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3 avril 2007 2 03 /04 /avril /2007 22:53

JJJ Malcolm Braff Trio : « Yele »

 

Unit Records 2007

Cet album de compositions de Malcolm Braff est en majeure partie enregistré en live au cours du mois de Décembre 2000. Ce n’est qu’en 2006 que sort ce disque sous le nom du pianiste suisse. Ce trio est aussi une rencontre que le Jazz provoque entre le contrebassiste new-yorkais Alex Blake et le percussionniste burkinabais Yaya Ouattara. Dès les premières mesures apparaît avec l’immense énergie du regretté Michel Petrucciani, le coté africain en plus. L’originalité de ce Jazz est de ne pas trouver un batteur au rôle de rythmicien, mais un percussionniste, virtuose du Djembé. Ce rôle fonctionne à merveille lorsque le contrebassiste se met à chanter ses propres notes tel un Slam Stewart en pleine forme. On ressent une telle fougue et un entrain particulier du coté de l’engagement musical. La qualité d’enregistrement de ce concert est remarquable. La fantaisie des trois artistes peut prendre formes et couleurs, au service de la danse, souvent fortement aidée par le Blues. Il est malgré tout impossible de négliger le modernisme dont le pianiste fait preuve. Dans ce disque intitulé « Yele », ce trio laisse beaucoup de place à l’impro et aux joutes communicatives. C’est un disque assez peu « écrit » finalement. La Musique est produite par l’instinct de ses créateurs. Il y a de la bonne humeur à chaque coin de mélodie. Les trois baobabs arborant la pochette du disque témoignent de cet esprit comique et de cette touche africaine que Malcolm veut manifestement donner à son jeu de piano. Cette rencontre de gais lurons est explosive de passion, chacun s’exalte au maximum de son art. Il est à noter aussi l’excellente apparition en piano solo de Malcolm Braff sur quelques morceaux du disque. Cet étonnant pianiste encore trop méconnu n’a aucunement besoin de prouver son talent, car à chaque fois qu’il touche un piano, c’est pour en tirer le meilleur de cet instrument, ainsi que le meilleur de lui-même. Pas de concession. C’est du « rentre-dedans », pur et simple. Il faut parfois omettre les manières et se jeter dans une création dénudée d’appréhension, faite quand même de risques mais à la fois aussi de certitudes. Les musiciens de Jazz connaissent ce sentiment. Celui de l’envie. L’envie de jouer au maximum de ses capacités, dans le plus pur respect de notre passion pour la Musique, pour nous aussi, ceux qui écoutent. Un disque qui rassure avec esprit sur l’engagement de ces protagonistes.

 

Tristan Loriaut

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3 avril 2007 2 03 /04 /avril /2007 22:53

JJJ edouard BINeau / sebastien texier: “L’obsessioniste” Le Chant du Monde 2007

 

 

    Le propos de cet album en duo est tout entier centré sur la poétique. Cette poésie singulière qui trouve son inspiration profonde dans l’œuvre du Facteur Cheval, ici « l’obsessioniste ».  A l’occasion du festival de jazz «  Jazz au palais », Edouard Bineau eut l’occasion en 2004 de jouer au Palais Idéal, l’œuvre architectural du Facteur Cheval, symbole de l’Art Naïf.

L’histoire en elle même est magnifique. « En avril 1879, durant l'une de ses tournées, le pied de Ferdinand Cheval buta contre une pierre, manquant de le faire tomber sur le chemin. Son œil ayant été attiré par la forme curieuse de la pierre, il la ramassa et la glissa dans l'une de ses poches avec l'intention de la regarder plus tard à tête reposée. Le lendemain, repassant au même lieu, il constatait la présence d'autres pierres ayant des formes encore plus singulières et, à son goût, plus belles que celle qu'il avait trouvée la veille. Il se fit alors la réflexion que, puisque la nature pouvait « faire de la sculpture », il pourrait très bien lui-même, fort de ses longues rêveries préparatoires, se faire architecte, maître d'œuvre et ouvrier dans la construction d'un « Palais idéal ». Durant les 33 années qui suivirent, Ferdinand Cheval ne cessa de choisir des pierres durant sa tournée quotidienne. Revenu à son domicile, il passait de longues heures à la mise en œuvre de son rêve, travaillant de nuit à la lueur d'une lampe à pétrole. Cheval passa les vingt premières années à construire la façade est du Temple de la nature. Ferdinand Cheval acheva la construction du Palais idéal en 1912. »

A partir de cette histoire folle, cette obsession grandiose, cette magnifique folie qui fonde l’homme, Edouard Bineau a conçu le projet d’un album très intime racontant avec douceur l’histoire de ce Palais Idéal. Avec le saxophoniste Sébastien Texier (au soprano ou à la clarinette), Edouard Bineau semble partager  la même tendresse pour leur sujet. Deux musiciens connivents murmurant comme on raconte entre enfants des histoires merveilleuses à la nuit tombée. Entre nostalgie et discrète mélancolie, les auteurs alternent les formats en solo ou en duo. Le thème Ideal Circus, point de départ du projet (le thème avait été composé en 2004 en hommage au Facteur Cheval), marque un moment fort de l’album. Mais l’exercice est difficile et l’on accède beaucoup moins aux petits clins d’œil, dont ce Ricochet comme une autre histoire de petits cailloux  dont le thème central rappelle la musique de Yann Tiersen ( Amélie Poulain).

Avec un souci assumé de l’anachronisme, cet album possède la couleur sépia des musiques du début du siècle dernier. La dialogue piano / Clarinette évoque parfois certains lied de Fauré pour une musique de chambre à la poésie intacte. Au charme délicieusement désuet.
Jean-Marc Gelin

 

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3 avril 2007 2 03 /04 /avril /2007 22:50

JJJMANU CODJIA : « Songlines »

 

Bee Jazz 2007

 

Manu Codjia (g), François Moutin (cb), Daniel Humair (dm)

 Il fallait oser ! Lorsque l’on s’appelle Manu Codjia et que l’on a cette réserve presque timide qu’on lui connaît, du genre à jamais jouer les gros bras dans les formations dans lesquelles il joue (comme chez Texier par exemple), il fallait oser pour son premier album se lancer tout de go dans un format en trio. Car dans une formation de ce type, le guitariste y est toujours ultra exposé, soliste d’un bout à l’autre, de surcroît de ses propres compositions et donc livré impudemment aux oreilles critiques. Et Manu a osé avec une formidable liberté qui l’amène ici et maintenant à afficher son caractère particulièrement éclectique, ses choix qui ne choisissent pas, son refus absolu d’enfermement.  Pour ceux qui attendaient l’expression d’un truc perso jamais fait avant que Codjia aurait mûri durant des siècles à grands renforts d’écriture réécrite, on repassera c’est pas le sujet. Et pourtant tout en empruntant aux autres, cet album est incroyablement personnel. Comme un manifeste en somme. Avec une écriture subtile à l’efficacité waterproof, Codjia affirme toutes ses sensibilités avec mesure et élégance (même lorsqu’il se montre un poil furieux, il reste d’une grande classe). Toujours dans la mesure et avec cette fameuse réserve, sorte d’anti guitare héros, Manu Codjia refuse de se laisser enfermer dans un cadre straight. Ses affinités vont bien sûr de Scofield avec ses lenteurs bleutées (référence évidente d’un bout à l’autre), qu’à Frisell dans son jeu réverbéré, à Mike Stern parfois car il y a aussi de la popsong chez Codjia et enfin Ducret dans sa furie rock. Codjia refuse de choisir mais finalement pourquoi  le ferait il d’ailleurs ? Et pourtant si Codjia donne tout ce qu’il aime avec passion c’est toujours sans se départir jamais d’une grande cohésion.

Après avoir rodé avec ses deux camarades son répertoire à l’occasion de deux soirées au Sunside (voir l’article de Sophie Chambon dans Jazzman de mars), Manu Codjia, Daniel Humair et François Moutin prirent la route de la Buissonne pour aller direct à l’enregistrement. Pas mal pour se faire la main lorsque l’on sait que ces trois pointures n’avaient pas trop de temps pour répéter ensemble. Pas mal pour arriver à cette cohésion étonnante que l’on trouve d’emblée à l’écoute de l’album alors même que Moutin et Codjia jouaient là pour le première fois ensemble. Et cette cohésion on la trouve avec ce sentiment de rentrer immédiatement dans la cour des grands. Ce petit quelque chose qui fait qu’avec ces trois là on comprend qu’on a à faire aux choses sérieuses. De la musique de très haut niveau.  Du genre de celle qui n’a pas besoin de complexité pour atteindre à la profondeur, voire à la gravité du propos. François Moutin  (mais on le sait depuis longtemps), s’affirme là une fois de plus comme l’un des 10 plus grands contrebassistes actuel, phénoménal de liberté (on pense à Scott La Faro) et d’énergie qui le laisse rarement derrière. Quand à Humair, bien sûr, rien de son jeu ne s’émousse jamais, maître absolu des relances en douceur, des bruissements fluides et de la passation des pouvoirs.

Avec une très grande intimité, sans jamais donner dans le démonstratif (ce n’est franchement pas le genre à Manu), Codjia nous livre un album jamais uniforme mais toujours dans l’unicité. Ce contour vague au sein duquel se déploient des compositions brillantes et douces à la fois au charme trouble, à l’évanescence éphémère, à la fougue sereine. Avec la reconnaissance de cette paternité multiple qui le pousse à porter plus loin la musique de ses maîtres, Manu Codjia franchit une étape nécessaire à sa propre émancipation. Une étape qui le porte déjà sur le chemin des grands. Des très grands.

Jean-Marc Gelin

 

 

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3 avril 2007 2 03 /04 /avril /2007 22:49

JJJ François Corneloup Marc Ducret Martin France : « U.l.m » 

 

In Circum Girum 2007

 

Sans avoir vraiment le temps de souffler, on s’envole avec le guitariste Marc Ducret dans cet ULM avec aux commandes le baryton François Corneloup, drivé par un jeune batteur anglais, ayant joué avec Django Bates, partisan de l’ « entente cordiale », puisqu’il répond au doux nom de …(Martin) FRANCE . Une musique très écrite au gré de certains… qui reprocheront dès lors un programme trop serré. »
En relisant ces notes sur un des premiers concerts du trio, programmé par le directeur du Bordeaux Jazz Festival, en novembre 2005, comment ne pas se souvenir du plaisir éprouvé à suivre la guitare agile de Marc Ducret qui relance avec délectation, à se laisser porter par le souffle magistral du baryton, présent sur tous les fronts ? Quant au batteur, très concentré, il assurait l’équilibre avec une frappe claire et précise, efficace : une joute franche entraînant des prises de paroles bien dosées et un son saturé, une rythmique de rock progressif. Un ensemble savant et pourtant chaleureux, une organisation collective à trois voix, basée sur la dynamique, très attentive au rythme et à la pulsation, une formule proche de celle du quatuor à cordes en classique.
Comme le passage du concert au disque peut réserver quelque surprise, on attendait l’album de ce drôle d'équipage: le voilà qui vient de sortir en mars 2007 sur le label audacieux qui répond au joli nom d' 'In circum girum'?
Six compositions ouvertes, caractéristiques de l’inspiration du baryton, plutôt longues qui permettent de prendre son temps comme dans « L’ombre d’un chant ».
Une sérénité un peu étrange, inquiétante: on s’attend à un bel éclat, à l’orage de sensations exacerbées. Des fredons tout doux aux plaintes plus saugrenues, sans oublier les ostinatos, François Corneloup assure sur tous les registres de son instrument. D'autant plus que l’ensemble sans basse oblige le baryton à une certaine mobilité, aidé en cela par l’excellent accompagnateur qu’est Marc Ducret.
Une énergie parfaitement maîtrisée, un contrôle total que d’aucuns pourront reprocher. C’est peut être cela qui tranche, cette jouissance jamais épuisée, toujours différée. On sent pourtant une violence douce, comme contenue qui n’explosera pas. Ainsi s’éloigne à tire d’aile, le groupe, des rivages du rock progressif du début des seventies.
La tension est à un haut niveau mais dominée par la rigueur, la musique conservant un aspect profondément mélodique, sans la force d’une conquête ou d’une libération.
C’est en cela peut-être qu’elle est la plus actuelle. Une impatience voluptueusement prudente, un effort d’évitement.
Ne vit-on pas une époque formidable?

 

Sophie chambon

 

 

www.incircumgirum.com

 

 

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3 avril 2007 2 03 /04 /avril /2007 22:48

JJJJJ Jimmy GIUFFRE: “The cool man” (Four brothers et Tangents in jazz)

 

Cherry Red Giant Steps –  Reed. 2007

  

Dans les fameuses sessions Capitol, qui remontent aux années 1954-1955, rééditées par le label Cherry Red,  « Jimmy ne joue pas encore free » comme l’écrira  justement mais non sans malice Philippe Carles, le rédacteur de Jazzmagazine.

Giuffre s’inscrit alors dans le courant West Coast (encore appelé Jazz cool), qui a  constitué une étape importante dans l’aventure du clarinettiste et poly-instrumentiste texan. En symbiose avec le trompettiste Shorty Rogers ou le batteur Shelly Manne, Jimmy Giuffre participait, dans ces années-là, à l’avènement d’un jazz moderne, par la recherche féconde et libertaire de formes ouvertes. Des thèmes virevoltants ou mélancoliques, mais toujours ciselés et lyriques constituent l’essentiel de cette réédition où s’illustre le merveilleux trompettiste Jack Sheldon, omniprésent sur toutes les faces gravées pendant ces séances à Los Angeles entre février 54 et mai 55.

Deux albums sont regroupés pour notre plus grand plaisir : le Four brothers du nom de la composition qui rendit Jimmy Giuffre célèbre et Tangents in Jazz. Dans des ensembles à géométrie variable (sur quatre titres du premier album Four Brothers,  la formation comprend jusqu’à sept musiciens), le chant choral est d’une délicatesse rare dans la maîtrise des canons à  deux, trois ou quatre voix.  Le clarinettiste révèle sur ses propres compositions une époustouflante virtuosité contrapuntique entre écriture et improvisation. Mais les reprises elles mêmes ont de quoi stupéfier :  il suffit d’écouter l’introduction et la reprise du thème de Gershwin « Someone to watch over me » pour en être convaincu.

On aime tout particulièrement  Tangents in Jazz : l’équipe est réduite à quatre membres mais la rythmique fine et pertinente assure bien plus que l’assise d’accompagnement. Le contrebassiste Ralph Pena et le batteur Artie Anton ont un véritable rôle mélodique, joignant leur voix aux soufflants. Les interventions du  percussionniste sont  calculées à merveille pour que l’effet soit haletant dans  « Finger snapper », « the Leprechaun », dans une course-poursuite où l’échange est toujours vif. Quant au contrebassiste, il se révèle l’interlocuteur idéal, à la sonorité chaude et profonde, capable de répondre aux nuances de l’écriture de Jimmy Giuffre.

Une apparence simplicité mélodique, une extrême fluidité, l‘agencement des « voix »  qui se mêlent ou se répondent, en un permanent dialogue font de ces titres de véritables miniatures. Un même thème « Scintilla » est repris quatre fois sur les diverses sessions qui composent cet album, exemple parfait pour signifier l’intelligence et le charme de cette musique ludique, espiègle, qui swingue en toute légèreté. Si « Rhetoric » frappe par la fragilité, la transparence du son de Giuffre, « Lazy tones » aux accents de western  rappelle l’enracinement dans le blues et le folk de ses origines.       

Le phrasé est d’une limpidité saisissante, l’attaque franche et ferme, les capacités d’invention semblent inouïes. Et avec Sheldon, la complicité est totale dans un entrelacement sensuel autant que compliqué.

Une musique épurée, un jazz exquis : rien n’est superflu dans ces albums là, il faut absolument tout garder !

Sophie Chambon

 

 

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3 avril 2007 2 03 /04 /avril /2007 22:43

 

JJJThom Gossage – « Other Voices 5 »

 

Effendi Records

 

 

Parfois, ouvrir un disque relève d’une prise de risque énorme. La surprise nous fait bondir dès la première écoute de « Other Voices 5 ». Ici, les barrières esthétiques éclatent et se retrouvent en poussière, balayée par cette fougueuse envie d’improviser. Enregistré à Montréal au Fast Forward Studio, nous sommes dès le début conquis par la qualité sonore ainsi que par la liberté artistique qu’a pu bénéficier Thom Gossage. L’héritage de John Coltrane et plus précisément celui d’Ornette Coleman ou bien encore Eric Dolphy sont certainement à l’origine d’un tel projet. Il y a là des « esquisses » sonores, peintes de façon contemporaine. C’est dans le deuxième morceau que la Musique nous fait voyager jusqu’en Afrique. La senza utilisée par Thom résonne avec la passion qui relie chacun à ce fantastique continent. Il faut bien sur évoquer l’épicurienne instrumentation de ces arrangements culottés. Lors du passage de plusieurs invités la formation initiale est une unité à cinq valeurs. Ceci rejoint d’autant plus la symbolique couramment citée à propos de la quintessence : « Cinq est le nombre de la terre, il est la somme des quatre régions cardinales et du centre, l’univers manifesté. Mais il est aussi la somme de deux et de trois, qui sont la terre et le Ciel dans leur nature propre. ». Ce mariage est fortement représenté par les deux saxophonistes, prenant le temps du débat et des ébats, les complaintes sonnent parfois mêmes expressionnistes dans un dialogue tout en nuance. La guitare électrique est elle aussi très utilisée dans un contexte mélodique. Elle devient saturée par moment, évocation d’un colère permanente. John Zorn ou encore Bill Frisell ne se baladent pas si loin. La clarinette basse s’immisce discrètement dans le son du groupe en doublant la contrebasse. Thom Gossage, le batteur « driver », parfois poly rythmicien africain, parfois authentique batteur de Rock. Cet artiste insuffle surtout à sa musique la noblesse de la recherche perpétuelle de l’impro. Il donne un remarquable aperçu d’une musique vivante et toujours chaque jours plus digne d’évoluer, dans une profonde créativité. Ce leader incontesté est entouré de jeunes monstres de la « new thing ». Un disque de virtuoses au service du paradoxal lyrisme cacophonique du Free. Ou bien encore du coté expérimental et alternatif du Rock, sans parler de la poésie africaine, rendant cette œuvre presque incontournable par son enthousiasmante créativité.

Tristan Loriaut

 

 

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3 avril 2007 2 03 /04 /avril /2007 22:41

JJJJ ROBERTO FONSECA : « Zamazu »

 

Enja 2007

 

 Que les amoureux du boléro et de la salsa passent leur chemin. Car ce pianiste là tout cubain qu’il soit pratique un art différent. Et pourtant celui qui joua longtemps avec Ibrahim Ferrer ne rejette pas la musique des anciens. Il n’est que d’entendre la sonorité de son piano, ses attaques puissantes et légèrement chaloupées pour comprendre d’où il vient. Écoutez ce Llego cachaito qu’il déploie avec son ami, le légendaire Cachaito Lopez et il ne vous sera pas difficile de voir qu’il vient du même pays que Bebo et Chucho Valdès. Sauf que Roberto Fonseca des leçons des maîtres en fait quelque chose de neuf et de très personnel. Déploie avec un mélange d’énergie et de douceur sa propre musique originale qui puise autant chez lui qu’en Afrique ou dans des thèmes moyen orientaux. Un morceau comme Congo Arabe montre un pianiste mordant comme un mort de faim dans le clavier, flirtant avec la musique Klezmer, arabo andalouse ou flamenca. Dans Zamazu, Roberto Fonseca emprunte même au rock et à la pop musique. C’est dire à quelles antipodes on est des poncifs de la musique cubaine. Il faut dire que ce pianiste rare possède aussi un sens aiguisé des arrangements, un sens du tourbillon frénétique duquel émerge (effleure devrait on dire) un pianiste d’une très grande et rare sensibilité. Ses vocalises posées comme un instrument supplémentaire lui permettent de conjuguer avec un subtil équilibre la puissance rythmique de son jeu avec le chatoiement de la ligne mélodique. Roberto Fonseca affiche là le talent des grands, de ceux à qui il faut très peu d’espace pour imposer leur marque. Et dans cet album où le pianiste met surtout en avant un art affirmé de l’orchestration, ses arrangements sur un morceau comme Ishmael du pianiste Sud Africain Abdullah Ibrahim est un acte de dépassement et d’ancrage aussi. Ses compagnons de route ne sont pas en reste à commencer par Javier Zalba au jeu d’une infinie délicatesse à l’alto et surtout à la clarinette. Tout sauf conventionnel Roberto Fonseca est alors incontrôlable. Et lorsqu’il passe devant, quelle attaque ! Quel son cristallin et grave à la fois ! Quel phrasé mêlant le legato au jeu piqué de celui qui failli être percussionniste. Au pays de la Havane Roberto Fonseca exprime sa jeunesse révolutionnaire tout en assumant parfaitement son dû. Et les quelques concessions qu’il semble faire à la tradition sont plus des marques de révérences superbes (Suspiro, Triste Alegria). Le magnifique duo avec la chanteuse Omara Portuando, que l’on connaît ici depuis Buena Vista en est un témoignage éclatant autant qu’émouvant. Car Roberto Fonseca reconnaît ses pères et ses mères. Ce qu’ils lui ont transmis c’est cette force précieuse de devenir lui-même. De s’émanciper ailleurs.

Jean-Marc Gelin

 

 

 

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3 avril 2007 2 03 /04 /avril /2007 22:38

JJJ paul motian: “ Time and time again”

 

ECM 2007

 

Joe Lovano (ts), Bill Frisell (g), Paul Motian (dm)

 

<

  

La rencontre est devenue un grand classique du jazz. Depuis Psalm paru en 1981, les trois hommes se retrouvent en effet régulièrement au rythme d’environ un album tous les deux ou trois ans. La rencontre est attendue et, il faut bien l’admettre sans réelle surprise. Il faut dire qu’il y a bien longtemps qu’ils ne cherchent plus cela, la surprise. Pas du tout dans le démonstratif, c’est le moins que l’on peut dire s’agissant d’une musique qui frise le minimalisme. Non plutôt dans l’idée de tourner autour du son, d’étendre le plaisir de jouer et d’improviser.  De laisser les espaces s’installer. Comme toujours chez ceux là. Alors bien sûr Motian joue comme toujours les coloristes, les frissonnements de cymbales ou les murmures de ses balais sur la caisse claire. Frisell tel un chat étire le moelleux de sa guitare avec, comme toujours ses accents sudistes qui rappellent toujours l’Amérique profonde. Repoussent les limites du tangible. Quand à Lovano c’est lui qui peut être surprend toujours le plus par sa façon d’adapter son jeu aux deux autres en lui imprimant, paradoxalement une incroyable modernité. Sorte de trait d’union avec les deux autres, Lovano laisse de côté son registre habituel et joue ici avec une incroyable délicatesse. Une maîtrise presque aérienne à la légèreté céleste. Comme toujours. Alors les trois hommes tournent autour des compositions de Paul Motian ou de Monk et dissertent avec cette sagesse des hommes à la lenteur rassurante, des hommes pour qui le seul temps qui compte est celui passé ensemble. Et les trois hommes affichent avec paix un langage sans drame, vision d’un monde aussi apaisée que poétique. D’une intemporelle et douce sérénité.

Jean-Marc Gelin

 

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3 avril 2007 2 03 /04 /avril /2007 22:37

JJJJ Bill Perkins: “Just Friends”

 

Pacific Jazz 2007

 

Bill Perkins (ts, bcl, fl), Richie Kamuca (ts), Hampton Hawes (p), Red Mitchell( cb), Mel Lewis (dm) Art Pepper (as), Jimmy Rowles (p), Ben Tucker (cb)

  

Se souvenir de la belle association du ténor Bill Perkins avec son frère d’armes Richie Kamuca sur l’         album d’origine, « Tenor Head on Plus ». A l’époque on ne nous avait pas tout livré et ces quelques galettes de 1956 s’étaient envolées au pays du soleil Levant. Elles sont rééditées aujourd’hui en version import avec pour bonus les sessions enregistrées avec Art Pepper. Se souvenir de cette époque. C’était celle de la grande confraternité des jazzmen de la côte ouest ( West coast comme on dit), élevés à l’époque où le jazz faisait le contrepoint de dentelle et où les solistes rêvaient tous de finir chez Stan Kenton ou se rencontraient chez Woody Herman et où les plus hardis d’entre eux délaissaient parfois Anita O’ day pour se repasser en boucle quelques volutes tristaniennes. Les gars marchaient alors deux par deux. Mulligan donnait encore le bras à Chet Baker et Lee Konitz cherchait à voler plus haut que Warne Marsh. L’époque bénie de ce label mythique, Pacific Jazz qui produisait alors autant de Art Pepper que de Curtis Counce, à moins qu’il ne s’agisse de ce pianiste de génie, Hampton Hawes. Les gars sérieux s’amusaient alors et les plus volages d’entre eux révisaient au soleil de la cité des anges où loin de la ville qui ne dort jamais ils allumaient leurs veines insomniaques au son d’un solo de Bird, loin d’eux alors, si loin. Certains hésitaient entre le cool de Gil Evans et les autres, les frénétiques New Yorkais. Les gars revenaient de la guerre de Corée et ceux qui n’y étaient pas rêvaient d’en découdre. Perkins et Kamuca. Kamuca et Perkins. Jamais l’un pour battre l’autre. Tout à l’oreille. Avec derrière un rythmique à faire rêver, une rythmique tous risques du genre à cavaler derrière les cavaleurs, ceux qui sans crier gare réinvente les thèmes ( Limehouse Blues), avec ces airs d’arrangeurs au raffinement que dispute l’envie d’en découdre sur ce ring gentil. Et puis il y a l’apparition de Hampton Hawes. Et puis il y a l’apparition de Art Pepper (dans la deuxième partie de l’album) où curieusement tout prend une autre tournure et où paradoxalement c’est l’alto, le plus léger qui donne ces airs de gravité et de profondeur légère. Et l’album alors de se refermer sur Zenobia, sorte d’hymne de la côte californienne. Sorte de marque de fabrique de ce jazz jouissif.

Jean-Marc Gelin

 

 

 

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3 avril 2007 2 03 /04 /avril /2007 22:36

JJ Louis SCLAVIS: “L’imparfait des Langues”

 

ECM 2007

  

Imparfait : «  système de formes temporelles dont la fonction essentielle dans les langues indo-européennes était d’énoncer une action en voie d’accomplissement dans le passé et conçue comme inachevée ». La définition du point de vue de la linguistique est parfaite. Car il y a dans cette langue que ce plaît à manier la clarinettiste comme l’appréhension d’une musique commencée il y a quelques dizaines d’années et en perpétuelle évolution. A la recherche de la forme parfaite ? Et surtout vers quelle évolution ?

Car ce que l’on entend porte indéniablement la marque de Sclavis.  De cette écriture déjà entendue maintes fois, pas tant du côté de Big Napoli que du trio Sclavis-Romano-Texier. Une musique qui s’enracine donc plutôt du côté du Label Bleu que dans le magasin de Mandfred Eicher. Pourtant il s’agit de ne pas tourner autour du sujet déjà souvent ressassé. Et pour l’occasion, dans cet album enregistré à la volée à la suite d’un concert manqué, Louis Sclavis élargit sa formation et accueille comme il le fait souvent, des jeunes pétris de talent qui auraient pu apporter un souffle nouveau s’ils avaient été un peu moins impressionné par la stature du maître Ainsi Marc Baron double les sonorité du saxophone soprano de Sclavis par des interventions décisives à l’alto alors que Maxime Delpierre apporte à la guitare un mordant ( trop rare selon nous dans cet album) qui lui vient de ses atavismes rock. Paul Brousseau quand à lui se charge de la très légère partie électro, ajoutant quelques gargouillis sonores qui se mêlent au langage Sclavisien. Mais ces concessions ne sont pas suffisantes pour  constituer un gage de modernité. Car Sclavis a beau tourner autour de son sujet, jouer des petits interludes où il convoque d’autres langages jusqu’à faire chanter sa clarinette à la manière d’un muezzin, l’exercice demeure souvent très froid. Comme un exercice de style figé par son inertie. Ce qui est surprenant de la part du bouillonnant saxophoniste qui, en « live » ne cesse de nous surprendre, de nous choquer, d’interpeller l’auditeur embourgeoisé. Pourtant, au même moment que sortait cet album et paradoxalement, un autre orfèvre de la clarinette basse, Michel Portal publiait de son côté un album dans lequel il montrait avec éclat combien l’imparfait des langues pouvait se transformer en futur. Faute de quoi ce langage là se transformera inéluctablement en langue morte.

Jean-Marc Gelin

 

 

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