Marc Benham Tricératops
Sortie le 23/01/26 Pegazz & l'Hélicon / Inouïe Distribution.
Quel plaisir de retrouver un musicien que l’on avait apprécié dans ce Gonam City de 2018, un duo poétique de reprises de standards autant que d’improvisations libres avec Quentin Ghomari (le trompettiste de Papanosh entre autres).
On retrouve cette fois le pianiste en trio, sans contrebasse, emmené par l’excellent producteur Daniel Yvinec dans ce Tricératops, épatant album de dix titres à l’instrumentation originale orgue-piano/trombone (Fidel Fourneyron) / percussions (Jean-Emile Biayenda).
Pas besoin d’aller plus loin pour être assurés d’un résultat élégant, humoristique ( le triceratops est l’un des derniers dinosaures du crétacé supérieur ) où surgit la fraîcheur du chant avec, sur trois pistes un trio de voix féminines dans toutes les tessitures (Célia Tranchand-soprano, Laurence Ilous-mezzo, Léa Castro-alto).
Marc Benham aime la fantaisie, l'inattendu qu’il déploie toujours avec subtilité. Il joue et déjoue la mélodie, fort d’une maîtrise des divers répertoires et de son habileté dans l'instant improvisé. Martial Solal lui reconnaissait toutes ces qualités : technique, feeling, sens harmonique et invention mélodique. Une virtuosité jamais démonstrative mais imparable.
Quand il s’attaqua à l'univers de Fats Waller en 2016 avec le réussi Fats Good, il réussit à se l’approprier avec une fougue respectueuse. Dans Tricératops qui contient huit de ses propres compositions, il continue à revisiter les grandes pièces du répertoire, comme le chef d’oeuvre de Duke « In my Solitude » dans un esprit tout autre avec le soutien incomparable du trombone qui étire le thème, déraillant et comme défaillant avec une sourdine mélancolique. Il détourne encore volontiers Couperin avec malice. Ce ne sont plus Les Barricades Mystérieuses déjà reprises sur un album précédent mais « Le Dodo ou l’amour au berceau »-rien à voir avec le volatile disparu, une berceuse cristalline au doux fredon susurré, inspirée des Trois pièces pour clavecin. Un enchantement qui finit en beauté l’album de ce drôle d’animal.
On sent une énergie frémissante dans ces échanges, une belle interaction dans les improvisations complices et instantanées. Le trombone assurément ne manque ni de force, ni de délicatesse. Ces deux-là savent brosser tout un arrière-pays dans des tonalités sourdes, douces et introspectives dans le diptyque printanier à l’orgue Hammond « Frühling ». Mais ils se permettent aussi de décoller tambour battant dans des envolées qui swinguent tout naturellement « Cioran Boogaloo », virevoltent en stride joyeux, coulissant et growlant de bon coeur. Avec une habileté dans les relances, des improvisations libres à deux ou à trois, ces alchimistes sonores explorent toutes les textures avec ou sans sourdine, effets de moog, jouets et appeaux.
Une étrange familiarité s'installe dès la première écoute malgré des changements de caps incessants. Influencé autant par James.P. Johnson que par Sun Ra, le « strideman spatial » qu’est Marc Benham, dans ce contexte organique et décloisonné, porte très haut avec ses complices un jazz éternel qui pulse, exulte. Avec cet album spontané, sans perdre ses repères, ce nouveau trio devrait durer, continuer à imprimer sa marque, osant toujours bifurquer pour de nouvelles aventures .
Sophie Chambon

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