
Dominqiue Eade (voix) , Ran Blake (piano), Prudence Steiner (narration surThoreau de Charles Ives)
Boston, 12 août 2015 & 12 janvier 2016
Sunnyside SSC 1484 / Socadisc
Difficile (impossible même!) d'écouter ce duo sans se remémorer (et réécouter ! ) celui qui associait Ran Blake à Jeanne Lee. Et cette pulsion mémorielle n'est pas anecdotique : quand les disques du duo d'avant offraient de radicales lectures/relectures des standards d'alors (ceux de Broadway, et ceux du jazz-Monk surtout), ce duo-ci nous offre un panorama de la chanson états-unienne populaire, contestataire, militante, divergente...., assorti de standards 'lunaires' : Moon River, Moonglow, Moonlight in Vermont . Mais ce qui importe ici, par-delà le matériau thématique choisi avec le plus grand soin, c'est le souci de le transformer, le transfigurer, le magnifier, comme en somme le fit de tout temps la tradition du jazz avec ses répertoires de prédilection. Toutes les facettes de la vie américaine s'y révèlent, d'une berceuse issue du film La Nuit du chasseur à sa jumelle quelques plages plus loin, d'une chanson acide de Bob Dylan à un protest song de Johnny Cash sur la vie carcérale, de l'évocation du poète-philosophe Thoreau par le compositeur Charles Ives à celle de la mine par la chanteuse Jean Ritchie.... Bref c'est toute l'Amérique des villes et des campagnes qui traverse ce paysage musical où la chanteuse et le pianiste, en se réappropriant radicalement la matière musicale, dressent un nouveau décor, comme rêvé, dans l'inquiétude de ce qui pourrait, déjà, n'être que la promesse d'un cauchemar. Un blues de Leadbelly y trouve aussi sa place, et en solo deux compositions de Ran Blake, ainsi qu'une improvisation du pianiste sur un canevas harmonique de son ami Gunther Schuller. Le pianiste, tout au long du disque, par cet inimitable mélange de sobriété et d'écarts jouissifs, donne au dialogue une bonne part de sa force d'expression ; et la vocaliste, par la plasticité de son chant, nous entraîne constamment vers des territoires insoupçonnés. C'est en somme plus qu'un voyage dans la musique américaine : une plongée dans le Grand Art musical qui consiste à subvertir le répertoire pour faire œuvre. A découvrir, puis à réécouter, tant il semble y avoir ici de secrets, à découvrir au fil des écoutes successives.
Xavier Prévost

