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2 novembre 2019 6 02 /11 /novembre /2019 08:02
EMMANUELLE DEBUR/PHILIPPE MEZIAT HISTOIRE/ histoires DU JAZZ DANS LE SUD OUEST

EMMANUELLE DEBUR/PHILIPPE MEZIAT

HISTOIRE/ histoires du JAZZ DANS LE SUD OUEST

De la Nouvelle Orléans à la Nouvelle Aquitaine (1859-2019 )

EDITIONS CONFLUENCES, Bordeaux.

Formidable ouvrage de 192 pages, véritable somme sur l’histoire du jazz en Nouvelle Aquitaine, jamais chapitré de façon docte et professorale, ce livre aborde le monde musical du jazz en région, sous tous ses aspects : culture, histoire, géographie physique et administrative, économie d’un secteur vue selon le filtre des acteurs privés et publics, des structures, de la scène, des festivals, de l’enregistrement.

Le jazz avant le jazz, désastre et music hall (1914-1945), de la scène à la cire ( 1945-1960), création et patrimoine (1960-1980), du bebop au hip hop (1980- 2019), la place de la Nouvelle Aquitaine aujourd’hui, découpent la chronologie riche mais compliquée d’une région qui tient son rôle dans l'évolution de cette musique. Bordeaux est vite inscrite dans le discours critique du jazz, un terreau de choix qui vit naître l’un des premiers Hot Clubs régionaux, alors que Pau vire au blues, et que Limoges devient un bastion du jazz hot. Dans les années soixante dix, la ville devient capitale, sous l’impulsion de Roger Lafosse, à la pointe de la réflexion sur la place de l’art et de la culture dans la société, qui crée un événement unique, SIGMA qui mit en contact le public avec l’esprit du temps au risque de le surprendre, de la brusquer. 

L’originalité de ce beau livre est due au double regard, celui de la journaliste de Sud Ouest, Emmanuelle Debur qui fait oeuvre d’historienne avec la rigueur d’une enquête sur les hauts faits, les périodes sombres mais actives de l’occupation, les querelles fratricides entre raisins verts et figues moisies de Charles Delaunay et Hugues Panassié, la guerre des jazz(s), les “chapelles” trop nombreuses encore aujourd’hui, l’essor des festivals. Le raisonnement est clair, les exemples concrets, nombreux et illustrés de passionnants témoignages (anecdotes, illustrations trop méconnues comme les pochettes de Pierre Merlin, photos rares, originales, magnifiques comme celle d’Ellery Eskelin par Bruce Milpied).

C’est aussi trente ans de la vie d’une musique en région, une mise en désir musical d’un territoire plutôt large qui couvre les départements de Gironde, Pyrénées Atlantiques, Gers ( le cas exemplaire de Marciac), va de Bayonne à Andernos sur le Bassin, Bordeaux évidemment, l'arrière-pays montagneux, le Piémont pyrénéen, le Béarn, le pays Basque et Itxassou, Luz St Sauveur dans les Pyrénées centrales. Sans oublier Souillac (46) limitrophe, avec Sim Copans qui s’attacha à illustrer au mieux ce que le jazz contient d’innovation mais aussi de conservation.

Racontée autrement, par un personnage parfois difficile à cerner, courant d’une identité à l’autre : enseignant, philosophe, journaliste, acteur, photographe à ses heures, programmateur, collectionneur fou. Ceci n’est pas négligeable, y-a-t-il en musique un équivalent à ces cinéphiles (de la génération de Bertrand Tavernier) qui ont subordonné leur vie à une passion dévorante, exclusive qui leur permit néanmoins de découvrir la vie différemment, sans routine? Ce n’est jamais triste, car le principe de plaisir se propage tout au long de ses pages, de son expérience. La part autobiographique de l’ouvrage, de ses mémoires en jazz, est détaillée avec franchise, constituant l’autre face de ce document précieux. Histoire et histoires, soit deux volets complémentaires, d’une couleur légèrement différente qui partagent le livre et que l’on peut livre indifféremment. Sans oublier des annexes soignées, une chronologie originale, la bibliographie d’un amateur plus qu’éclairé!

Ce qui nous retient dans les pages intimistes de ce journal en jazz, est l’itinéraire d’un esprit ouvert, curieux, d’une intelligence analytique, toujours en mouvement. Philippe Méziat, dans des fragments émouvants, retrace l’ample récit d’une vie consacrée au jazz depuis la découverte émerveillée (par l’intermédiaire de frères plus âgés) jusqu’ à la mise en place pendant huit ans d’un festival, le BJF. Soixante ans d’amour indéfectible pour une musique et un style qui ont conditionné une “attitude” de vie, trente ans de “professionnalisation” depuis 1989. Au fil des pages, on se familiarise avec les structures culturelles, la vie d’un grand journal régional SUD OUEST qui en fit un envoyé spécial, très spécial même puisque cet enseignant en philosophie devint journaliste. Les années défilent, c’est la vie même qui va, qui respire en ses pages et insuffle son rythme et ses climats changeants avec de grands joies, les concerts et happenings de Sigma, les collaborations fructueuses avec les acteurs du monde du jazz,  “mundillo” si fermé et complexe, des festivals AFIJMA à Musiques de Nuit... Il y eut les rencontres marquantes dues souvent au “hasard objectif”, le compagnonnage avec les frères en jazz, aujourdhui disparus, JP Moussaron et Xavier Mathyssens, confrères à Jazzmagazine, la découverte émerveillée de la photographie avec Le Querrec ou GLQ de Magnum, les musiciens qu’il a pu approcher de près, Abbey Lincoln, Lionel Hampton, Ellery Eskellin, Uri Caine, Benat Achary…sans oublier les incontournables Bernard Lubat, Michel Portal qui ont gardé leurs attaches girondines ou bayonnaises.

Moins  malhabile même s’il est perpétuellement convaincu de l’être, Philippe Méziat n’en demeure pas moins un observateur attentif,  vigilant mais débordé parfois par les événements, critique envers les institutions dont il a pu, non seulement observer souvent les partis pris inconsidérés, mais aussi vivre cruellement, de l’intérieur, l’abandon.

Il y a des "écrivants" qui rendent compte, écrivent, même très bien ce qui advient. Et ceux qui ne peuvent s’empêcher de penser/panser leur maux, de réfléchir et de se demander comment ça marche.

Coup d’essai, synthèse nécessaire, coup de maître. Indispensable pour ceux qui aiment le jazz ou s’y intéressent,  le jazz, cette musique savante, fondation musicale, la seule du XXème. (JP Moussaron)

 

 

Sophie Chambon

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17 octobre 2019 4 17 /10 /octobre /2019 21:38

 

Le jazz a toujours fait partie de la vie de Jean-Pierre Marielle (1932-2019). La biographie signée Stéphane Koechlin, connaisseur du monde de la « note bleue », vient le rappeler à ceux qui n’ont pas eu la chance de rencontrer dans les clubs parisiens cet acteur au port altier et à la voix de bronze. « Il n’y allait pas pour être vu. Il s’asseyait à l’écart à une table puis écoutait », témoigne ainsi René Urtreger, un de ses amis rencontré au service militaire.


Là, dans les clubs et les concerts, Marielle croisa la route d’un autre fan de jazz, Alain Corneau. Le metteur en scène s’en souvint quand il proposa en 1990 à l’acteur de théâtre, le camarade de Conservatoire de Belmondo, Rochefort, Cremer et autres, le rôle de monsieur de Sainte Colombe, le vieux maître de viole dans ‘Tous les matins du monde’. Devant les hésitations de l’interprète inoubliable du vrp en parapluies reconverti en peintre des Galettes de Pont-Aven (1975) à endosser le costume d’un homme grave, Corneau lui lança : « Imaginez que vous jouez Lester Young ». Stéphane Koechlin note : « Il n’en fallait pas davantage pour convaincre Marielle ».  


L’acteur qui pouvait s’enfermer des jours et des nuits pour écouter du jazz, aimait Billie Holiday, Art Pepper et Ornette Coleman et vouait une grande admiration aux musiciens : « nous (les comédiens) sommes des fumistes à côté ».  Leur capacité à improviser le bluffait, lui qui aimait dans son métier d’acteur la possibilité de « permettre à son imaginaire de s’envoler ».  


Fruit d’une longue enquête, s’appuyant sur de nombreux témoignages de proches (Belmondo, Tavernier, Blier), la biographie de Stéphane Koechlin éclaire sous toutes ses facettes la personnalité de Jean-Pierre Marielle, ainsi présenté par le comédien Henri Guybet : « Un acteur surdiplômé : il sait analyser un texte et a l’intelligence de son physique. Il peut tout jouer, Marivaux, Racine, les bellâtres avec une très grande sincérité mais avec un décalage qui nous dévoile le ridicule ».


Jean-Louis Lemarchand.


Stéphane Koechlin, ‘Jean-Pierre MARIELLE, le Lyrique et le Baroque’. 406 pages. Editions du Rocher. Octobre 2019.

 

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5 octobre 2019 6 05 /10 /octobre /2019 12:36
PABLO CUECO  POUR LA ROUTE

 

PABLO CUECO

POUR LA ROUTE

Photographies de Milomir KOVACEVIC

Dessins Rocco

Editions Qupé

Première édition 2018

www.qupe.eu

 

https://www.qupe.eu/livres/pour-la-route/

Un petit livre que l’on déguste avec gourmandise ou qui se lit d’un trait, c'est selon, racontant l’histoire d’un quartier parisien, le 3ème, par la découverte de ses bistrots, de leurs propriétaires et clients. Une bistro-fiction au sens littéral plus qu’une auto-fiction, même si ce genre est à la mode, puisque l’auteur reconnaît ne pas avoir son permis de conduire...

Dans l’histoire de ce qui constitue une exception française, le bar, le bistrot, le troquet, le rade, on distingue le “classique”, la longue série des Brèves de comptoir de J.M Gourio qui relevait tout un ensemble de citations poétiques, absurdes, drôles, voire philosophiques, entendues au comptoir.

Le musicien Pablo Cueco qui pratique jazz, contemporain et musique traditionnelle au zarb, est aussi compositeur, écrivain de fictions, scénarios, dessinateur. Un artiste complet qui sait aussi prendre le temps et observer sa ville, mieux, son quartier. C’est lui qui parle, écrit et nous fait partager ses observations sur son 3ème, circonscrit au périmètre du quartier des Enfants-Rouges. Et il sait se livrer à une étude quasi exhaustive de tous les débits de boisson car il faut noter que, si on parle de nourriture (pas vraiment de gastronomie) dans ce petit livre savoureux, il est surtout question de liquides de diverses couleurs, tirés de plantes ou non, que l’on absorbe , souvent sans modération, à tout moment du jour et de la nuit, certains bars faisant la jonction, lieux mystérieux de la rencontre entre “ceux qui finissaient” et “ceux qui commençaient."  

Pablo Cueco connaît son quartier sur le bout de ces rues, trottoirs, bars qui paraissent fort nombreux : il doit y travailler aussi, donner ses rendez vous car il passe beaucoup de temps à observer les habitués, à décrire les comportements. D'où un ensemble de petits textes incisifs et très drôles, alternant avec quatorze "petits portraits" croqués sur le vif, reflétant une sociologie de comptoir, la radiographie d’un certain Paris actuel et en ce sens, le livre est aussi politique. Sans oublier les photos de comptoir, clichés d’atmosphère souvent poétiques de Milomir Kovacevic et les dessins, graphiques de circonstance de Rocco.

Pour la Route est à sa façon un guide touristique original pour découvrir un des cents villages parisiens. Ne manque qu'un plan justement avec l’emplacement de ces lieux à voir, à boire, la liste impressionnante des remerciements  étant en effet, adressés à tous les bistrots du quartier “sans qui le livre n’aurait pas pu boire le jour.” 

Soulignons enfin la découverte d’une jeune maison d’édition Qupé, dédiée aux Beaux-arts en général, et à l’écriture.

Sophie Chambon

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25 septembre 2019 3 25 /09 /septembre /2019 10:06

James McBride. Traduit de l’américain par François Happe. Editions Gallmeister. Octobre 2019. 336 pages. La version grand format était sortie chez le même éditeur en mai 2017). En librairie le 3 octobre.

 

 

Récit de la vie de James Brown, sérieusement documenté, Mets le feu et tire-toi (titre original ‘Kill’em and leave : Searching for James Brown and the American Soul’), est désormais disponible en version de poche.

 

Sorti en France au printemps 2017 (et chroniqué alors dans les DNJ), le livre de James McBride s’est vendu, selon l’éditeur, Gallmeister, à 3500 exemplaires. Un beau score mérité. L’auteur, devenu célèbre avec son premier livre, La couleur de l’eau (1995), une autobiographie, connaît bien le milieu de la musique, ayant joué du saxophone auprès du chanteur-culte Little Jimmy Scott et continue toujours à donner des concerts avec son groupe de gospel, Good Lord Bird Band.

 

McBride s’est livré à une enquête dans le Sud profond qui vit naître « le parrain de la soul » en 1933 à BarnwellIl (Caroline du Sud) et mourir le 25 décembre 2006 à Atlanta (Géorgie). 

Loin des biographies chronologiques classiques émaillées de potins et ragots, l’ouvrage du romancier new-yorkais tire sa force de la mise en situation de la vie et de la carrière du chanteur dans un environnement politique et social marqué par la ségrégation. 

Engagé dans la lutte pour les droits civiques et la cause de ses « frères », artiste exigeant au plus haut degré, James Brown, le chanteur-star (plus de deux cent millions de disques vendus en quarante-cinq ans de carrière, des succès inoxydables  tels que Please, Please, Please, Papa’s Got a Brand New Bag, Say it Loud, I’m Black and I’m Proud), n’avait comme seul objectif que de « casser la baraque ». Sa philosophie tenait en quelques mots : « Mets le feu et tire-toi ». En pratique, James Brown déclenchait la transe et refusant tout after, rentrait à la maison (ou à défaut à l’hôtel), illico, aussitôt le rideau baissé.

 

Jean-Louis Lemarchand.

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12 mai 2019 7 12 /05 /mai /2019 08:15
NICOLAS FILY JOHN COLTRANE THE WISE ONE

NICOLAS FILY

JOHN COLTRANE

THE WISE ONE

LE MOT ET LE RESTE

https://lemotetlereste.com/musiques/

 

 

On croyait que tout avait été dit, écrit sur John Coltrane mais le saxophoniste, plus de cinquante après sa disparition, le 17Juillet 1967, continue à inspirer musiciens, poètes, écrivains. Dans Le Réveil culturel sur France Culture, l’émission matinale de Tewfik Hakem, Nicolas Fily évoquait sa fascination pour le saxophoniste, l’homme autant que sa musique, découverte en écoutant du hip hop et en écoutant les diverses formations de Miles. Passionné de musiques plurielles, Nicolas Fily, né en 1983, a mis à profit ses compétences de disquaire et de critique pour parcourir et commenter les étapes marquantes de l’ évolution coltranienne. Il analyse avec sérieux les avancées du saxophoniste, le style, sans omettre la part de l'ombre, des addictions, sans réduire la dimension excessive de la vie et des albums. 

John Coltrane The Wise One, son premier livre est une somme sur la vie et la musique de cette légende du jazz du XXème siècle, virtuose et révolutionnaire. Il paraît chez l’excellente maison Le Mot et Le Reste qui cultive un éclectisme de bon aloi, à en juger par son catalogue qui ne s’arrête d’ailleurs pas à la musique. 

Son travail de recherches s’appuie sur une bibliographie sérieuse, une discographie sélective mais précise. Ce qui n’est pas l’un des moindres avantages du livre. Il précise et on le croit sans peine que tous ces auteurs et chercheurs lui ont évité des années supplémentaires de défrichage des terres coltraniennes. Coltrane qui mourut jeune n’a jamais cessé, en effet, dans sa quête insatiable de sens, de travailler, d’enregistrer, de créer. Il a mené une vie d’ascète dont le caractère mystique se retrouve dans sa musique. La minutieuse entreprise de Gily ne sépare pas la vie de la musique, qui vont très bien ensemble, une vie racontée par le double prisme mystique et artistique. Tous ceux qui ont approché Coltrane ont vanté l’humilité et la sincérité de son engagement, la profonde humanité du personnage.

Voilà une introduction bienvenue pour qui veut s’immerger dans cette oeuvre phénoménale mais aussi une synthèse pour les amateurs plus éclairés qui sauront se retrouver dans une production pléthorique que le livre met en valeur au moyen de sobres vignettes en noir et blanc, conformes à la charte graphique de la maison d’éditions marseillaise. Avec une attention particulière au travail des pochettes, les photographies et  fameuses "liner notes".

Le livre est d’une grande lisibilité, découpé chronologiquement en six périodes ( D’où viens tu John Coltrane?, Becoming a leader, Cap sur ATLANTIC, IMPULSE! ACTE I, Le souffle épique, Something else!Epilogue) elles mêmes fragmentées en mini chapitres aux titres judicieux. L’architecture du livre tourne autour des trois labels majeurs du musicien devenu leader, Prestige, Atlantic et Impulse.

Les années de formation montrent un Coltrane influençable qui se nourrit de rencontres, et même s’il se perfectionne aux côtés de Dizzy Gillespie, avec lequel il grave ses premiers solos de sax ténor, “il n’a pas encore de personnalité propre”. Le tournant, il le vivra avec le premier quintet de Miles Davis et surtout avec T.S Monk, au Five Spots de New York : il délaisse le vibrato et use de la vitesse à l’état pur avec ces rafales de notes en grappes, “sheets of sounds” selon Ira Gitler, critique à Downbeat.

Soultrane signé sur Prestige marque la première grande révolution coltranienne en 1958 et annonce l’ émancipation de la période Atlantic. Il faudra d’abord en passer par le retour chez Miles, le nouveau sextet et les deux séances pour écrire l’histoire de Kind of Blue (1959).Une fois constitué son quartet de rêve, suivront les albums mythiques où Coltrane développe ses concepts harmoniques de Giant Steps à Ole sans oublier My Favorite Things avec ce thème éponyme, véritable signature, dont l’impact, dû à cet allongement démesuré de la sensation du temps, fut considérable. 

Coltrane continue chez Impulse sa révolution du rythme et de la musique modale se concentrant sur l’expérimentation et son cheminement intérieur. Il explore différents mondes sonores propres à l’avant garde. Cette recherche formelle, cette ouverture vers de nouvelles sonorités chromatiques, en relation avec une quête spirituelle, mystique le conduira très loin d’Elvin Jones et McCoy Tyner qui quittent le groupe en 1965, car ils ne peuvent plus le suivre dans les espaces interstellaires du free jazz. A Love Supreme, le plus célèbre de ses albums, l’un des premiers concept albums du jazz, sort en janvier 1965 : “utopie créative”, ce sera un événement sur la planète jazz. L’aventure continue les dernières années d’ Ascension, suivant les concepts de la New Thing jusqu’à Om, le premier disque de jazz psychédélique, qui “franchit la frontière entre audace et omettincompréhension”.

Aucune partie de l’oeuvre n’est laissée de côté et chaque période a son intérêt : de la construction à l' épanouissement et à la maturité, le style du musicien n’a cessé d’évoluer. Rien ne put altérer son ineffable douceur, la fermeté de son caractère, sa détermination. Coltrane était un travailleur acharné, doté d’une exigence absolue, possédé par la musique plus encore que par la religion, obsessionnel jusqu’à son dernier souffle, hanté par le sens de sa recherche, passionnément ancré à ses saxophones et à sa quête spirituelle. Sa soif de jouer fut sa dernière addiction. Son influence est considérable sur des générations de saxophonistes.

Nicolas Fily arrive à rendre l’amour qu’il éprouve pour cette figure unique de musicien qui sut en donner beaucoup au monde. Et selon la belle formule de Santana qui rendit hommage à Coltrane dans son album Love, Devotion, Surrender, en 1973, avec John McLaughlin: “Certains jouent du jazz, d’autres du reggae ou du blues, Coltrane jouait la vie.


 

Sophie Chambon

 

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5 mai 2019 7 05 /05 /mai /2019 15:24
JACQUES PONZIO  MONK ENCORE

JACQUES PONZIO MONK ENCORE

EDITIONS LENKA LENTE

Avec une préface de Thieri Foulc

www.lenkalente.com

www.lenkalente.com/product/monk-encore-de-jacques-ponzio

Encore un livre sur Monk?

Jacques PONZIO persiste et signe un nouvel ouvrage sur Monk aux éditions LENKA LENTE, après son Abécédaire The ABC-Thelonius Monk- ABC dans la même collection, en 2017. Ce sera Monk encore. Chez ce neurologue de formation, devenu psychanalyste, pianiste et leader de l’African Express trio, Monk est une passion, une obsession. Découvert dans les années 60, il suit le pianiste dans une quête quasi existentielle et un travail d'écriture dont une première étape fondatrice sera l’ouvrage Blue Monk co-écrit avec François Postif, publié chez Actes Sud en 1995. Comme le suggère l’un des amis, Jean Merlin,dans une savoureuse contribution, s’il était américain, PONZIO passerait pour le spécialiste mondial de T.S.Monk. Tant il est vrai qu’il n’en finit pas de creuser le même sillon, de tourner dans sa tête certaines interrogations sur le mystère, le génie musical de T.S.MONK, sa vie, sa supposée folie. En fin limier, il trouve de nouvelles pistes, des indices qui justifient ses recherches, renforcent ses intuitions, son ressenti. Qui peut mentir bien sûr, mais le lecteur n’en a que faire, au fond, il suit ou pas, les méandres de cette analyse jusqu’à la conclusion. Certainement pas né fou, Thelonius Monk a mené une existence dont certaines circonstances ont entraîné des comportements que l’on a pu taxer de folie. Le projet de l’auteur est de préciser voire de contrarier ces affirmations.

En véritable monkien, Jacques Ponzio commence par revenir sur la musique extra-ordinaire du pianiste en analysant les compositions “Chordially”, Rhythm-a-ning”, après l’incontournable“Round Midnight”, tentant une fois encore de passer au crible musicologique les concepts de rythmes, harmonies et mélodies. Monk a souvent ravi les néophytes tant il est spectaculaire à voir, si ce n’est à entendre, bouleversant les codes au sein du be bop, pourtant révolutionnaire. Il fait, aujourd’hui du moins, l’unanimité au sein des jazzmen, de nombreux jeunes musiciens reprenant ses compositions, devenues des standards. Il est une icône dont la vie est romanesque, énigmatique de ses silences jusqu’à sa relation étrange avec sa bienfaitrice, la baronne Nica de Koenigswarter.

Et pour le plus grand plaisir de l’auteur de ce livre, Monk qui aurait eu cent ans en octobre 2017, lâche encore des trésors, vu les récentes parutions d’inédits du festival de Newport ou de sa B.O des Liaisons dangereuses de Vadim. On peut avoir l’impression que tout a déjà été dit, écrit, depuis Yves Buin, psychiatre, critique de jazz et spécialiste de biographies. Ponzio lui n’est jamais allé voir ailleurs. Il apprécie R.D.G. Kelley, Thelonius Monk, The Life and Times of an American Original, Free Press, 2009 et n’oublie pas l’autre auteur français sur Monk, le pianiste Laurent de Wilde, mais pour citer l’une de ses considérations :  "Oui, fou. Monk est fou”. Ce qui, en fait, ne lui plaît pas tant que ça, puisque  son sujet est de s’interroger sur la prétendue déviance du pianiste. Si Monk est constamment "limite", son attitude prêtant à des jugements rapides, on voit comment le moindre “détail” peut se renverser dans la démonstration ponzienne : des bagues qui contrarieraient son jeu pianistique, photo à l'appui, le comparant à la figure extravagante de Liberace à sa collection de chapeaux (délicieuses dernières pages sur ce singulier Mad Hatter). Le lecteur se régalera aux découvertes de ce Sherlock “addict” à son sujet de recherche. On apprécie ainsi certains rapprochements qui ajoutent à l’histoire de la musique noire ou de la ségrégation. Le titre de “ Round Midnight” serait ainsi inspiré de la composition de Cab Calloway au Cotton Club “Long about midnight”, intégrant Monk dans une lignée. De même, la formidable pochette de Solo Monk,CBS 1965, qui représente le pianiste en aviateur, est une référence directe au saxophoniste et chef d’orchestre Jimmy Lunceford, Takin’off with Jimmie. Et l’on apprend qu’il a existé une escadrille de pilotes noirs, Tuskegee experiment, que Lena Horne, militante de la cause noire, soutenait. La très célèbre pochette d’Underground, son dernier album pour Columbia, en 1968, où Monk pose en activiste FFI n’est pas non plus une lubie, une excentricité de plus. Ce qu’il faisait ou décidait provenait ainsi d’un cheminement intérieur très pertinent, incompréhensible peut-être mais logique à sa façon.

Le livre, petit mais dense, se présente sous forme de courts chapitres aux titres soignés, souvent ludiques, agrémentés d’interludes photographiques, d’interventions de copains, tous amateurs éclairés de Monk. Ces fragments s’appuient sur une réflexion ressassée certes mais toujours augmentée de véritables trouvailles, puisées souvent sur internet. A cet égard, les notes de lecture fournissent ainsi une sitographie originale et transdisciplinaire ( comme par exemple, le rapprochement avec l’architecte Mies van der Rohe, l’auteur du fameux “Less is more”, formule qui s’applique au style du pianiste).

Ainsi Jacques Ponzio livre un portrait des plus attentifs du pianiste dont chacun de ses livres apporte une nouvelle pièce, complètant le puzzle, l’image de l’”eremite”.

Sophie Chambon

 

 

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1 mai 2019 3 01 /05 /mai /2019 08:37

(Paru le 15 avril).

 

Les amateurs du petit écran l’ont découverte récemment dans la série à succès consacrée au monde du cinéma, Dix pour cent, où elle incarne un agent d’artiste plein de gouaille et de bon sens, Arlette, toujours flanquée d’un petit chien dénommé Jean Gabin. Mais le milieu parisien du jazz connait, depuis les années 50, Liliane Cukier bien avant qu’elle ne prenne le nom de son mari, le bassiste Gilbert Rovere, dit Bibi.

 

 

Actrice débutante, Liliane, née à Paris en 1933 dans une famille de juifs polonais émigrés, fréquentait assidûment les clubs de Saint Germain des Prés jusqu’au bout de la nuit. Atteinte du virus du jazz, la jeune Liliane va également vivre intensément sa passion à New-York où elle tombe sous le charme de Chet Baker en 1955. Coup de foudre réciproque et aventure américaine d’une bonne année sur la route en voiture de sport (comme on disait alors) pour la tournée des salles de concerts et les visites au domicile californien des parents du trompettiste à la gueule d’ange.

 

A son retour à Paris, ce sera la rencontre avec Bibi Rovere, (« une passion qui nous donna plus de tourments que de bonheur ») puis avec Dexter Gordon (« séduisant, intelligent, cultivé ») qu’elle retrouvera bien plus tard (1985) sur le tournage d’Autour de Minuit de Bertrand Tavernier (elle dans le rôle d’Itla, l’épouse du patron du club le Blue Note, Ben Benjamin,  et Dexter dans celui de Bud Powell).

 

Si le théâtre et le cinéma vont dès lors occuper l’essentiel de la vie professionnelle de Liliane Rovere, elle n’oubliera jamais ses amis du monde du jazz, parmi lesquels Maurice Cullaz, président de l’Académie du Jazz (« un homme court et large, cubique, avec des yeux pétillants, une mine gourmande… à lui seul une institution »). C’est d’ailleurs dans un club de la Rue Saint Benoît (Chez Papa), au cœur de St Germain, que Liliane Rovere fêta le 15 avril dernier la sortie de son autobiographie sur des airs de jazz.

 

Jean-Louis Lemarchand.

 

*Liliane Rovere. La folle vie de Lili. Editions Robert Laffont.310 pages. 20 euros. Avril 2019.

 

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1 juillet 2016 5 01 /07 /juillet /2016 17:11

Polyfree. La Jazzosphère et ailleurs. (1970-2015)

Sous la direction de Philippe Carles et Alexandre Pierrepont

Collection Contrepoints

Editions Outre mesure

352 pages, 25 euros.

www.outremesure.lfi.fr

Il est enfin arrivé, l’ouvrage polyphonique sur la libre jazzosphère de ces dernières décennies. Voici le collectif de 29 auteurs dont les textes ont été réunis par deux spécialistes des musiques affines, Philippe Carles et Alexandre Pierrepont. Le premier s'est illustré avec Jean Louis Comolli qui signe d’ailleurs une postface définitive, en écrivant le fameux Free Jazz, Black Power (1971). Le second, inventeur de la formule Le champ jazzistique, dans le livre du même nom (2002) aux éditions Parenthèses est un actif « propagandiste» de cette musique, n’hésitant pas à lancer une passerelle, voire un pont par-dessus l’Atlantique avec les tournées du Bridge en particulier).

La quatrième de couverture exprime l’urgence de ces mouvements libertaires dont nous pouvons encore saisir aujourd’hui la « mémoire d’attaque », pour promouvoir un jazz, «objet de désir et mode de penser ».La seule maison d’édition sérieuse, capable de s’atteler à des sujets aussi pointus et de livrer un ouvrage de qualité, qui fera date, est évidemment OUTRE MESURE, dirigée par Claude Fabre.

Une préface qui déjà indique « le sens » à suivre : « Continuités, déplacements, brisures », une chronologie formidable, qui donne tout son relief à cette musique, en fait ressortir le « vif », quatre parties qui structurent tout en déconstruisant. Sans oublier comme toujours, un index précis, des biographies et discographies soignées. Un éclairage sans ambiguïté sur cette traversée du jazz, une chronique des principaux événements liés à son expression, à sa géographie des anciens et nouveaux territoires, une étude sociologique, économique... sans omettre d'emprunter les chemins de traverse. Cette « utopie de combinaisons exogènes » observe l'éclatement des musiques traditionnelles aux musiques électroniques, les confluences avec le rock...

Le lecteur se plaira à suivre ces pistes, comme dans un jardin aux sentiers qui bifurquent, à se pencher plus sérieusement sur les principaux représentants, les figures majeures, des voix prophétiques de l’AACM à Anthony Braxton, de Julius Hemphill à Steve Coleman, William Parker et John Zorn. On ne pourra rester indifférent aux chères Tendances hexagonales décrites subtilement avec l’expérience de Xavier Prévost qui oeuvra inlassablement sur France Musique à en découvrir les nouveaux écarts. La pertinence et la fermeté des analyses de spécialistes ( philosophes, musicologues, journalistes, programmateurs, psychanalystes...) offrent des ngles d’approche d’une diversité réjouissante (de la place des femmes dans le jazz, soit la longue marche, contribution attendue de JP Ricard au titre magnifique, à la thématique féconde de l’improvisation, sans négliger le silence à l’œuvre ou la batterie à toute épreuve).

On comprend vite que le jazz est moins un genre musical qu’un univers de référence qui a embrasé l’Europe des années soixante-dix, conquis le Japon sans oublier l’Afrique du Sud de l’apartheid.

Ainsi, les différentes contributions soulignent les transformations, l’aspect protéiforme du jazz, ce formidable lanceur d’alerte, refusant d’en figer les traits dans un portrait définitif. On prendra plaisir à lire cet ouvrage de qualité, en l’attaquant par le petit bout de la lorgnette, selon son seul désir, ou à le consulter comme un ouvrage déterminant, un « must » détaillé et précis, qui laisse ouverts les champs d’exploration d’une musique qui n’en finit pas d’être à côté, dans la déchirure du temps.

Sophie Chambon

 Ma Playlist (suite)

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