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1 septembre 2011 4 01 /09 /septembre /2011 23:02

MALCOM BRAFF : «  Inside »

Enja 2011

Malcom Braff (p), Reggie Washington (elec b), Lukas Koenig (dm), Aurélie Emery (vc)

 malcom-braff.jpg Difficile d’être vraiment convaincu par le nouvel album du pianiste hélvétique. Bien sûr il y a un groupe qui fonctionne vraiment très bien et qui voudrait (ou pourrait) s’inscrire sur les traces de EST, avec ce sens du groove porté notamment par la basse ronde et puissante d’un Reggie Washington rayonnant. Bien sûr il y a aussi le style inimitable de Malcom Braff, fait de syncopes et de notes suspendues, et de silences qui viennent marteler le tempo.  Un phrasé à la fois mordant et tout en rupture. Malcom Braff tourne autour de sa musique, crée de vrais suspens musicaux, laisse l’auditeur dans l’attente d’un développement qui reste toujours un peu suspendu. Le pianiste vous emmène ainsi sur des pistes et vous laisse, vous et votre imaginaire, vous créer les propres suites d’une histoire tout juste suggérée.

On pourrait marcher dans ce système artistique si le pianiste ne semblait pas user et abuser des mêmes grosses ficelles. Comme cette fascination obsessionnelle pour les tourneries qui résonnent parfois comme un paravent à des développements qui n’arrivent pas. C’est le cas pour Mantra ou pour Yay. Ou encore des morceaux qui semblent répéter les mêmes structures comme ce Emphaty for the Devil qui reprend le même principe d’ostinato de basse que sur Dance of the fireflies. Si l’on peut adhérer à un morceau funky comme Sexy MF porté par le groove de Reggie Washington ( mais il s’agit là d’une composition de Prince) on la sentiment en revanche que cette veine funky s’use un peu plus sur the Mirror. On oubliera aussi ce pauvre John Coltrane venu d’on ne sait où prêter main forte au pianiste sur un « Love Suprême » un peu tarte à la crème, jeté comme ça sur Mantra parce que finalement tout étant dans tout pourquoi ne pas faire chanter au groupe «  a love Suprême, a love suprême » un peu tombé comme un cheveu sur la soupe. On oubliera aussi le côté un peu pathos de Dawn qui vient clôturer l’album d’une manière un peu lourde.

 

Au final il y a dans cet album beaucoup de frustrations tant on est persuadé que Malcom Braff a de l’or au bout des doigts, un talent fou et un groupe qui fonctionne à merveille ( il fut découvrir le jeune batteur Lukas Koenig). Il reste seulement à Malcom Braff à aller au bout de ses idées. Ce disque-là nous laisse en effet un goût d’inachevé.

Jean-Marc Gelin

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1 septembre 2011 4 01 /09 /septembre /2011 21:43

1 CD ECM 2011

 mantler.jpg

Ne pas se tromper sur l’étiquette. Michael Mantler que l’on avait laissé avec ses formidables Concertos (ECM 2054, 2008) n’apparaît pas ici en tant qu’instrumentiste dans cet album mais comme le compositeur de 18 petites compositions brèves écrites pour un duo guitare-piano. Comme toujours avec Mantler il y est question de la relation étroite entre l’écrit et l’improvisé. Mais ne pas non plus se tromper sur la supposée interaction entre les musiciens. En effet, cet album a d’abord été enregistré en solo par le pianiste danois Per Salo un peu comme pour en définir le cadre formel, lui revenant ainsi la part la plus écrite de la musique. C’est ensuite deux mois plus tard que le guitariste Bjarne Roupé a lui-même enregistré en play-back sa partie très largement improvisée. Et si le cadre ainsi défini peut sembler d’un certain académisme c’est tout le travail du guitariste qui, au travers de la richesse de ses improvisations et des effets qu’il multiplie, parvient à animer ce travail constitué de petites saynètes de 2 minutes à peine. On a parfois le sentiment que Bjarne Roupé utilise 5 guitares différentes tant l’éventail de ce qu’il montre est varié. Les structures musicales de Michael Mantler sont complexes, flirtant avec la musique contemporaine. Guitare et piano dans ce format exigu échangent les rôles en se partageant les espaces harmoniques sur des séquences courtes et riches. Le plaisir subreptice est conceptuel et souvent fascinant. Il relève avant tout de la curiosité d’esthète.

Jean-marc Gelin

Bjarne Roupé (g), Per Salo (p)

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30 août 2011 2 30 /08 /août /2011 23:01

« Songs of mirth and melancholy »

Marsalis Music 2011

Brandford Marsalsi (ts, ss), Joey Calderazzo (p)

 branford-marsalis-and-joey-calderazzo-songs-of-mirth-melanc.jpg Brandford s’offre un petit intermède, une sorte de parenthèse avec le pianiste de son groupe, Joey Calderazzo (celui là même qui a remplacé il y a quelques années l’irremplaçable Kenny Kirkland) pour un exercice en duo dont le titre ne saurait mieux résumer l’atmosphère. Car ce dont il est question est effectivement la Mélancolie avec un grand « M », dans un album où la plupart du temps Brandford Marsalis joue du soprano et s’y affirme comme l’un de tout meilleur sur cet instrument. Brandford Marsalis m’avouait dans une interview que j’avais recueilli pour Jazzman qu’il s’était mis sur le tard à travailler beaucoup son instrument et surtout sur le soprano au point de maîtriser à la perfection ce subtil vibrato comme peu le font aujourd’hui. Dans cette même interview, le saxophoniste New orléanais me parlait de son amour de l’opéra et de son désir de faire chanter son soprano comme un chanteur. Et c’est exactement ce qu’il fait ici dans une posture qui le conduit à une forme de classicisme de musique de chambre que certains ne manquent pas de reprouver venant d’un musicien de jazz qui semble un peu trahir ses propres racines ( rassurez vous je n’adhère pas à cette thèse). Soyons juste cela dégouline quand même parfois dans le genre tire-larme au point de frôler le mélo, le mauvais pathos. Mais soyons encore plus juste, cela frôle aussi parfois le sublime. The Bard Lacrymose dont le son de Brandford Marsalis transperce l’âme par exemple. Moi je pense à des lieds de Schubert et cela m’émeut. Mais je dois reconnaître qu’en gommant toute notion de jazz dans ces interprétations, Brandford Marsalis pourrait tout aussi bien aussi glacer son auditoire.

Marsalis sur ce terrain-là ne surprend qu’à moitié. Car ceux qui avaient entendu « Braggtown » il y a deux ans reconnaîtrons par exemple Hope qui figurait dans cet album et qui est ici repris à l’identique en duo. Il y  avait déjà alors les prémisses de ce nouvel album qui, malgré une ouverture très old school, se tourne résolument vers ces thèmes d’opéra ou d’église ( inspiration du lieu) . Thèmes sur lesquels l’expressivité du saxophoniste et sa sentimentalité explosent véritablement. Presque du théâtre. Il faut l’entendre sur Face on the barroom floor, entendre sa puissance, son vibrato qui s’accommode de la droiture du son qui transperce tout, et ce léger glissando qui irait presque jusqu’au blues, si seulement…. Et il faut aussi entendre comment il fait sonner son sax sur Endymion où le son se confond presque avec un violon alto. Une progression de ce thème ( l’éloignement de Brandford du micro témoigne d’un album qui garde la sincérité des 1ères prises) où pour une fois Joey Calderrazzo semble trouver l’axe pour propulser Brandford Marsalis dans un chorus de très très haute volée pour un de ses solos sur lequel l’on décèle la marque des très très grands saxophonistes. Ceux qui loin de se laisser emporter par un torrent de sentiments savent lui donner son expressivité ravageuse. Ce qui doit être peu ou prou ce que l’on nomme le feeling et qui n’appartient qu’à une poignée de musiciens.

Les deux hommes ressentent quelque chose de plus grand qu’eux dans ce H"aiti Heritage Center" dans lequel l’album a été enregistré.

Et il faut certainement écouter cet album avec un capital de tendresse pour entrer dans cette forme de musique pour laquelle les deux musiciens ont certainement mis une grande dose d’humanité. L’émotion qu’il véhicule peut parfois faire sourire ou agacer par son côté bel canto un peu kitsch. Mais il peut aussi émouvoir les âmes simples qui entreront dans cet album sans aucun préjugé. Je dois certainement faire partie de celles-là.

Jean-Marc Gelin

 

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12 août 2011 5 12 /08 /août /2011 08:15

[Acoustic Jungle] # 1

www.mustrecord.com

www.myspace.com/glucktrio

 gluck.jpg

 

Voilà un album tout à fait épatant pour les amateurs de Drum & Bass, dont je ne suis pas précisément, disons-le tout net. Mais enfin il faut laisser sa chance aux musiques actuelles et écouter leur production… D’ailleurs, le nom du groupe Glück signifie « chance » en allemand.  Par contre, il n’y a sans doute aucun rapport avec le compositeur d’opéra allemand du XVIIIème siècle qui écrivit la partition d’ Orphée cherchant en enfer son Euridyce qu’il avait perdue…

Revenons à ce trio endiablé, diablement vif justement, qui sort sur Must records un album d ‘ «acoustic jungle» . La « jungle » fait d’abord référence à ce jazz expressionniste, qui utilisait certains effets de traitement de son (growl, sourdine wah wah pour les cuivres, vibrato appuyé ) dans la période ellingtonienne fin des années vingt … Là encore, je m’égare…bien que

Aujourd’hui, ce que sous-entend ce genre, dans la grande famille des musiques électroniques, est un hybride, apparu en Angleterre aux débuts des années 90, mêlant reggae, dub, jazz, techno, soul…  les Anglais ne cessant de recycler les musiques qu’ils aiment, et cela peut donner des rythmes plus ou moins dansants, expérimentaux… Le trompettiste Eric Truffaz, dans ses premiers albums Blue Note (The Dawn), dès 1998, fusionne sans machines un jazz dansant, accessible et audacieux

 

Trois instrumentistes acoustiques nous entraînent donc dans une danse-transe effrénée, respectivement Cédric Thimon aux saxophones ténor et soprano, bien allumé, Paul Gelebart au soubassophone, grave profond et Thomas Derouinau qui se déchaîne sur sa batterie et aux percussions. Le trio fondé en 2009 vient d’une fanfare Zéphyrologie et de l’électro, et se propose de jouer sur des instruments acoustiques au lieu de machines… Voilà de quoi surprendre et détourner ou inverser la principale caractéristique  de ces musiques « industrielles », issues d’un univers en expansion, populaire, abolissant les frontières entre les genres. Avec pour seul point de repère la « pulse », le fameux « boum boum »(rien à voir avec Trenet) émergeant d’une superposition de sons et d’effets plus ou moins complexes.

 Ce qui n’est pas pour nous déplaire, d’autant que l’alliage des timbres est plus que plaisant, réconfortant pour l’amateur de jazz, quand se rajoute de surcroît l’orgue Hammond de Stéphan Patry on «Lucky Glück»et «Freesbie» ! Evidemment la frénésie de la batterie qui jamais ne relâche son tempo a de quoi lasser un peu mais on imagine très bien que dans l’ambiance du ‘live’, ça le fait … A la maison, écoutez donc pleine puissance « Speed addict » ou « Full up » titres qui parlent d’eux mêmes !

Voilà donc un groupe d’ « agités du bocal », d’allumés authentiques qu’il faudra écouter en direct car redisons le le meilleur moyen d’écouter de la musique est d’en voir… 

Sophie Chambon

 

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12 août 2011 5 12 /08 /août /2011 08:09

www.imuzzic.net

www.facebook.com/imuzzic

Distribution Musea records

www.musearecords.com

 libresensemble.jpg Libre(s) ensemble symbolise l’aventure du jazz actuel que l’on peine parfois à définir quand il n’est pas revivaliste, ou trop bien défini par une nomenclature rigide.

Ce collectif au nom emblématique suit les traces du jazz, en continue l’histoire, la prolonge, là où le précédent album l’avait laissé : se retrouvent en effet les textures affranchies du premier trio, au nom évident de Résistances (Tocanne, Keller, Martin), ou les envolées excitantes du quintet New Dreams par exemple. Avec une évidence radieuse, cette formation à 8  (+ une clarinettiste sur deux titres) entre dans la nébuleuse imuZZic, donne à entendre que l’on peut encore réunir des esthétiques différentes, des effluves de la campagne, « le chant des marais», aux emballements rock «La coupe deTirésias», réconcilier des approches en apparence éloignées : les climats évoluent d’un titre à l’autre, brouillant les pistes, mais on en reconnaît l’état d’esprit dans les joyeux rebonds de Tocanne, ou la guitare volontairement électrique, emportée ou bruitiste de Philippe Gordiani.

Le jazz a la vie dure, il perdure, toujours sous tension dans «Free for Ornette», franchement  affirmé dans la Suite de Rémi Gaudillat dont le dernier morceau «La révolte des Canuts» rappelle l’origine régionale (Rhône Alpes) du collectif.

Avec des frissons ethniques, jungledans «Free KC to Gawa», voilà un univers clairement exposé (« Bruno rubato »), lumineux, jusque dans le final « Crépuscule avec Nelly » de Rémy Gaudillat où les souflants ont la hardiesse désordonnée de fauves hésitant à entrer en cage ou à retourner dans la savane.

Le répertoire de cet album (compositions de Philippe Gordiani (guitare), Bruno Tocanne (batterie), Rémi Gaudillat (trompette et flugelhorn))  est éclectique et pourtant homogène, à l’élégance savante, tout en sonorités de cuivres, bois, peaux, cordes, racontant une traversée initiatique, aux ruptures franches.

Précisément, la brisure fait éclat… A l’écoute immédiate se déploient certains implicites car on sent bien que tous ces musiciens arpentent un même rivage à la recherche d’un horizon partagé. Leur musique dense, profonde et engagée, marque la volonté obstinée de faire entendre un jazz porteur à la fois de sens et de vertus formelles. Ces musiciens qui vivent dans les monts du Beaujolais savent ce que jazz veut dire : faire du nouveau sans perdre ses repères, créer une musique qui évolue librement dans l’instant. Et ils agissent aussi… dans une diversité de projets, de pistes possibles pour une musique d'aujourd'hui qui soit reliée à l’actualité.

Sophie Chambon

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8 août 2011 1 08 /08 /août /2011 23:24

marilyn-mazur-celestial-circle.jpgECM /Universal Music
2011
Sortie le 11 juillet

 
 Qu’il est doux de plonger au cœur de l’été dans la plénitude rafraîchissante d’un album ECM. Passons sur la pochette reconnaissable entre toutes, énième variation sombre et nuageuse, ou sur la qualité singulière et immédiate d’un son pur et éthéré, autrement dit, sur la griffe de ce label incontournable.
 Enregistré en décembre dernier à Oslo, il s’agit cette fois d’un album de la batteuse Marylin Mazurn, née à New york mais élevée au Danemark, ce qui explique qu’elle se retrouve à l’aise au sein d’ECM ; d’ailleurs, Marylin Mazur a fortement contribué des deux côtés de l’Atlantique à développer, si ce n’est à faire connaître, la libre improvisation auprès de nombreux partenaires dont Jan Garbarek.
Avec Celestial circle, c’est un projet personnel qu’elle mène à bien au sein d’un quartet mixte composé du pianiste John Taylor, du contrebassiste Anders Jormin et de la jeune chanteuse suédoise Josephine Cronholm qui a, devant elle, assure-t-on, une carrière des plus prometteuses…
 Au cœur de ce dispositif, Marylin Mazur signe la plupart des titres, et on est immédiatement saisi de la délicatesse de ces miniatures, objets dont il faut entendre les infimes variations, les plus subtiles nuances comme dans « Kildevaeld » ou dans ce « Gentle quest » où les cris et chuchotis d’une voix souple modulent agréablement, quand la chanteuse ne passe pas à un scat léger, jamais insistant. De la mesure et de l’élégance en toute chose. Voilà une musique d’exception, de femme –ce n’est pas que Taylor et Jormins s’effacent, loin de là – sans effet spectaculaire, d’une précision absolue, où l’écriture est rehaussée d’un accompagnement pur jus, de quelques épices percussives qui lui donnent toute sa couleur. Simplicité, équilibre, associations toujours bienvenues  où la contrebasse sûre et souple fait merveille, et où la batterie nous régale de sa musicalité. Le toucher posé et ferme de John Taylor est au service d’une véritable pensée musicienne ; en éveil constant, sans violence aucune, il soutient l’écoute, la force même..
Sobre et de bon goût, l’album avec ces psalmodies énigmatiques et envoûtantes, possède un charme et un mystère indéniables. Un choeur de femmes venu d’ailleurs s’élève sur «Temple chorus» ou «Among the trees», ou encore dans ce chant initiatique «Drum rite», semblable aux exhortations des Indiens attendant la pluie. Chaque titre contribue à dresser un édifice tout en arrangements de vocalises obsédantes et d’atmosphères, prélude à l’évasion. Un climat d’une douceur exquise où les mots gagnent en ampleur et intensité dans une énonciation parfaite, où le silence a son rôle. « Among the trees » constitue la version musicale d’un rêve étrange Grâce d’une écriture aérée, poétique, avec la redécouverte de bribes, fragments perdus de chansons dans «Chosen darkness».
On tend l’oreille à chaque instant, prêt à découvrir l’infinie diversité des sons proposés. Ici tout glisse en finesse avec un risque contrôlé, une énergie tranquille qui laissent ouvertes les marges de l’exploration.  Tendre, inventive, mélodique, l’essentiel de cette musique réside dans l’instant et l’échange immédiat. Une sorte de discours sur la lisibilité du temps. Voilà la très improbable bande son d’un été parenthèse. Ecoutez  ce Celestial circle qui paraît sous de bonnes étoiles.

Sophie Chambon

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2 août 2011 2 02 /08 /août /2011 23:11

pochette Conflicts Conclusions

Daniel Erdmann, Hasse Poulsen, Edward Perraud
Conflicts & Conclusions
Das Kapital plays Hanns Eisler
Das Kapital Records/ L’autre distribution

 
« Seul celui qui comprend son temps peut s’en libérer », lit on dans les notes de pochette du second opus de Das Kapital plays Hanns Eisler. On avait laissé le trio à Ballads and Barricades, aux prises avec un projet qu’ils revendiquaient fortement, celui de rendre compte de l’engagement social encore plus que musical de Hanns Eisler, compositeur allemand ballotté dans la  tourmente des années de guerre…
Aussi nos trois compères replongent sans hésiter dans le passé et la musique de l’époque, conscients plus que jamais que l’art est la grande centrifugeuse de l’histoire.
Mais qui était donc Hanns Eisler ?
Né en 1898 à Leipzig, mort en 1962 à  Berlin Est, il fuit le régime nazi en 1933 pour se réfugier à Paris, puis à Londres avant de s’exiler aux USA , sur la côte ouest. Alors qu’il contribue à l’industrie cinématographique en écrivant des musiques de films dont le très intéressant Scandal in Paris, une variation très libre sur la vie d’Eugène François Vidocq, de Douglas Sirk [auteur de mélos flamboyants], il est rattrappé par le Maccarthysme et les hommes de l’infâme Edgar.J.Hoover. Accusé d’être le ‘Karl Marx de la musique’, il  est obligé de fuir à nouveau alors que son frère est emprisonné. Hanns Eisler  finira sa vie en RDA, où il composa d’ailleurs l’hymne national Auferstanden aus Ruinen.
Comment relire aujourd’hui quelques-unes des compositions de cet artiste atypique du XX e siècle, élève de Schönberg, compositeur de  musique de chambre d’avant-garde avant de rencontrer Kurt Weill et Bertold Brecht, écrivant des musiques de film avant de revenir à des airs populaires de l’ex RDA ?
Voilà en quatorze pièces, un disque simplement harmonieux si ce n‘est franchement révolutionnaire, très cohérent  dans son propos, politique,  résolument engagé et joyeusement libre.
Il est vrai que le trio européen ( un Français Edward Perraud, un Danois Hasse Poulsen, un Allemand  Daniel Erdmann), a su s’approprier cette musique avec l’incandescence qu’on lui connaît par ailleurs. C’est à dire que s’il ne l’a pas tout à fait « inventé » cette musique, faite de mélodies essentiellement populaires, elles sont  jouées ici allègrement à la Kapital way, avec un kapital « K ».
On écoute donc le doux «Wiener lied», «Coal for Mike» aux accents coltraniens, la somptueuse ballade « Misguided love » presque sussurrée à nos oreilles.
Quoi ? Pas de frissons de free ? Juste la guitare d’Hasse Poulsen, pas préparée ici,  plutôt son «seventies » : dans « Peace song » , cela commence « yéyé » pour virer hard rock,  tout un esprit d’époque revisité, alors que sur « All or nothing », le rythme flirte résolument avec le mambo, autre danse prisée avant et  après guerre. Quant à l’hymne de la RDA sans être assimilé à une bluette, il est joué avec un certain entrain, peu compatible avec une antienne nationale, si on le compare à l’emphase de la Marseillaise par exemple .
Ces musiciens sont tous préoccupés  par l’histoire, obnubilés par elle même : ils s’efforcent de souligner constamment ce qui nous rattache à ce passé proche. Comme on les comprend et pourtant nulle nostalgie, la période qui les inspire est loin d’être radieuse…
Batteur et percussionniste, coloriste et rythmicien, Edward Perraud que l’on ne peut imaginer sans avoir en tête la photo de Bruce Milpied *, raconte une histoire avec des changements de rythme, des ruptures franches qui collent à une alternance de pièces vives et douces : parfois cela commence comme un doux murmure et se termine par un fracas d’électricité contrôlée, vraiment peu statique !
Quant à Daniel Erdmann, que l’on a gardé pour la fin, à chaque fois, c’est la même séduction, immédiate, à l’ écoute de ce saxophoniste inouï, vibrant, tout en souffle, impressionniste ou fougueux…Ah l’effet Erdmann !
Il est manifeste que cette musique reconstruite à trois est structurée, parfaitement élaborée, continuant l’histoire sans oublier les (re)pères , en marchant dans les pas des aînés  « To those who came before” suivi de « To those who came after ».
Attentifs, délicats et terriblement lyriques, sans fébrilité excessive : paradoxalement, ce bel album finit sur une élégie américaine double, hollywoodienne, musclée mais comme le disait Faulkner, qui avait cependant fini par en prendre son parti, qu’il était dur de travailler « dans les mines de sel de Hollywood » !
 
Sophie Chambon
 
    •    Allez vite découvrir le site de ce merveilleux photographe dont on vous reparlera : http://brucemilpied.fr
    •     Remarquez la très intéressante pochette avec un livret très documenté et une belle photo de couverture travaillée par Edward Perraud justement !

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1 août 2011 1 01 /08 /août /2011 14:12

Petit Label 2011

 Verona_solitude_du_roi_w.jpg

L’envoûtement est immédiat avec «La solitude du roi», dès les premières notes, évoquant instantanément de fugitives visions, des aplats de couleurs, papiers découpés de Matisse dans «La tristesse du roi», l’ivresse de vapeurs volatiles dans «La part des anges»… François Chesnel, le pianiste du groupe a écrit la plupart des titres, suite de compositions-comme un livre d’images- qui s’ouvre et se referme sur une variation de « Ugly beauty » de Monk, titre oxymorique à la mélancolie insidieuse.

Si Barney Wilen disait que le jazz  pouvait (nous) garder de sombres pulsions, il n’est pas sûr, à l’écoute de cette musique envoûtante, que l’on n’ait pas la tentation de s’abandonner à elles, par instant seulement -nous ne voulons pas troubler nos lecteurs en cette fin d’été proprement asphyxiante- pour aller voir de l’autre côté du miroir…

Plongeons dans la musique de cet ensemble qui répond au joli nom de VERONA : des morceaux doux alternent avec d’autres plus enlevés comme ce «Thrill»  surprenant, proprement excitant qui suit le cri final de « 4D ». Comme si chaque tentative d’évasion ramenait au point de départ, le sens échappant sans cesse.

 
Présentons donc ce groupe qui s’inscrit dans le travail magnifiquement jazz du collectif PETIT LABEL : dans cette famille unie qui niche à côté de Caen (Calvados-Basse Normandie), on connaissait le pianiste  François Chesnel (Kurt Weil Project, Renza Bô), le saxophoniste Yoann Loustalot (Grand Six-De la Jungle
,  Kurt Weil Project), le trompettiste Pierre Millet (Renza Bô) …

Vous l’aurez compris, tous ces musiciens jouent dans d’innombrables groupes - c’est une obligation pour survivre aujourd’hui - formant une nébuleuse dont on ne se lasse pas… de découvrir les nouvelles étoiles.  Car nous sommes loin d’avoir épuisé tout le potentiel du Petit Label.

Mais dans ce quartet au titre « poisson » ou « cité vénète », on découvre un saxophoniste inspiré Rémy Garçon, qui s’appuie sur une rythmique subtile, irréprochable,  jouant l’imprévu (Bernard Cochin à la contrebasse, et Ariel Mamane à la batterie).

Après un démarrage impressionnnant du saxophoniste, c’est le contrebassiste sur GG en particulier qui prend le relais, avant que le saxophoniste ne reprenne son envol sur 4 D, exhalant sa plainte. Jouage efficace, interaction active, ils sont quatre et cela suffit à notre bonheur.

Un thème de Paul Motian, « Once around the park », repris en forme de complainte  un rien désabusée, parfume le « mood » d’un climat de roman noir : « chaque silence est une musique à l’état de gestation ». S’entendent inquiétudes et désirs dans ces phrases, le poème d’une certaine solitude, alors que résonne le dialogue d’un saxo éploré et d’un piano vigoureux, à vif.

Inventif et crépusculaire, cette Solitude du roi ouvre des pistes innombrables, réveille des souvenirs, captive… et surprend aussi comme dans la relecture finale d’ «Ugly beauty ».

Comme si la traversée de l’album par ce quartet avait aboli le temps-espace, apportant force et vigueur nouvelles, régénérant notre mémoire, stimulant notre imagination. Le final enchanté, enchanteur, échappant au jeu des figures obligées et des passages imposés, ouvre sur un espace de liberté. Ainsi, ce Cd captive de bout en bout, pourvu que l’on accepte de suivre Vérona en eau profonde !

 

Précisons que le disque, publié à cent exemplaires a une pochette imprimée par les soins d’un autre atelier de sérigraphie coopératif, l’encrage. On aime vraiment cet OBJET DISQUE particulièment attachant, qui pourrait bien devenir « collector ». Et en plus, la série des « Petit label » aura une place de choix dans une discothèque… NON virtuelle…

 

Sophie Chambon
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22 juillet 2011 5 22 /07 /juillet /2011 08:48


binney_barefoot.jpg
Criss Cross 2011
David Binney: alto saxophone, voice; Ambrose Akinmusire: trumpet; Mark Turner: tenor saxophone; David Virelles; piano; Eivind Opsvik: bass; Dan Weiss: drums.
 
Il y a chez David Binney quelque chose qui relève de l'art des modestes. De ceux qui ne cherchent pas la lumière à tout prix mais qui l'attirent quoiqu'ils fassent parce que tout simplement ils semblent plus  inspirés que d'autres. Il y a l'extrême raffinement et l'élégance du jeu du saxophoniste. Un jeu  classieux comme sur les traces d'un Charlie Parker moderne. Quelque chose qui relève de la grâce.
Le jeune saxophoniste de Floride est depuis quelques temps considéré comme l'un des tout meilleurs représentants de la scène New-yorkaise. Son phrasé est empreint d'une fluidité incisive , au tranchant légèrement émoussé. L'élève de Phil Woods, connu pour ses participations aux orchestres de Gil Evans ou de Maria Schneider ( où il côtoya une autre prodige, Donny Mc Caslin) donne, dans son jeu, le sentiment d'un incroyable maitrise mais aussi d'un feu animé d'une douce passion. Pas besoin chez lui d'emphase et de lyrisme exagéré. Son jeu est tout autre. Avec une part de féminité et de douceur qui en fait un saxophoniste terriblement attachant. Parmi les albums ce très prolifique saxophoniste on se souvient encore du bel album qu'il avait signé en 2008 ( "Out of Airplanes" sur son propre label Mythology) ou encore et surtout de "Welcome to life" qui l'avait précédé d'un an. Cette année le saxophoniste, outre cet album aura aussi publié sur son propre label "Graylen epicentre" en compagnie de Chris Potter.
Avec un réel sens du partage, David Binney offre ici à ses camarades de jeu et notamment à Ambrose Akinmusire et au ténor Mark Turner, la matière même d'une réelle complicité. Un climat en quelque sorte. Et un solide ancrage dans ce jazz moderne de New-york qui se prêche dans les clubs de la mégapole. Il y a aussi dans l'écriture de David Binney une vraie recherche du contre-chant à la manière des grands classiques. Car Dave Kinney est un musicien d'une autre époque que l'on aurait bien vu naitre à la renaissance ou aux heures monastiques du chant grégorien. "Savant" dans l'agencement des chants, "sachant" dans tous les ressors harmoniques. La montée en puissance sur le titre éponyme et sur cet ostinato du pianiste en illustre aussi toute le potentiel dramatique avec ces voix qui s'élèvent dans le ciel et créent après l'expression de passions exacerbées une esthétique d'un calme presque monacal et mystique.
Même si l'on a pas le sentiment de renverser ici les montagnes ( aucune révolution ici) il n'empêche que cet album est réellement séduisant. On aime chacune des interventions du jeune trompettiste d'Oakland. Et la complémentarité de David Binney et de Mark Turner ( qui joue beaucoup plus sur la continuité du discours plutôt que sur les contrastes) est une des belles découvertes de cet album bien honnête et carrément attendrissant.
Jean-marc Gelin

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15 juillet 2011 5 15 /07 /juillet /2011 22:33

STEFON HARRIS, DAVID SANCHEZ, CHRISTIAN SCOTT : «  Ninety Miles »

CD + DVD Concor Jazz 2011

Stefon Harris: vibraphone; David Sánchez: tenor saxophone; Christian Scott: trumpet (1-3, 5-8); Rember Duharte: piano (1, 6 8), voice (6); Osmar Salazar: electric bass (1, 6, 8); Eduardo Barroetabena: drums (1, 6, 8); Jean Roberto San Miguel: batá, congas, percussion (1, 6, 8); Harold López-Nussa: piano (2-3, 5, 7, 9); Yandy Martinez Gonzalez: bass (2-3, 5, 7, 9); Ruy Adrian López-Nussa: drums (2-3, 5, 7, 9); Edgar Martinez Ochoa: congas, djembe, percussion (2-3, 5, 7, 9), batá (4).

stefon-harris-ninety-miles.jpg Les chanceux qui étaient en mai au Duc des Lombards n’en ont pas perdu une miette. Tous en sont revenus des étincelles dans les yeux et des pépites dans les oreilles. Je me souviens avoir rencontré ce soir-là un copain qui arrivait au concert de Kurt Elling et qui me dit : «  bon je reste  quelques minutes mais ensuite je file au 2ème set de Stefon Harris » et de rajouter «  c’est une tuerie ! ».

Alors tant pis pour ceux qui n’étaient pas à  ce concert, ils pourront toujours se consoler en se retrouvant la vibraphoniste dans cet enregistrement en studio qui n’est certes pas de la même veine mais assez hautement énergétique pour s’en donner un aperçu fidèle.

C’est au départ un projet un peu iconoclaste que de réunir ces trois musiciens avec en toile de fond un quartet cubain de la Havane pour assurer une rythmique pétillante. Mais en réunissant ces trois musiciens aux univers assez éloignés, le label Concord a plutôt bien réussi son coup. Car c’est un jazz ici de très haute volée, fait pour le studio mais avant tout et surtout pour la scène comme en témoigne ce bouillant City Sunrise où Sanchez et Scott rivalisent pour faire monter une température que l’on imagine bien en version « live-jusqu’au-bout-de-la-nuit ».

Chacun des trois héros de cette session endosse alors à tour de rôle son habit de lumière dans des chorus à haute température.

David Sanchez s’inscrit parfaitement dans la lignée de ces saxophonistes porto-ricians vivant à new York, flamboyant et magnifique, référence certainement majeure du sax à New York aux côtés de son compatriote Miguel Zenon ( dont au passage, le prochain album qui sortira en octobre est – j’ai eu la chance de l’entendre en prime- un petit chef d’œuvre). The Forgotten Ones donne à Sanchez l’occasion d’exprimer un doux feeling saisissant sur des motifs ultra simples. Son entente avec le trompettiste est tout au long de l’album une totale évidence.

Christian Scott, justement, moins frimeur qu’à l’accoutumée s’impose ici par la puissance de son « son » et par l’énergie fulgurante qui transperce tout. Celui qui nous avait épaté dans son rôle de «  Miles » dans l’hommage de Marcus Miller à « Tutu » endosse ici un tout autre rôle (E’cha ou Congo) celui du trompettiste mordant son embouchure comme un mort de faim ( Black Action Figure)

Mais la palme, la révélation, le nirvana revient certainement à un Stefon Harris qui sous ses mailloches semble réinventer l’instrument. Pas besoin de grand chose, pas besoin de beaucoup d’espace pour tout simplement s’imposer et imposer son discours. Stefon Harris moins percussif qu’agile, à la manière d’un chat patte de velours distille avec classe et élégance un groove souple et irrésistible ( Black Action figure ou Brown bell blues). Tout au long de l’album qu’il soit soliste ou qu’il assure la rythmique, Stefon Harris est omniprésent. On entendrait presque que lui, véritable star de cet album.

Autre petit « bonbon » à déguster sans modération, petite cerise sur le cadeau, les interventions du pianiste Harold Lopez Nussa sur 5 titres auquel l’autre pianiste Rember Duarte donne une bien belle réplique. Sur les autres titres.

Il y a dans cet album-là un mix entre une musique latina caliente et un jazz post bop plus hardore et fusionnel qui fait monter une sauce qui prend à tous les coups. A la fois sombre et brillante, cette musique-là peut vous entraîner loin.

Jean-Marc Gelin

 

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