D’jazz Nevers (Suite et fin)
D’jazz Nevers suite et fin
La trente-neuvième édition de D’jazz Nevers arrive à sa fin en ce samedi 15 novembre, une journée sans aucun temps mort.
Kamilya Jubran et Sarah Murcia : des affinités (s)électives.
Yokal, Théâtre municipal, 12h30.
Dernier concert dans le cadre si plaisant du théâtre à la sonorisation toujours impeccable, à proximité des musiciens, à l' heure apéritive.
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Un compagnonnage de plus de vingt-cinq ans, un rendez-vous régulier entre deux musiciennes qui ont su apprivoiser leurs différences-histoire et culture, traditions musicales . Au fil du temps elles ont constitué un univers original aux confins de la tradition classique arabe, du contemporain et de la musique improvisée et n’ont cessé de dialoguer dans une grande proximité de pensée, croisant mélodique et harmonique, l' horizontal et le vertical .
Sans revendiquer une plus grande place des femmes dans le jazz, elles ont su la prendre avec style et tempérament sur des instruments souvent tenus par des hommes, la contrebasse pour l’Espagnole, l’oud pour la Palestinienne.
Ce qui les rapproche encore c’est le registre commun de leurs instruments respectifs, leurs timbres voisins . Elles se sont heurtées à la difficulté d’apprendre les gammes à transposition limitée de la musique orientale, l’importance des polyrythmies, de couleurs inhabituelles.
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Si Kamilya est musicienne avant tout, son chant quasi ininterrompu apporte une dimension supplémentaire à la musique sans séduction facile dont la mélodie n’évolue guère apparemment, hormis des variations subtiles souvent indétectables à nos oreilles occidentales. Dans la tradition classique arabe, poésie et mélodie vont de concert, témoignant d’une manière de vivre, de penser et de sentir : elle explore de sa tessiture ample divers registres entre la plainte, une colère qui sonne juste, l’amour. Les syllabes ont une rythmique fixe dont elle peut étirer la longueur et la découpe, avec une scansion, un vrai défi pour Sarah, pourtant rompue au jazz et aux improvisations.
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Les paroles de leur programme Yokal (« On dit ») sont distribuées avant d’entrer dans la salle du théâtre : l’apport des mots choisis dans cette langue poétique, rugueuse, âpre souvent mais sensuelle tend une corde de plus à leur art. Si nous ne pouvons en saisir la teneur immédiate, Kamilya Jubran essaie d’expliquer avec une économie d’effets les poèmes qui sont souvent de sa plume ou issus de la tradition bédouine ( "Suite nomade"). Enjoués ou élégiaques, ces mélopées et mélismes n’ennuient pas : il y est question de traversée, de déserts de sable « Raml », de menaces et de malheurs « Msibé » mais aussi d’élans fragiles avec ces portes ( « Bab ») qui pourraient être un appel d’air et d’espoir ! Un moment grave, aux résonances actuelles, un dialogue intense entre les cordes frottées, pincées, frappées de deux femmes libres qui ont su tisser des liens forts, des correspondances inouïes dans leur musique.
Une soirée Pee Wee à La Maison
Emmanuel Bex « Eddy m’a dit » 20h30
Dix ans après sa disparition, il était temps de repenser à Eddy Louiss, roi de l’orgue Hammond B3 quand il s’installait derrière son instrument.
Plus qu’un hommage compassé, l’organiste Emmanuel Bex a voulu une fantaisie gaie, un concert festif à la mémoire de ce musicien merveilleux qui a décidé de son engagement dans la musique : "Eddy m’a dit des choses tendres, colorées…. il m’a transmis un désir, une envie... que le jazz est universel, baroque, animal... l'idée que l’orgue pouvait en être un vecteur particulier et sensible. C’est à moi aujourd’hui de le retransmettre."
Avec sa verve intarissable Bex présente les musiciens qui vont illustrer certains moments forts de la longue carrière d’Eddy Louiss : le premier set en trio avec le guitariste Pierre Perchaud et son fils Tristan Bex à la batterie s’ouvre sur deux compositions formidables
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"Dum Dum" et “Our Kind of Sabi” qui figuraient sur Dynasty, l’album en quartet de Stan Getz avec René Thomas et Bernard Lubat. Bex ajoute un « Blues for Eddy » composé pour l’occasion.
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Quand viennent sur scène pour une seconde partie le violoniste Dominique Pifarély qui a commencé par le folk, joué avec Eddy avant de s’engager dans des voies plus contemporaines et Simon Goubert qui fit partie avec Bex d’un trio mémorable avec le tromboniste Glenn Ferris, ce sont les souvenirs d’un autre trio de légende HLP (Humair, Louiss, Ponty) en 1968 avec la reprise de « That’s all "
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Comment ne pas citer les notes de pochette d'Alain Gerber? : "Ça jouait chez Pascal Fang, pour sûr, au regretté "Caméléon" de la rue Saint-André-des-Arts, quand le trio HLP y allumait ses feux de Bengale, ses soleils et ses fusées. H le fracassant. L le diabolique. P l'enragé. Ces trois là SE jouaient à fond. Quitte ou double. Qui perd gagne, parfois même. Pour la beauté du geste. Ou pour amuser la galerie, comme Daniel avec son beau solo déjanté de "So What?", car jouer n'interdit pas de... se payer le luxe de l'humour et de la désinvolture. "Le batteur gagne un kilo de sucre" mais c'est nous qui sommes à la fête."
Le nouveau trio Bex Pifarély Goubert reprend encore l'incroyable chanson populaire de 1942 que jouait souvent Eddy « Colchiques dans les prés » jazzifiée de belle façon avec des trouvailles du violoniste.
On entendra enfin avec tous les musiciens réunis cet étrange « Caraïbes », censé évoquer les Antilles natales d’Eddy qui sonnent comme une balade ou gigue irlandaise et encore « Romance » rejouée dans l’esprit à défaut de rendre l’exacte luminosité de sa musique, cet arc en ciel de couleurs qu'il savait créer.
On aurait pu évoquer le vocaliste des Double Six avec Mimi Perrin, le soutien indispensable de Nougaro (entre 1964 et 1977). Il avait créé entre harmonie et big band la Multicolor feeling fanfare en 1987 ( La Lichère) dont j’écoute toujours avec émotion le « Come on DH » ( que l’on entend sur le disque de Bex ) .
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Oui il avait raison Nougaro quand il proclamait Avec Eddy tout est dit. Louiss a bien servi sa Majesté le Djazz.
Hors de l'eau un orgue a surgi
C'est pas Nemo c'est Eddy
À l'horizon l'orgue se hisse
Oh hisse et oh, c'est Louiss ...
Sous le plafond des flots, phosphorescent vitrail,
Dans l'opalin palais d'éponge et de corail,
Il improvise un Te Deum pour son public,
Pour le Titanic ou bien Moby Dick
Un final éblouissant avec le D Day de Monty Alexander
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Quel enchantement à l'écoute de ce pianiste exceptionnel en trio, la formule la plus classique et pourtant la plus adaptée à cette musique. Il swingue avec une jeune rythmique des plus efficaces (Luke Sellick à la contrebasse et Jason Brown à la batterie) qui contribue à la circulation des énergies. Monty joue très rapproché, l’oreille tendue vers le contrebassiste, lui même rivé à la main gauche du pianiste, le batteur les serrant de près.
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Monty Alexander est né le 6 juin 1944 à Kingston en Jamaïque, le jour du débarquement en Normandie, il a traversé comme une évidence l’histoire du piano jazz avec de sacrés modèles Nat King Cole, Oscar Peterson, Art Tatum, Erroll Garner mais aussi Ahmad Jamal. Il n’a pas voulu laisser passer ses quatre-vingt ans sans marquer cet anniversaire, ce jour singulier et signifiant pour lui et pour l’Histoire. Le début de la fin... d’une longue guerre.
Un album mémoriel sans pathos, recréant l’allégresse qui suivit un temps du moins, la libération des alliés, avec ce langage universel, émancipateur, espace d’expression libre. Le jazz, s'il est la musique qui advient là, sous ses doigts enchaînant les idées avec une sidérante fluidité, n’en demeure pas moins mémoire.
On l’écoute avec bonheur dans un programme convaincant, jamais nostalgique. Il connaît parfaitement son Great American Songbook et attaque le set avec Frank Sinatra passant de « I’ll never smile again » de 1939 à « Smile » de Charlie Chaplin, musique des Temps modernes (1936), rejoue sans dolorisme « Body and Soul » et introduit dans son répertoire ses compositions originales « Why ? » « River of Peace », « Restoration », « D-Day ».
La mélodie à laquelle il revient sans cesse et la pulsation sont au coeur de sa musique. Il n’oublie pas les rythmes chaloupés de sa Caraïbe s’emparant du balancement reggae de Bob Marley « No Woman, No Cry » et distillant avec humour quelques citations de la musique de John Barry, nous entraînant dans le sillage de 007 et de son créateur Ian Fleming dans la Jamaïque de « Dr No », et « Live and let die ».
Aucun signe d’usure ou d’affaiblissement chez ce musicien, artiste et professionnel comme savent l’être les Américains. Tout à sa musique, disponible, à la demande du public il multiplie les rappels, droit et élégant dans son costume de scène. L’adhésion de tous fut immédiate, quel que soit l'âge. Roger Fontanel n’a pas raté le final de son 39ème D’jazz Nevers. Toute l’équipe de bénévoles toujours sur le pont se réjouit...et nous attendons le feu d’artifice de l’édition anniversaire des quarante ans.
Sophie Chambon
Merci à Maxime François pour ses photos et à la dévouée attachée de presse MC Nouy.
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