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15 décembre 2008 1 15 /12 /décembre /2008 00:27

Nicole Bertolt & François Roulmann

Préface de Marc Lapprand

Éditions Textuel

49 €  - 224 pages

 

En 2009, le 23 juin précisément, certains célèbrerons le 50ème anniversaire de la disparition de l’un de nos plus génial des trublions touche à tout, émérite pataphysiciens que très peu connaissent sous le nom de « Bison ravi » ou de Vernon Sullivan, plus connu sous le blase de Boris Vian que l’on pensait ne plus avoir à présenter. Le 23 juin 2009 en effet, après avoir assisté à la projection du film « J’irai cracher sur vos tombes », Boris Vian disparaissait à l’âge de 39 ans et laissait derrière lui une œuvre protéiforme d’écrivain, de chroniqueur de jazz, de chansonnier, de provocateur, de directeur artistique, de librettiste même, œuvre insaisissable marquée par la démangeaison du verbe et l’omniprésence du swing. Cet anniversaire est ainsi l’occasion pour les éditions Textuel de proposer un ouvrage absolument superbe sur Boris Vian confié à François Roulmann, spécialiste de l’œuvre de Vian ( une œuvre complète à paraître en 2010 à La Pléiade) et à Nicole Bertolt qui depuis quelques années assure la direction patrimoniale de la Fondation Boris Vian et a accès à ce titre à un fonds documentaire exceptionnel. Organisé autour de 9 chapitres et de courts textes toujours très fluides récapitulant les grands thèmes de l’œuvre et de la vie de Vian ( « Jazz en noir et blanc », « l’Écrivain joue sa partition », « chansons possibles et impossibles » etc….) cet ouvrage est accompagné d’une documentation exceptionnelle qui nous plonge au plus près du cœur de l’ambiance de Saint germain des Près, des surréalistes, des pataphysiciens, des Queneau jusqu’aux Brassens, de Salvador à Duke Ellington, figure omniprésente dans la vie de Vian ( savez vous que Duke était le parrain de sa fille ?). Au cœur de l’ouvrage, des fac similés représentant des pages manuscrites de la main de Vian, les premières lignes des chansons mythiques, des covers de l’époque des éditions Fontana ou autre, des photos de l’époque exceptionnelles, bref une iconographie qui donne à cet ouvrage un rythme, loin des clichés nostalgiques. Toujours léger et sans aucune emphase (Vian aurait certainement détesté), ce livre se déguste, se regarde, s’entend et s’écoute aussi avec un malin plaisir. Le rire n’est jamais totalement absent de la farce, dans la vie de cet ingénieur de génie aussi cinglant que provocateur pour qui le jazz était tout jusqu’au point qu’il se pastiche lui-même en tant que collectionneur compulsif, fou de l’œuvre de Duke autant que de Miles, traducteur de la vie romancée de Bix par Dorothy Baker et surtout grand chroniqueur  Jazz Hot. Vian, travailleur infatigable, ingénieur le jour à L’Afnor, caméléon la nuit au tabou ou ailleurs. Vian dont on se dit qu’il doit s’agir d’un nom générique regroupant plusieurs sosies, car c’est sûr, à lire cette superbe somme, on acquiert la conviction que Vian c’était pas une seule personne sinon c’est pas possible ! Vian qui écrit comme il swingue. Avec l’acidité élégante des dandys post zazous pour qui la vie était un sacré bon moment à passer. Jean-Marc Gelin

 

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11 décembre 2008 4 11 /12 /décembre /2008 06:05

Frank ZAPPA/ONE SIZE FITS ALL Cosmogonie du sofa

Guy DAROL 

COLLECTION SOLO 

Edition LE MOT ET LE RESTE

  La maison d’édition marseillaise Le mot et le reste a sorti une ravissante petite collection intitulée Solo qui est un vrai plaisir de lecture. Un auteur  décrit les émotions suscitées à l’écoute d’un disque, à la vue d’une pochette  ou après un concert. L’idée est séduisante, les trouvailles ou les bonheurs d’écriture multiples selon la personnalité des auteurs . Le propos peut parfois s’obscurcir, l’écriture se regarder dans un miroir, fascinée par ses propres arabesques et son propre mouvement, l’exercice de style n’en demeure pas moins fascinant Car il s’agit bien d’un moment singulier, d’une rencontre fondatrice avec une musique qui s’inscrit à jamais dans une vie. Ainsi, Anne Savelli nous présente son bonheur d’écoute des Cowboy Junkies et en particulier de la séance de the Trinity Session de 1988,  Guillaume Belhomme  dévoile ses réflexions très littéraires avec Morton Feldman/For Bunita Marcus. Cet enthousiasme ressenti,  chacun de nous, « hommes (et femmes) du commun à l’ouvrage » comme disait Dubuffet est susceptible de le faire partager à son tour. Se joue alors, nécessairement, un processus d’identification à la lecture de ces solos, petites pièces révélatrices d’une écoute attentive, passionnée.  Cette expérience bouleversante donne matière à écrire un récit composé de brefs chapitres présentant l’objet d‘étude et d’admiration : s’y développent en filigrane des sentiments très personnels, découpant une tranche de vie, un parcours qui traque l’intime et aussi de petites histoires d’amour, des  histoires de tous les jours.

Révélations parfois anodines, parfois brutales,  qui en quelques lignes explosent à la face du lecteur,qui, à son tour peut entrer en résonance. Il ne s’agit pas volontairement  d’une critique érudite, très  technique qui se veut « objective » . On a plus affaire à un travail de passionné, un portrait vivant nécessairement documenté, qui, en dépit de l’analyse originale et rigoureuse tient de l’essai, de la nouvelle. Où les digressions ne sont jamais suspectes, de réminiscences en associations d’idées, de souvenirs intimes en réflexions politiques ou poétiques sur la création et le sens de l’histoire.

Si vous en voulez une illustration des plus saisissantes, lisez l’ouvrage de GUY DAROL véritablement obsédé par Frank Zappa qui nous fait partager ici « la cosmogonie du sofa », le célèbre OSFA pour les initiés (à savoir ONE SIZE FITS ALL, réalisé en 1975).

De la pochette aux textes, Guy Darol passe en revue  de façon inépuisable  avec une maîtrise saisissante, l’histoire de l’album et surtout décrypte ce qui reste (pour lui) « l’album de l’univers entier ».

Certes on pénètre dans des zones d’inintelligibilité : le lecteur lambda n’aura pas toujours ces illuminations prodigieuses qui semblent avoir frappé l’auteur, familier de l’underground zappaïen… mais par libres associations, citations, divagations impulsives, il traque néanmoins dans cette expérience une communauté de sentiments. On découvre ici une sorte de journal intime qui ne ressemble à aucun autre, érudit et pourtant accessible, pour qui s’intéresse un tant soit peu à Frank ZAPPA. On est ému aussi de cet attachement indéfectible à un homme et sa musique. A découvrir !

Sophie Chambon

 

 

*Si on veut connaître Frank Zappa,  on peut lire Guy Darol dans ses autres livres aux éditions du Castor Astral

ou Christophe Delbrouck, l’autre spécialiste du génial moustachu ( Frank Zappa, Chronique Discographique éditions Parallèles, 1994).

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23 octobre 2008 4 23 /10 /octobre /2008 07:53

Sélection et texte de Jean Pierre LION

Dessins et Scénario de Grégory ELBAZ




Voilà assurément une des pièces les plus étonnantes de la collection BD Jazz de chez Nocturne : dans sa dernière livraison , la maison d’édition rend hommage  à  Bix Beiderbecke, l’un des premiers solistes blancs, pionniers du « Jazz Age ».

Jean-Pierre Lion, chef d’entreprise dans le civil, a consacré quatre années à écrire la biographie du roi du cornet, indispensable pour mieux approcher le mystère de cette personnalité qui vivait en marge de sa propre existence..  Il était donc le mieux placé pour écrire les textes et sélectionner la discographie du  double album NOCTURNE et il s‘est acquitté de la tâche avec la même  précision érudite que pour son ouvrage colossal aux éditions Outre mesure (352 pages et 140 photos dont beaucoup inédites, avec la discographie complète du musicien).  Les  deux albums Nocturne illustrent la courte période d’activité discographique du cornettiste : de l’aventure initiale avec les Wolverines en 1924 ( le premier solo de Bix sur « Jazz Me Blues »), aux ultimes faces gravées en septembre 1930 « I’ll be a friend with pleasure » et  surtout le poignant « Georgia on my mind » du 15 septembre, tout dernier enregistrement de Bix, épuisé et littéralement  à bout de souffle .

Les grandes réussites ne sont pas oubliées, avec les chefs d’œuvre de 1927, la grande année bixienne (« Singin the blues », « Slow River », « Riverboat shuffle », « I’m coming Virginia » ) sans oublier les enregistrements souvent peu estimés (à tort) avec l’orchestre de Paul Whiteman (« Lonely melody », « From Monday on », « You took advantage of me »…). Enfin une perle rare est également à (re)découvrir : le seul titre enregistré par Bix lui même, au piano, « In a mist ».

Bix fut l’un des premiers solistes à affirmer un talent original, empreint de  poésie lyrique, intimiste et nuancée où inspiration et swing n’étaient jamais en défaut. Bix était détaché de tout sauf de la musique, affranchi du principe de réalité. C’est cet angle d’approche qu’a choisi le dessinateur Grégory Elbaz, pour illustrer le numéro. Avec un scénario très original au graphisme étrangement décalé, dans une encre à la couleur incertaine (entre gris noir et sépia) , il produit à ce jour  l’une des bandes dessinées les plus singulières de toute la collection. Le jeune Avignonnais a cherché à rendre compte de l’originalité de ce musicien, au-delà du mythe. Il insiste sur le caractère fantastique,  surnaturel de ce musicien plus que sur son addiction : il tient  à montrer ce qui en faisait un précurseur à l’heure même où son contemporain Louis Armstrong abordait une carrière exemplaire autant par la production que par la longévité. Il en fait un être d’une autre planète, simplement de passage sur notre terre, un O.V.N.I  musical plus qu’un être de chair et de sang. Cet aspect lunaire et fantasmatique est souligné par un texte soigné,  poétique et inspiré.

Ce numéro de chez Nocturne devrait rencontrer un vrai succès. Leon Bismarck Beiderbecke a  alimenté à son insu le mythe, inaugurant  la liste tragique des figures musicales hallucinées qui se brûlèrent les ailes. Il méritait bien que l’on s’en souvienne avec un pareil hommage.

Sophie Chambon

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28 septembre 2008 7 28 /09 /septembre /2008 08:11

de James Gavin

 Denoël ; Joseph Losfeld 2008, 473 p., 29 euros

 

 

La « Longue nuit de Chet Baker »  tel est le titre de cette biographie entreprise par le journaliste américain James Gavin. En cette année où nous célébrons le vingtième anniversaire de la mort du trompettiste de l’Oklahoma, il fallait s’attendre à ce que tous les documents sur sa vie et son oeuvre fassent florès.

Après avoir vu « Let’s get Lost » le film de Bruce Weber dans sa version finale nous étions ressortis avec cette impression bizarre d’une grande manipulation autour de l’image du trompettiste. Manipulés par Chet lui-même, manipulés par ceux qui utilisent son image, manipulés par ses proches. La lecture de cette biographie  ne dissipe pas ce sentiment. Car ce qui se voudrait être l’ouvrage de référence, nous laisse peu ou prou la même impression. La « Longue Nuit de Chet Baker » dont il est ici question est avant et surtout une très longue et étouffante plongée dans l’univers du trompettiste. Une longue et pénible descente aux enfers aux côté d’un junkie dont la vie, si ce n’était Chet Baker serait somme toute bien peu intéressante. Car dans une vision à l’américaine de l’histoire, James Gavin nous propose durant 500 pages une vision très événementielle de sa vie suivant pas à pas et selon un ordre désespérément (mais aussi précieusement) chronologique, les journée d’un junkie obsédé  par la seule idée de nourrir le singe, se procurer sa nouvelle dose de drogue. L’ensemble est basé sur les récits et les témoignages des proches de Chet Baker, essentiellement ceux que l’on a pu voir dans le film. Chet Baker y est donc totalement démythifié. C’est l’image d’un sale type, manipulateur, violent, menteur et quasiment démoniaque qui apparaît ici. Rien ne nous est épargné jusqu’aux détails les plus sordides de sa vie et aux descriptions physiques insoutenables. Qu’on se le dise, Chet Baker est présenté comme l’un des plus grand fils de pute qui soit. Comme s’il voulait se livrer à une opération « vérité », James Gavin s’acharne sur son sujet ne lui trouvant que peu de mérite. Ses talents de musiciens sont réduits au simple « hasard » d’un talent venu du ciel. Et encore lorsque l’auteur lui en accorde un peu. Car pour ce qui est de l’analyse musicale, l’auteur passe totalement à côté de son sujet dont on voit qu’il est peu au fait de ce que représente le jazz. La vie de Chet Baker telle qu’elle nous est présentée ici, et l’ensemble de ses enregistrements , de ses concerts, de ses rencontres semblent résulter d’un gigantesque « non choix », dicté par la drogue et par l’urgence. Jusqu’à par exemple céder un jour l’ensemble de ses royalties à un producteur véreux qui laissera jusqu’à la fin de ses jours le trompettiste vivre dans des conditions miséreuses, dans u état de quasi esclavage musical dont il ne se sortira jamais vraiment.

Détruit par la drogue, ses relations aux autres, et ce nonobstant l’amour qui régnait autour de lui, devenaient rapidement exécrables. Les versions que James Gavin expose des rapports qu’entretenait Chet Baker avec certains musiciens dont Stan Getz et Gerry Mulligan sont à ce titre édifiantes.

Mais après 473 pages étouffantes de cette longue nuit, Chet Baker aura beau nous être présenté comme l’un des plus immondes salopard ,le mystère de sa musique reste entier et pas le moins du monde élucidé. Et en cela le pouvoir de fascination de Chet Baker n’en sort finalement que renforcé et l’image du musicien déchiré, éternelle victime de lui-même n’est pas égratignée malgré l’acharnement du journaliste.

James Gavin en effet, ne se laisse pas enfermer dans le dilemme « cliché » : « mi ange – mi démon » et choisi clairement son camp. Celui dont il prend le parti nous parle de la face la plus sombre de Chet Baker.

Jean-Marc Gelin

 

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7 juillet 2008 1 07 /07 /juillet /2008 23:10

Frantz Duchazeau

Ed. Sarbacane

2008, 23€

 

 

 Il est des petites merveilles dans le monde de la BD «musique » qui n’apparaissent que très rarement. Pas des BD qui ne s’occupent de musique que sous le prétexte d’une autre histoire mais au contraire de celles qui derrière un parcours de musicien s’attachent à donner de l’épaisseur à leur personnage.

C’est Meteor Slim, ici, personnage de fiction qui en occupe toute la trame. Bluesman du Delta, qui trimballe en salopette des champs sa vieille guitare de ville en ville sur les routes qui longent le Mississipi. Personnage attachant s’il en est, pas spécialement bon chanteur, pas spécialement bon guitariste mais que le blues cheville au corps comme une seconde peau. Au point d’abandonner sa femme enceinte pour se lancer sur les routes et conquérir le monde. Il croise un jour sur sa route, le plus grand d’entre tous, Robert Johnson quelques temps avant la mort de ce dernier (nous sommes donc précisément en 1938) et poursuit son chemin sur ses routes des États-unis. Cette Amérique parsemée de clubs de jazz et de vieux bastringues pour musiciens noirs, pour chanteurs noirs et danseurs noirs. Meteor Slim comme un personnage émouvant aux idéaux purs, qui ne sortirait pas vraiment de l’enfance et croirait indéfectiblement en sa chance, sa bonne étoile. Candide dans un  monde brutal. Et l’on s’attache rapidement à ce personnage à peine esquissé aux contours perdus que l’on devine plus que l’on ne voit jamais vraiment avec précision. Personnage un peu perdu en lui-même, attaché à ses idéaux de musicien, à la recherche d’on ne sait trop quoi.

Le coup de crayon de Frantz Duchazeau comme au fusain, donne des effets d’ombres derrière lesquels on devine avec beaucoup de pudeur des expressions humaines terriblement émouvantes. Incroyable dessein qui suggère plus qu’il ne montre, qui dit les choses sans les dire et laisse le lecteur poursuivre lui-même les dialogues intérieurs toujours suggérés. Un dessin comme l’on en voit rarement, nous laissant entrer dans la vie de ce personnage un peu comme par effraction. Un peu comme si le blues racontait ce chemin, ce road movie où la musique côtoie la désillusion. Et l’errance.

Jean-Marc Gelin

 

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1 juin 2008 7 01 /06 /juin /2008 07:44
de Pierre Briançon

Ed Grasset
366 p. ; 19,50 €

 

 




Aurait-on pu imaginer avant de lire ce livre de Pierre Briançon que la prison, en l’occurrence celle de Saint Quentin en Californie, l’une des plus dures des États-unis, ait pu dans les années 60 être un véritable lieu de jazz ? Et pas de n’importe quel jazz puisque dans ce pénitencier se sont côtoyés à la même période, des jazzmen de la west coast de la dimension de Art Pepper, de Franck Morgan de Dupree Bolton, Franck Butler ou Jimmy Bunn (le pianiste du fameux Lover man de Parker) pour ne citer qu’eux. Ces musiciens exceptionnels ( et détenus en l’occurrence) se sont en effet produits à partir de 1962 dans l’orchestre de jazz « maison », le Saint Quentin Jazz Band promu par le directeur de l’établissement pénitentiaire de l’époque qui leur donna l’occasion inespérée d’y donner pendant quelques années des concerts tous les samedis soirs.

Pour le journaliste Pierre Briançon, ancien Directeur du journal l’Expansion, le point de départ de cette enquête incroyablement documentée, est la découverte à la sauvette chez un disquaire d’un enregistrement vynil de Earl Anderza (« Outa Sight » – Pacific Jazz 1962), saxophoniste alto totalement inconnu, qui n’apparaît dans aucune encyclopédie de jazz, qui n’a rien enregistré d’autres et dont le disque, véritable objet pour collectionneur ne laisse de sidérer notre auteur. Pierre Briançon est tellement impressionné par ce saxophoniste «  fantôme » qu’il se met rapidement en quête retrouver sa trace. Avec une pugnacité sans faille de grand journaliste enquêteur, Pierre Briançon enquête sur ce saxophoniste et en trouve finalement la trace dans les archives de la prison de Saint Quentin où le jeune homme a passé le plus sombre de son temps. Découvrant l’existence de ce Jazz Band improbable, Briançon épluche alors avec minutie les archives de la prison et relate l’histoire dans et hors les murs, de ces musiciens qui se sont côtoyés dans cet orchestre. Et découvre qu’en prison ils jouaient, présentaient parfois leur travail et leurs compostions devant des jurys extérieurs, donnaient régulièrement des concerts dans les murs de St Quentin.

Les tranches de vie de ces musiciens célèbres ou anonymes sont ainsi replacées avec beaucoup de subtilité dans le contexte social et jazzistique de cette époque où le jazz de l’après bop connu, après Charlie Parker les dérives les plus tragiques des héroïnomanes irrémédiablement conduits et ramenés sans cesse dans les griffes d’un système terriblement répressif. A partir de là et de cet angle de vue inédit, c’est une véritable approche originale de cette petite histoire du jazz que l’on suit telle une enquête captivante au gré des séjours passés en prison et des sorties sous conditionnelle. Avec Pierre Briançon on rentre au cœur d’un système rarement (voire jamais) exploré. Face à cet engrenage infernal apparaît un système répressif californien qui ne laisse que peu de chances de rédemption à ceux qui immanquablement se font prendre. Il faudra attendre longtemps avant que la machine judiciaire ne comprenne la dimension du mal et l’absurdité de la réponse répressive au détriment de toute démarche thérapeutique.

Dans cette prison extrêmement dure qui accueille des délinquants condamnés parfois pour des peines au terme non fixé (un condamné léger peu se voir infliger une peine allant de 6 mois à 10 ans sans qu’il ne sache précisément le terme de sa peine), les détenus côtoient les condamnés à la chambre à gaz. Et dans cet îlot de violence, le jazz parvient à naître à survivre. Certains même deviennent musiciens de jazz en découvrant les instruments à l’atelier. Le jazz alors devient une un lien symbolique et vital avec le monde extérieur.

Et si nous savions que le jazz était une musique libre, la lecture de cet ouvrage passionnant nous ramène à une autre évidence, celle que le jazz pouvait être aussi dans cet univers impitoyable, une musique de la liberté.               Jean-Marc Gelin

 

 

 

 

 

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29 mai 2008 4 29 /05 /mai /2008 07:37

LE NOIR ET LE BLANC

Photos de Eddy Wiggins

Préface de Gilles Leroy

Naïve 2008

 

 

 

Contrairement aux apparences, les Éditions Naïve ne proposent pas avec ce livre de photos de Eddy Wiggins un nième livre de photos noir et blanc sur le jazz. C’est de tout autre chose dont il s’agit ici.

Eddy Wiggins est un noir américain assez éclectique qui naviguait entre le dessin, le billard, le cyclisme, le violon ou la boxe. Immigré en France, il va bourlinguer après guerre entre des articles pour le journal Jazz Hot et des piges comme correspondant pour le Chicago Defender. On le surnommait après guerre «  the street wolf of Paris », la ville où il traquait avec son appareil de photos les célèbres et les anonymes. Plus tard Wiggins devenu rabatteur, sera chargé à la sortie des grands théâtres et cabarets de ramener de la clientèle chic dans les restaurants et bars des quartiers environnants. Belle matière à photographier. Fin de concerts où les artistes sont libérés et où les spectateurs chantent et dansent encore. Et dans ces moments réellement joyeux de l’après guerre Paris prend, sous son regard l’air d’une ville de la Nouvelle Orléans. Une ville totalement insouciante où le jazz se mêle à la variété. Où l’on passe allègrement de l’Olympia au tabou. Une ville qui chante et qui boit jusqu’au bout de la nuit.

Mais Wiggins, trouve surtout dans ce Paris là une matière vive qui brise tous les tabous qu’il connaît Outre Atlantique. Le blanc et le noir se mélange devant son objectif. Les couples sont ici incroyablement mixtes, les anonymes côtoient les célébrités des années 50/60 (Armstrong, Count Basie, Gilbert Becaud, Cocteau, Renoir, Joséphine Baker etc…..). Deux clichés se suivent, celui sublime de Louis Armstrong dans sa loge de l’Olympia (p.73), et page suivante celui de Joséphine Baker vieillie et belle prenant dans sa main celle d’un membre des Platters dans un restaurant chic. Deux visions décalées. Mais au gré des pages les célébrités se mêlent aux amoureux inconnus qui s’embrassent ou prennent la pose, aux ouvreuses et danseuses de Cabaret.

Les hommes et les femmes sont noirs ou blancs.

Noir et blanc, blanc ou noir, deux mots clefs de ce livre qui paradoxalement s’affranchit de cette contrainte dualiste ou manichéenne. Sous la bichromie apparente, Wiggins utilise ce prisme pour nous livrer sa vision du monde. Elle était alors aussi joyeuse et insouciante que symboliquement multicolore.                                                                         Jean-Marc Gelin

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26 avril 2008 6 26 /04 /avril /2008 07:31

WHITE BICYCLES

joe Boyd

Éditions Allia 2008

286 p ; 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 Attention ! Contrairement à ce que pourrait penser ou croire ceux qui savent que Joe Boyd est un  producteur renommé de la musique pop des années 60, ce livre n’est pas un livre sur cette musique où les clichés sulfureux abonderaient pour alimenter notre imagerie d’Epinal. Tout le contraire. Car celui qui,  dans les années 60 n’avait guère plus que 20 ans et qui quitta les Etats-Unis pour s’installer à Londres dans le but d’y dénicher les nouveaux talents de la musique pop a, dans ce livre un tout autre propos. Et si son livre est effectivement bourré  d’anecdotes vous n’y trouverez pas les images tant rabattues lorsque l’on évoque la période hippie. Celles des excès de drogue et de sexe des pop stars du moment ne sont pas évoquées ou alors indirectement.

Ce livre dont le sous titres est «  making music in the 60’s » raconte l’expérience d’un jeune producteur, débordant d’amour pour la musique et pour les musiciens, candide et naïf dans un milieu qui était alors (époque oblige), un peu plus tendre et plus contestataire qu’aujourd’hui.

Joe Boyd croisa sur sa route Bob Dylan en 1965 lorsque celui-ci fit scandale au festival de Newport. Mais c’est surtout à Londres que sa carrière de producteur-manager prit un réel essors avec l’impulsion d’une scène plus ou moins underground (UFO) et surtout la production du premier album des Pink Floyd. Suivront ensuite quelques grands succès comme Fairport Convention ou l’Incredible String Band et enfin et surtout, le sublime chanteur Nick Drake que ce livre nous invite à réécouter aujourd’hui.

Dans ces coulisses de ce travail de producteur on apprend autant sur les usages de ce métier ( la version est cependant certainement très édulcorée)  que sur l’ambiance de cette époque beatnik que les moins de 20 ans ne peuvent pas avoir connu. Et ’on ne sait pas trop pourquoi ce livre remarquablement écrit nous captive du début jusqu’à la fin même si l’on se sens un peu étranger à son sujet. Peut être une pointe de nostalgie pour une conception un peu naïve du travail de ces producteurs amoureux de la musique et dont on ne retrouve plus la trace aujourd’hui chez les majors.                                       Jean-Marc Gmelin

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16 mars 2008 7 16 /03 /mars /2008 11:39

Mouellic-Kwahule.jpgFRERES DE SON : Koffi Kwahule et le Jazz : Kwahulé et le jazz : entretiens

Collection : Éditions théâtrales 2007

 

 Rarement aura t-on entendu propos plus inspirés et plus intelligents sur le jazz. Ces propos tenus à bâtons rompus devant l’universitaire Gilles Mouellic n’émanent pas d’un critique célèbre ou d’un musicien de jazz mais du dramaturge Ivoirien, Koffi Kwahulé. Ce dernier, auteur d’une vingtaine de pièces traduites partout dans le monde partage son amour du théatre et de cette musique et jette les ponts entre son écriture et le jazz. Entre le son des mots et le son du jazz. Entre le rythme de ses pièces et le rythme du jazz. Entre la façon qu’ont les acteurs d’habiter l’espace et celle qu’à le jazz de le faire vivre tout autant.

Il y est alors question de Coltrane et de Monk beaucoup, mais essentiellement au travers d’une réflexion plus large sur ce qui est essentiel dans l’art. Sur ce qui peut prendre la forme d’une question existentielle où il serait affaire de vie ou de mort.

Kwahulé trouve dans son théâtre des résonances avec cette façon qu’à la jazz d’habiter son temps de manière paradoxalement universelle. La création brute et instantanée du jazz ramène à une vérité existentielle de l’homme et à la solitude de l’artiste avec le destin pourtant collectif qu’il (qui) se crée par son jeu. Dans son théâtre comme dans le jazz, on parle de la catastrophe et de la violence de la condition humaine, de la condition de l’homme noir. Kwahulé le dit bien « c’est la musique d’un écartèlement qui a créé une béance.Une béance que le jazz entretient dans sa structure même. Le jazz ne vient pas combler mais « ouvrir » des impasses. C’est une musique du manque »

 

Koffi Kwahulé a écrit entre 1993 et 2006 plusieurs pièces dont Cette vieille magie noire (1993) ;  Babyface ( Gallimard 2006) ; Big Shoot- P’tite Souillure (2000) ; Misterioso-119, Blue-S-Scat (2005) etc…

 

Gilles Mouellic enseigne le jazz et le cinéma à l’Université de Rennes-2. Il est l’auteur de nombreux ouvrages dont Jazz et Cinéma : paroles de cinéastes paru en 2006 ( cf. art des DNJ)

 

 

Ce livre lumineux et brillantissime se lit d’une seule traite tant on est séduit par le discours du dramaturge. Le propos n’est pas kéger mais lourd d’un sens que Kwahulé nous revèle dans sa terrible et formidable vérité.

Jean-Marc Gelin

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16 mars 2008 7 16 /03 /mars /2008 11:37

images-copie-1.jpgpASCAL jOUSSELIN

Treize Etrange 2008 ;  102p

Prix indicatif : 15€

  Dans cette collection de BD qui donne la part belle à l’étrange et au surréalisme, Pascal Jousselin signe quelques petites planches où 14 histoires courtes portent le nom d’un thème de jazz (Blasé (d’Archie Shepp), Let’s get lost (Chet Baker), Olé (John Coltrane), Swing low swing cadillac (Dizzy Gillespie), Over the years (Abbey Linclon) etc……) et où il n’est pas question d’autres chose que de petites fables sans queues ni tête.

On y croise un jazzman qui lave les rues salies par des poissons pourris (dans livre, comme sur la couverture, il pleut effectivement des poissons pourris), un autre est hanté tous les ans à heure fixe par le fantôme de Fred Astaire, dans l’appartement d’un autre encore on s’enfonce dans la moquette jusqu’aux genoux, des geysers de feu explosent un peu partout dans les rues de la ville et les trompettistes ont des oreilles de lapin.

Pascal Jousselin qui avait déjà signé des albums comme les Aventures de Michel Swing, Insomnies ou les Voleurs de Salsifis réalise là un petit album au dessin charmant sur fond bleu et noir. Sous l’apparence d’un dessin très réaliste se dessine en contrepoint la poésie une peu folle, le rêve éveillé. Ce monde est celui dans lequel nous sommes plongés lorsque nous écoutons ces thèmes de jazz, ces morceaux qui ont la capacité de nous transporter. Un peu à la manière de son personnage dans Olé qui lorsqu’elle met la musique dans son lecteur voit le monde hostile qui l’entoure se modifier ou disparaître. Ses héros sont fragiles et un peu paumés, mais pas trop. Ils conservent une sorte de capacité un peu juvénile à se foutre du monde d’ailleurs, du vrai monde dans lequel finalement ils ne sont pas réellement.

Jean-Marc Gelin

 

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