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24 juillet 2012 2 24 /07 /juillet /2012 22:07

ECM 2012

Keith Jarrett (p, perc), Jan Garbarek ( ts, s, fl, perc), Palle Danielsson (cb) et John Christenssen (dm)

 keith-jarrett-sleeper.jpg

Dire que ces bandes inédites dormaient depuis plus de 30 ans dans les armoires chez ECM avant d'être enfin exhumées aujourd'hui. Il s'agit pourtant bien plus que d'un simple témoignage de ce quartet " européen" fondé au milieu des années 70 par Keith Jarrett. Le "Belonging quartet" regroupait alors autour du painiste, Jan Garbarek, Palle Danielsson et John Christenssen. Et ce quartet éphémère qui ne dura que de 74 à 79, date sa dissolution, marqua suffisamment les esprits pour avoir gravé quelques chefs d’oeuvre et 4 albums majeurs : " Belonging" en 1974; "My song" en 1977, "Nude Ants" en 1979 et " Personal Mountains" en 1979.

Partagé entre ses multiples collaborations et son quartet américain, Keith Jarrett avait peu l'occasion de tourner avec cette formation d'Europe. Chacune de ses apparitions était donc relativement rare pour en faire ,en soi un événement et donc bien plus qu'un témoignage.

La preuve en est.

A l’écoute de ce concert capté à Tokyo en 1979, il se dégage en effet une énergie rare qui circule entre les 4. Un power quartet comme l’on dirait aujourd’hui. Basé sur deux axes dont le premier est cette formidable complémentarité entre Jarrett et Garbarek, complémentarité contrastée dans des approches très différentes et qui crée ici des richesses harmoniques et mélodiques captivantes. Le son de Garbarek y est exceptionnel avec cette raucité-acidité qui marque une époque, celle de la toute fin des années 70 où beaucoup de ténor commençaient à jouer dans ce registre-là ( cf. Innocence). Le pianiste en orfèvre délivre quelques pépites et notamment des morceaux superbement écrits pour chaque membre du groupe. On y entend ainsi quelques petites merveilles d'écritures comme ce Prism où le flot de l'improvisation se ralentit pour laisser place à une expression poétique différente. Car au-delà de l'improvisateur génial, Jarrett s’impose comme le très grand mélodiste que l'on connaît. Il faut entendre So tender et absolument écouter cette introduction au piano qui est là, un véritable modèle du genre et s’attarder sur une coda splendide où tout à coup tout s'apaise et où le temps prend le dessus sur le tempo. Avec entre les deux la déferlante Garbarek qui s'appuie sur une rythmique exceptionnelle d'intensité. C'est juste très beau.

Car l’autre pilier de ce groupe c’est l’association Palle Danielsson et John Christenssen  qui donne à cette formation une puissance rythmique capable de projeter loin devant la force et l’énergie du son de Garbarek. C’est tripal, tribal presque.

Toujours libre, jamais formatée cette musique sait s’échapper, prendre des contours inattendus.

Il fallait être au Japon pour discipliner le public qui ,sans cela se serait certainement laissé entraîner dans la transe, dans le flot, dans cette urgence de l’instant.

C’est bien plus qu’un témoignage, une preuve de vie.

Jean-Marc Gelin

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23 juillet 2012 1 23 /07 /juillet /2012 10:16

Blue Note 2012

Ravi Coltrane (ts, ss), Joe Lovan (ts), Luis Perdomo (p), Drew Gress (cb), E.J Strickland (dm), Ralph Alessi (tp), Geri Allen (dm), James Genus (cb), Eric Harland (dm)

 ravi-coltrane-spirit-fiction.jpg

Tout ou presque a déjà été dit sur Ravi Coltrane. Y compris par

certain journaliste de la presse quotidienne nationale qui lui reprochait il n’y a pas si longtemps de mal jouer.

Mais celui-là a tort. Car force est de constater que l’on peut reprocher à peu près tout ce que l’on veut au fils de son père sauf de jouer comme un manche. Et ce nouvel album devrait suffire amplement à faire définitivement taire cette mauvaise langue. Et l’on devrait au contraire ne pas feindre l’admiration qui, ans sa position a choisi la voie la plus exigeante qui soit pour grandir musicalement : la saxophone ténor. Ce qui en soit démontre une force assez exceptionnelle de caractère.

Mais le problème n’est absolument pas que Ravi Coltrane soit ou non un bon saxophoniste. Le problème c’est notre propre niveau d’éxigence. Car ce que l’on aimerait tous, ce que l’on exigerait presque de lui ce serait qu’il se crée son propre langage. Qu’il suive les voies paternelles jusqu’au bout. Et justement c’est bien là que la quadrature du cercle devient quasi impossible.

Il y a pourtant de beaux moments dans cet album. Par exemple sur The change, my girl, moment où il  démontre avec calme et zénitude sa grande maîtrise de l’instrument. Ravi Coltrane sait aussi s’appuyer sur des compagnons de route qui manient parfois une très belle écriture à l’instar de ces trois titres signés du trompettiste Ralph Alessi, petits bijoux d’écriture et de contre-chants ( Who wants ice cream ou sur Yellow Cat). Dans sa manière de jouer, c’est sûr Ravi Coltrane a définitivement coupé le cordon et à l’entendre sur Klepto par exemple, on entend plus chez lui des sons venant de Brecker que du paternel. Au soprano en revanche, il convainc moins, prompt parfois à se laisser emporter et embarquer par son instrument et somme toute à se prendre un peu les pieds dans le tapis (Cross Road).

Ses compagnons de route tiennent largement la baraque. Sur cet album Ravi Coltrane invite aussi Joe Lovano sur deux titres  ( Fantasm et Marilyn &Tammy) et les guest star assurent le job. 2 sections rythmiques différentes au gré des morceaux dont l’un tenue par un étonnant Luis Perdomo et l’on notera particulièrement la présence toujours brillante de Luis Perdomo ( dont on salue d’ailleurs le dernier album «  Universal mind 2009 ») et l’autre par une Geri Allen dont l’accompagnement est toujours aussi lumineux.

Assez académique dans l’ensemble, l’album est néanmoins  plaisant mais assez en demi-teinte pour ne pas déclencher non plus le fol enthousiasme. Certainement à la (non) recherche de ce langage original, Ravi Coltrane offre une musique un peu inerte et manque quand même un poil d’audace dans son propos. Cette audace que lui apporte Ornette Coleman sur une composition plus débridée ( Check out of time) ou un Joe Lovano sur un Fantasm un peu envoûtant. Ce qui ne l’empêche pas de développer sa musique avec une certaine spiritualité.

Jean-Marc Gelin

 

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4 juillet 2012 3 04 /07 /juillet /2012 19:55

Pierre Durand au Club 38 Riv' - 03 juillet 2012


La pratique du solo réserve toujours des surprises, aussi bien pour l'artiste que pour le public. Le guitariste Pierre Durand le sait: la gestion de l'énergie et du timing conditionnent la réussite de sa performance en solo au club 38 Riv' à Paris.
Pierre Durand en solo, c'est deux guitares - une électrique et une dobro - un ensemble de pédales d'effets et des ustensiles divers comme un ticket de métro. Et surtout un artiste très créatif, complètement investi par sa musique, qui le fait se mouvoir ou grimacer, le guitariste jouant sur un pied lorsque l'autre écrase ou effleure une pédale d'effets.
S'il démarre avec un premier morceau calme, Pierre Durand se jette, plein risque, dans des morceaux introspectifs, denses et dansants ou une ballade sans amplification. Au gré des pièces jouées, la guitariste parle de jazz et des musiques improvisées, en tout cas une musique d'assemblage et d'assimilation. C'est la caractéristique principale du guitariste: il est une plaque tournante de  toutes les musiques. ll cite John Coltrane, à qui il rend hommage sur un titre éponyme, qui dévoilait son but ultime de "mettre" toutes le musiques du monde dans une seule note. Pierre Durand, quant à lui, est un aventurier de la musique, celle qui fait vibrer, à l'émotion saillante, d'où qu'elle vienne. A l'instar de "Emigré", morceau dédié aux africains; il place un ticket de métro entre les micros et les cordes de sa guitare puis avec quelques effets légers, nous voilà transportés à Tombouctou au rythme d'une sanza et d'une kora du Mali ou d'un balafon en Mauritanie.

Quand on va l'écouter, Pierre Durand nous garantit un voyage: il agrémente ses improvisations écrites par des anecdotes de voyages, en particulier celui à la Nouvelle Orléans, qu'il met en musiques après les avoir racontées.

 

Pierre-Durand-38riv.jpgPhoto JG

 

Le premier set dure plus longtemps que prévu: 1h10. Pierre Durand s'est laissé porter par sa générosité et sa créativité si facile. Ce guitariste est Musique: il ne joue pas de la guitare, il joue de tous les instruments, de toutes les musiques. Le découvrir en concert est bluffant, y retourner le voir est renversant car toute sa musique est en perpétuel renouvellement. C'est une autre de ses caractéristiques: Pierre Durand crée en permanence.
A peine reposé, il reprend sa guitare pour interpréter le standard "When I grow too old to dream" de Hammerstein, symbole selon lui du sud américain. Il évoque alors la sortie de son disque en octobre 2012 intitulé "Chapter One: NOLA Improvisations" enregistré à la Nouvelle Orléans - une ville dont la réalité est tout à fait différente de l'image traditionnelle que l'on en a - qui l'a totalement inspirée pour ce premier album sous son nom. Au gré des pièces, il donne une nouvelle version de ses compositions et une interprétation libre de "Prism" de Keith Jarrett. Parce qu'il est surprenant, émouvant, empathique, expressif, on imagine si logiquement Pierre Durand interprétant les images d'un film de Wim Wenders dont il ferait la musique. Habitué qu'il est des cinés-concerts avec le Ciné Xtet de Bruno régnier et avec ses duos avec Richard Bonnet en face d'un grand écran.

On ne saurait trop le répéter, comme une évidence: ce Guitariste est Musique(s).
Le club 38 riv' a donné sa place à Pierre Durand : le lieu est calme épargné du bruit de la ville, l'audience est attentive. Le club se prête si bien à ce genre de performance intimiste qu'il pourrait y consacrer une programmation dédiée à la création. Vivement une suite!


JG

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28 juin 2012 4 28 /06 /juin /2012 20:16

Philippe-le-Baraillec---Involved--cover.jpgOutnote records/ Outhere

 

Avec Ichiro Onoe, Mauro Gargano et Chris Cheek

 

On commence à connaître dans le petit monde du jazz ce pianiste secret, introverti et impliqué  (c’est le sens du titre  « Involved ») qui n’a réalisé  en cette période de production pléthorique et frénétique, que trois albums. Mais quels albums, Echoes from my Room  chez Owl , (devenu introuvable),  Invisible Wound sur le label Ajmiseries –c’est là que je l’ai découvert et chroniqué pour les DNJ- et enfin ce passionnnant   Involved  sur le label de Jean Jacques  Pussiau,  Outnote records.

Philippe Le Baraillec  est d’abord enseignant à la Bill Evans Academy aux côtés de Bruno Angelini, ce qui souligne certains  liens entre musiciens, une véritable fraternité dans la musique.  Il garde l’extraordinaire paire rythmique  de son trio d’Invisible Wound.  Comment se séparerait-on d’Ichiro Onoe et Mauro Gargano,  un duo ardemment présent et qui n’en fait jamais trop cependant ? Ces trois-là semblent toujours avoir le même plaisir à se retrouver, à partager une complicité originale et exigeante. Chaque nouvel échange complète le tableau de leurs variations en série.  Un groove subtil, éminemment jazz. Qu’il est bon de ne pas jouer la confusion dans cette période trouble : dans leur musique, on entend, sans équivoque, du jazz. Sensible à cet idiome qu’il aime et sert avec ferveur, Philippe Le Baraillec a constitué un quartet original et très sensuel, pour ne pas dire romantique : l’arrivée du saxophoniste  ténor Chris Cheek renforce pertinemment  la formation, faisant résonner l’ensemble avec encore plus de fluidité et de cohérence : chanteurs  à leur manière, ses complices suivent la finesse de son jeu lyrique et retenu à la fois, comme dans ce délicat « Iceberg » ou l’autre ballade inaugurale « 10th of september ». Citons Christian Béthune qui souligne que l’imagination de l’auditeur devient alors indispensable pour assumer la part du rêve embusquée derrière chaque note par quelque somnambule (« Nightwalkers »). On ne saurait mieux dire. C’est une musique de l’intime qu’il nous faut apprivoiser, car cette apparente clarté, cette lisibilité ne se révèlent  qu’au prix d’un réel effort d’appropriation.

S‘est on installé dans ce climat serein, intemporel mais vibrant (« War Photographer »)?   L’album se referme sur une version élaborée de  « Saint Thomas », le thème archi connu de Sonny Rollins, transformé en un arrangement plus doux, calmement joyeux, qui suspend provisoirement l’histoire, un répit très maîtrisé par la paire rythmique qui fait merveille . Le pianiste, passeur de cette histoire aborde le terme de ce voyage sur ce rythme  léger et subtil. Accessible, émouvant, passionné, il sait convaincre, sans intellectualisme forcé, mais avec une singulière acuité, et un sens poétique évident, et s’inscrit ainsi, assurément, dans  la lignée des très grands.


NB : Dans ses excellents commentaires, Christian Béthune, philosophe de formation, revient à juste titre sur la polysémie du mot «Involved» et les trois dimensions entrelacées dans la musique du pianiste, auteur de toutes les compositions hormis la dernière. Philippe Le Baraillec est en effet engagé dans son travail de musicien, avec une ferme adhésion à une philosophie de vie à laquelle il tient et croit. On peut aussi lire à ce sujet ce que le pianiste écrit de son seul solo, «La toupie», fable hassidique. La musique nous parle sans rien dire. Mais sommes nous  toujours à même de saisir cet implicite ?

Pierre de Choqueuse, l’autre contributeur des « liner notes », évoque deux disques qui se trouvent être également (est-ce un hasard ? ) des souvenirs  tendres et des références familières . Le Baraillec a aimé et découvert Bill  Evans pour ce disque Verve de 1967 « California here I come » plutôt oublié dans les discographies du pianiste, avec Philly Joe Jones et Eddie Gomez. Quant à Chris Cheek qui partage admirablement ce rêve de musique, il cite l’album Blues cruise  ( Fresh Sound New Talent avec le trio de Brad Mehldau), dont j’aime tout particulièrement la version de « Song of India », un grand hit du big band de Tommy Dorsey.  Elle est peut être là, la filiation, dans cet enracinement dans l’histoire et les générations de jazzmen qui ont précédé. Le pouvoir de la « transmission » pour se servir d’un mot que beaucoup utilisent aujourd’hui.

Sophie Chambon

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27 juin 2012 3 27 /06 /juin /2012 15:11

Yuval-Amihai-copie-1.jpg

Myspace

 

Après avoir remporté plusieurs récompenses dans des compétitions de premier plan, dont un 1er prix au tremplin Jeunes Talents du festival Jazz à Saint-Germain-des-Prés Paris en 2008 et un grand prix de groupes au Concours national de Jazz à La Défense en 2009, le quintet du guitariste Yuval Amihai nous livre enfin son premier opus. Cet album est la conséquence d’un lent processus de maturation, pendant lequel les musiciens de Yuval Amihai n’ont eu de cesse de mettre les compositions à l’épreuve du live. L’album livré aujourd’hui est clairement le reflet de ce travail.
Dès les premières notes de Rikud La Shalom (Dance for Peace), Yuval Amihai Ensemble absorbe l’auditeur, le propulse à l’écart de là où il se tenait préalablement, et le voici embarqué pour un long et doux voyage. Titre après titre, l’écriture témoigne d’une délicate sensibilité, où l’articulation entre les thèmes et l’espace libéré pour l’improvisation n’apparaît jamais forcée ; et si la guitare de Yuval Amihai donne souvent le ton, comme sur Kadimuchka, ce dernier la manie sans excès.
Dans ce premier album s’exprime la vitalité d’une jeunesse pleine d’espoir, baignée dans des sonorités marquées par les origines israéliennes du leader (Ma Avareh). Il y a aussi comme un goût de terre, d’ocre et de sable, et ce paysage s’installe avec douceur, sans effraction. Les routes empruntées coupent les déserts, à la fois vides et pleins de vie, dès lors que l’on sait y regarder. Des espaces s’ouvrent, tandis que des passerelles entre des mondes et des univers distants se créent.
Dans ce périple, Yuval Amihai peut compter sur la maîtrise, la virtuosité et la fidélité de ses jeunes acolytes, Damien Fléau au soprano sax, Etienne Bouyer au ténor et soprano, Olivier Degabriele à la contrebasse et Gautier Garrigue à la batterie. Tous témoignent, morceau après morceau, d’une volonté indéfectible de se mettre au service d’un ouvrage collectif, avec toute la retenue que cela impose. Yuval Amihai le sait : son quintet est un Ensemble.

Joa Scetbon

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25 juin 2012 1 25 /06 /juin /2012 08:06

 

Concord Jazz 2012

Christian Scott AA (tp), Matthew Stevens (g), Jamire Williams (dm), Kris Funn (b), Mawrence Fields (p) + Kenneth Whalum (ts), Louis Fouche (as), Corey King (tb)

 CJA-33237-02.jpg

 

L’ouvrage est impressionnant, monumental, à l’image de Christian aTunde Adjuah dont c’est le nouveau nom un peu mégalomaniaque.

Visant large, le trompettiste redéfinit sa carte du jazz en embrassant la tradition avec sa propre vision de la modernité où l’acoustique se marie à l’électro dans une sorte d’opéra grandiose (voire même grandiloquent). Impressionnant, le trompettiste l’est par son jeu. Mais à la manière d’un Christiano Ronaldo dans l’équipe du Portugal, la nouvelle star de la nouvelle Orleans semble jouer seul devant et aux autres de la suivre. Il n’empêche, le trompettiste fait étalage d’une spectaculaire technique. Certainement l’un des meilleur trompettiste du monde. Ainsi cette ouverture tonitruante, bluffante, à la limite du démonstratif ( Fatima Aisha Rokero 400) ou encore sur Pyrrhic Victory of aTunde Adjuah, témoignage mégalo puisqu’il relate les réactions négatives de son entourage à la découverte de son nouveau nom.

Gros travail d’arrangements pour une musique qui explore des univers d’une incroyable richesse. Puisque ce nouveau nom est censé retracer l’univers large de cette identité que le trompettiste revendique entre l’Afrique, les Etats-Unis, la culture indienne, et même européenne sans toutefois tomber jamais dans une world music aux idiomes faciles. En émerge de multiples sons, de multiples ambiances, mouvantes et parfois indéfinissables.

Christian Scott signe un manifeste identitaire, celui d’un indien noir de la Nouvelle Orléans, mais avant tout le manifeste de la modernité de l’après Katrina qui renvoie loin les très vieux clichés de la cité du Croissant. Car il  y a ici de la profondeur et foin d’esprit festif. Une certaine spiritualité qui peut (ou pas) émouvoir mais qui fascine de bout en bout pour celui qui donne le temps à l’écoute de ce double album fleuve.

Christian Scott sait créer des instants dramatiques, intenses (Danziger), grâce à une technique époustouflante dans l’aigu sans que Christian Scott n’hésite aussi à aller vers une sorte de Nu-jazz que ne rejetterait pas son fondateur norvégien. Et voilà pour les clichés continentaux explosés au passage et les musiciens américains ne sont définitivement plus cantonnés dans l’après bop

Il y a alors quelque chose de magique dans cet album-là. Qui relève un peu d’une sorte de magie  indienne.

Et Christian Scott pour peu que l’on oublie ses effets de manches et son égo démesuré, signe ici une œuvre. Personnelle et riche.

Jean-Marc Gelin

 

 


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22 juin 2012 5 22 /06 /juin /2012 19:26

world-saxophone-quartet-the-complete-remastered-recordings-.jpgCe coffret, pas cher, contient:
"Steppin' With the World Saxophone Quartet" - 1979
Hamiet Bluiett (baritone sax, fl) - Julius Hemphill (as, ss) - Oliver Lake (as, ss) - David Murray (ts, bc)

"W.S.Q" - 1981
Hamiet Bluiett (baritone sax, alto cl) - Julius Hemphill (as, ts) - Oliver Lake (ts, as, ss) - David Murray (ts, bc)

"Revue" - 1982
Hamiet Bluiett (baritone sax, alto cl) - Julius Hemphill (as, ss, fl) - Oliver Lake (ts, as, ss, fl) - David Murray (ts, bc)

"Live in Zurich" - 1984
Hamiet Bluiett (baritone sax, alto cl, alto fl) - Julius Hemphill (as, ss, fl) - Oliver Lake (ts, as, ss, fl) - David Murray (ts, bc)

"Live at Brooklyn Academy of Music" - 1985
Hamiet Bluiett (baritone sax, alto cl) - Julius Hemphill (as, ss) - Oliver Lake (as, ss) - David Murray (ts, bc)

"Moving Right Along" - 1994
Hamiet Bluiett (baritone sax, contralto cl) - Eirc Person (as, ss) - Oliver Lake (as, ss) - David Murray (ts, bc) - James Spaulding (as) sur deux titres.


Après 35 ans d'existence et 21 CD, le WSQ, quartette à la géométrie et aux musiques variables, serait la seule réunion de saxophonistes à avoir émergé commercialement dont le répertoire est aussi vaste que créatif et basé sur des revendications politiques noires américaines. A sa création lors de la deuxième moitié des années 70, la formation se compose de Oliver Lake, Julius Hemphill et Hamiet Bluiett - provenant tous trois d'un groupe du Missouri - associés à  David Murray, rencontré lors des Loft-sessions à NYC.
Au fur et à mesure que les années passent, le groupe devient interchangeable en fonction des disponibilités de chacun et suite au triste décès de Julius Hemphill en 1995. A partir de là, le trio Bluiett/Lake/Murray se complète par alternance avec Bruce Williams, James Carter, John Purcell, Eric Person ou Kidd Jordan entre autres, pour des collaborations plus ou moins régulières.

Caractérisé par sa free-routine, le WSQ fait du free jazz et de la musique improvisé en général sa pierre angulaire jusqu'au milieu des années 80. A cette époque, le quartette s'écarte de la revendication politique genre "poing levé" pour une autre plus culturelle qui rend hommage à la culture noire, probablement influencée par David Murray, infatigable défricheur des racines noires américaines (2).
Dans les années 90, le groupe s'associe à des formations africaines variées (3) . Dans les années 2000, le quartette retrouve son âme contestataire: elle reprend sa formule free très vigoureuse (4)  ou se fait accompagner d'une rythmique costaude et virile (5). Au fil des années, le quartette a évolué en s'ouvrant vers des horizons variés, en particulier après la mort de Hemphill.

La discographie du WSQ s'est faite essentiellement au sein de trois labels: Black Saint: Elektra/Nonesuch puis Justin Time.
Dans ce coffret Black Saint & Soul Note, on retrouve les débuts discographiques du quartette de 1978 à 1984 pour cinq d'entre eux, et "Movin' Right Along" paru en 1994. Les six CDs du coffret dont des masterpieces du quartette. Les cinq premiers sont représentatifs de l'époque où le quartette est dans la revendication free et politique et qu'il joue son "tube" ("Hattie Wall") pour commencer ou clore un concert. Le sixième , chronologiquement parlant dans le coffret, est dans la même veine artistique. Deux CDs sont enregistrés en concert (Brooklyn Academy of Music, Zurich) et les quatre autres en studio.
Ainsi, l'auditeur entend le quartette s'exprimer sous des angles divers: ce dernier alterne entre énergies créatives sur scène ("Live in Zurich"), orfèvreries de studio ("Steppin' with the World Saxophone quartette"), dépenses free-funk calibrées et bougrement efficaces ("W.S.Q."), compositions abstraites aux textures entremêlées - par l'ajout des flutes de Hemphill et Lake - et compositions a capella aux fondements roots/blues ("Revue"),
"Live in Zurich" dispose d'une prise de son moyenne et inégale, compensée par six compositions (sur les sept du cd) d'Hemphill et une cohésion "naturelle" remarquable d'un groupe bien calé.
"Steppin' with World Saxophone quartette" est plus intimiste alors que l'effort semble porté sur la technique saxophonistique. "Moving Right Along" est un cd de transition qui s'ouvre aux reprises (6) et à de nouveaux athlètes du saxophone: Eric Person remplace Hemphill; James Spaulding - saxophoniste si injustement oublié - arrive en cinquième larron sur deux titres.
Mes trois CDs par ordre de préférence: "Revue", "W.S.Q", "Live at Brooklyn Academy of Music". Pas de déception possible avec ce coffret: que du bon!

JG

 

(1) Je vous conseille vivement d'écouter "Requiem for Julius", hommage du WSQ pour leur camarade Hemphill, paru chez Justin Time, label canadien qui a supporté le groupe sur plusieurs albums.
(2) Avec un cd destiné à la musique de Duke, aux ballades de jazz, et à la Soul/R&B avec le TRES formidable "Rhythm and Blues".
(3) Le WSQ donne naissance à "M'Bizo", "Selim Sivad" (hommage à Miles avec De Johnette) et "Four now".
(4)  Le dernier en date est "Yes we can" avec Kidd Jordan!
(5) "Political Blues" et "Experience", hommage à Hendrix
(6) "Amazing Grace" ou le très très enlevé "Giant Steps".

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20 juin 2012 3 20 /06 /juin /2012 22:04

 

Cidi 1101

Sortie JUIN 2012

 

www.muzzix.info

www.lacabine.org

www.circum-disc.com

 toc.jpg

Toc !  Faut-il aller voir du côté de ce mal étrange appelé « trouble obsessionnel compulsif »? Quand on écoute cette musique déferlante d’un trait, on est hypnotisé par le pouvoir de ces vagues de son qui secouent sacrément. Et on aime ça… les tympans sont (mal)traités avec une saine vigueur.

Toc, ce sont surtout les initiales des trois musiciens qui composent ce groupe dont c’est le deuxième album, à savoir Jérémie TERNOY au Fender Rhodes, Peter ORINS à la batterie, Ivann CRUZ à la guitare. Pas de danger, nous sommes plongés dans l’univers fascinant de la scène lilloise, unique en France, et de ce collectif épatant de musiciens qui signent sous le label CIRCUM que l’on suit depuis ses débuts (Muzzix, Zoone libre, La Pieuvre, Circum Grand Orchestra, Peter Orins trio, le quintet Impression…) .

On se situe  dans le domaine de la musique libre, aux marges de l’espérimentation radicale, du free punk pop complètement barré, du post rock, du jazz core. On pourrait ainsi multiplier les appellations et tentatives de rangement, à la Pérec,  c’est à dire tenter un classement méthodique de styles et d’influences ... Mais c’est impossible avec cette musique délirante, improbable et pourtant réelle, autour de l’accord parfait (ou non), surtout libre des trois instrumentistes. Toujours cette volonté de travailler sur le son, de sculpter la matière sonore, d’en accomoder toutes les textures organiques et synthétiques, d’oublier un temps la mélodie qui …finit par ressurgir en boucles ou selon les artefacts de l’improvisation. Une énérgie sèche et musclée, des temps forts où ça vibre et respire, circule entre les trois compères qui s’écoutent et se complètent. Pas de filtre encrassé ou brouillé et de surenchère sonique, et pourtant rien n’est vraiment lisse en dépit de quelques douces boucles : le piano s’affole, la guitare cisaille ou groove délicatement, la batterie exécute et martèle comme dans le final (12’ quand même) où tout grince et arrache dans un crescendo fou…intitulé « That’s what she said ». Ah oui, vous pouvez ne regarder ( comme je l’ai fait)  les titres (pleins d’humour)  qu’après avoir écouté le disque en entier, comme une suite qui raconte alors une histoire, qui prend sens.

Un album vibrant, serein, qui ne lâche rien. Il reste encore tout un territoire à explorer à ces musiciens. Faisons confiance à nos amis nordistes… et suivons-les dans leur aventure.

 

Sophie Chambon

 

NB : La photo de couverture, souvent réalisée par Peter Orins, contribue à ancrer l’image du label dans son territoire, urbain, post moderne et industriel…

 

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19 juin 2012 2 19 /06 /juin /2012 23:09

 

Ayler Records 2012

Alexandra Grimal ( ts, ss), Todd Neufeld ( g), Thomas Morgan (cb), Tyshawn Sorey (dm)

 alexandra-grimal.jpg

Chère Alexandra,

Vous dire tout d'abord que j'ai beaucoup aimé votre dernier album. Vous avez cette façon de chercher à fabriquer le son seule ou collectivement avec vos camarades de jeu.

Cette façon d'explorer les champs de l'improvisation et surtout ce son que vous déployez, cette classe avec laquelle vous jouez, toute en économie, marquant les pauses, imposant les silences pour laisser le velours de votre ténor éblouir l'espace de ces lumières moirées. Votre musique est conceptuelle.

La formule pianoless est exigeante. Elle suppose une grande écoute. Vos maîtres (Rollins par exemple) avaient montré la voix. Vous la suivez à votre façon mais vous bifurquez.

Il vous arrive de plonger dans l'exploration très libre, de créer des tableaux abstraits (Orion).  Vous laissez beaucoup d'espace au trio dans une conversation intellectuelle parfois fascinante (Cassiopae) sans que l'on sache vraiment où vous voulez en venir. Mais il y a aussi des moments de grande intensité comme ce très long développement sur Andromeda.

Mais j'ai quand même cherché si vous étiez la jeune Alexandra Grimal que l'on retrouvait il n'y a pas si longtemps dans les tremplins de jazz. Pourquoi, à votre âge tant de maturité, tant de sagesse et de retenue. Et j'ose à peine vous le dire, votre exploration d'espaces silencieux, interstellaires, est parfois un peu soporifique. On aimerait le choc, l'émergence d'une sorte de Marc Ducret. Vos étoiles se meuvent lentement dans une sorte de constellation en apesanteur. Mais nul météorite. Le trou noir qui guette. Mais vous impressionnez par la maturité de votre jeu.

Vous auriez eu quelques années de plus nous vous aurions suivi avec plaisir. Nous cherchons juste, ici votre enthousiasme.

Dans votre jeu émerge aussi la démarche de celle qui cherche, de celle qui doute. Et cela est en soi purement admirable.

Jean-Marc Gelin

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10 juin 2012 7 10 /06 /juin /2012 09:05

 

Stéphane Tsapis ( p, comp, arrgts), Dimitra Kontou (voix), Andréa Tsapis (voix), Adrien Daoud (ts), Matthieu Donarier (ss, cl, clb), Arthur Decloedt (cb, b), Matthieu Boccaren (acc), Arnaud Biscay (dm)

 kaimaki.jpg

 

Je m’en veux un peu. Voilà déjà des mois que ce très beau disque est sorti et je l’ai trop longtemps passé sous silence dans ces colonnes. Shame on me.

Car enfin, quel beau projet que cet album du jeune pianiste Stéphane Tsapis ! Encore relativement peu connu sur la scène du jazz, le jeune pianiste gagne ici un pari audacieux.

Un de ces projets qu’il faut absolument découvrir car il a la beauté des œuvres rares et pour lequel on ne peut s’empêcher d’éprouver une immense tendresse tant l’actualité de la Grèce nous attriste aujourd’hui.

L’infinie détresse du peuple grec donne en effet une résonance particulière à ce projet qui prend tout son sens, un sens lourd et qui nous place, nous, de ce côté-là de l’Europe devant nos responsabilités historiques

 

Objet rare, entre projet musical et littéraire où les musiciens côtoient les narrateurs, Kaimaki raconte une page de l’histoire du peuple hellène, raconte l’exode de ces partisans qui prirent en 1945 un bateau, le Mataora parti du Pirée en direction de la France. Errance, fol espoir, amour du berceau de la révolution par ceux qui virent un jour naître la démocratie. Désillusions et désenchantement pour ceux que finalement nous n’avons jamais véritablement accueillis.

À partir de la lecture d’un ouvrage d’André Kédros ( « l’Homme à l’œillet »*), le jeune pianiste Stéphane Tsapis a su créer un ouvrage poétique soutenu par une musique superbe et des textes d’une magnifique limpidité. En juxtaposant l’écriture de Kedros et celle qu’un autre écrivain grec, Yannis Ritsos écrivit 20 ans plus tard durant la période des colonels( *), Stéphane Tsapis a su trouver là, une vraie cohérence littéraire et musicale. Le chant d’Adrien Daoud au ténor ou celui de Matthieu Donarier contrinue d’ailleurs beaucoup à ce fil conducteur, alors que Tspais se révèle , ;outre un grand compositeur, un pianiste d’une belle sensibilité.

Fusion parfaite entre le dire et le contexte musical admirablement servi par une écriture talentueuse et d’excellents musiciens pour une sorte de road movie très personnel où le jazz du pianiste prend une direction plurielle. La musique est belle et les compositions du pianiste sont de vrais bijoux. Moments de pure poésie.

Stéphane Tsapis avait pour avec lui des textes émouvants, des voix magnifiques (dont celle que l’on suppose être celle de son père, formidable narrateur), des musiciens inspirés. Le résultat est une pure merveille.

 

 

 

C’est un projet très beau, à découvrir de toute urgence. Il faut absolument faire le buzz autour de Kaimaki. Il faut aller le voir, il faut l’écouter, il faut le lire, il faut le découvrir et se laisser embarquer à bord du Mataora.

A delà des discours réducteurs que l’on entend aujourd’hui sur la Grèce, Stéphane Tsapis prend un autre chemin pour rendre ici un sublime hommage à sa culture moderne, aux souffrances et aux espérances qui fonde aujourd’hui cette nation éprise de liberté. Avec solidarité nous aimons et nous pleurons aussi.

Jean-Marc Gelin

 

 

André Kedros : «  L’homme à l’œillet », Robert Laffont 1990

Yannis Ritsos : «  Le mur dans le miroir et autres poèmes » , Gallimard

 

 

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