité. Chacun porte une part de la dramaturgie. Et l'on serait bien en peine de parler de chacun des musiciens isolement tant l'oeuvre est collective.

A la différence de Zorn, Guillaume Perret ajoute au jazz et à l'heavy metal, un composante techno (Lego) qui apporte aussi une autre forme de modernité hallucinée. On peut être un peu agacés par Ethiopic Vertigo,sorte de référence acculturèe aux ethiopiques devenant une sorte de tarte à la crème dans le jazz actuel. Mais lorsque Guillaume Perret revient à ses fondamentaux (Circé, Thème pour le rivage des morts, Massacra),  on reste scotchés par l'assimilation des codes zorniens et par cette capacité du groupe "Electric Epic" à créer un imaginaire et à construire une scène presque sensorielle.

7 titres seulement pour un album d'une densité exceptionnelle. Rentrer dans cet expérience unique est en soit une aventure aux émotions palpables. Un choc absolu garanti.

Jean-Marc Gelin 

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15 avril 2012 7 15 /04 /avril /2012 08:58

 

Naim Jazz 2012

Jim Barr (b), Clive deamer ( dm), Pete Judge (t), Jacke McMurchie (saxs), Tobert Wyatt (vc sur un titre), Adrian Utley (g), clair Hiles (p), Richard Barnard ( p.arr)

 

 

 

Get The Blessing, le groupe anglais de Bristol commence à se faire un nom dans l’univers du jazz. On en parle comme l’un des emblèmes du jazz d’Albion qui serait révélateur d’un certain savoir-faire de cette musique d’Outre Manche puisant ses ingrédients dans le jazz, le rock ou le pop climax. On en parle donc beaucoup, à tort ou à raison et l’on admettra qu’il y a certainement matière à débat. Et le marketing un peu lourd et franchement agaçant n’y est pas pour rien qui martèle le nom du groupe comme l’émanation de Clive Deamer et Jim Barr respectivement batteur et bassiste du groupe mythique de trip hop, Portishead. Ce qui serait censé donner l’onction sacrée, gage d’une modernité dans le monde du jazz.
On pourrait ainsi s’arrêter à cet argument de vente si l’on oubliait qu’au-delà de cette figure imposée elle révèle une réalité :  force est de constater en effet que ces deux-là son bel et ben la pièce maîtresse de ce groupe qui portent sur le plan rythmique un son nouveau, un peu inattendu sur la scène du jazz.  Deamer et Barr sont bien la pierre angulaire sur laquelle se construit une nouvelle esthétique post-rock-jazzy.

On a parfois le sentiment que cette recherche esthétique, voire un peu esthétisante, traduit une certaine linéarité dans les compositions et dans le jeu voire une certaine monotonie à l’écoute. Et ce n’est pas forcément la voix de Robert Wyatt sur American Mecano qui viendra rompre cette langueur qui pourrait s’en dégager lorsque l’on porte une attention distraite à l’album. En revanche une écoute plus attentive révèle des petits bijoux comme cet Adagio in Wot Minorou Torque ou encore le titre éponyme, OCDC qui nous fait entrer dans l’esthétique du groupe pop de Bristol. Écouter sur ce titre par exemple le gros travail de Jim Barr à la basse. On y entend aussi quelques influences des Ethiopiques sur Pentopia, références un peu tarte à la crème des nouveaux groupes de rock-jazz depuis que Jim Jarmush s’était fait le porte voix de Mulatu Astatke dans « Broken flower ».

D’accord aussi pour admettre que cela manque parfois de fond de jeu et ceux qui s’attendraient à des prouesses de solistes chorusant comme des dieux en seront pour leur frais.

Mais admettons que ce jeune groupe ouvre des voies, des portes séduisantes pour un jazz en mouvement.

D’abord un peu sceptique, croyant à un groupe un peu surfait tel que je l’avais préjugé, je suis petit à petit entré dans l’univers de Get The Blessing jusqu’à finalement être totalement convaincu. Peut être manque t-il simplement à ce groupe un peu d’esprit « jazz » dans le lâcher prise pour qu’au delà de l’esthétique il puisse s’ouvrir largement les portes du live.

C’est ce que nous verrons le 4 mai au Sunset. Pour ma part j’en serai avec les oreilles esbaudies de celui qui a véritablement le sentiment de découvrir. Ce qui en soi est déjà fondamental.

Jean-Marc Gelin

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 Retrouvez la précédente chronique de Bugs in Amber

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