Il est parti en douce, à bas bruit ce jeudi 12 Février. On le savait malade, les nécros étaient prêtes. On n’a appris sa disparition que plus tard, le dimanche 15. Les hommages sont alors arrivés en rafale.
J’ai tenté de ramasser des souvenirs épars forcément... une si longue carrière. Des concerts, j’en ai vu quelques-uns dont je n’ai pas retenu les dates étonnamment, souvent en duo avec Martial Solal, Sylvain Luc, Richard Galliano, Louis Sclavis, en quartet (Daniel Humair, Jean Paul Celea, Louis Sclavis) avec ou sans Bojan Z. Dans des lieux souvent remarquables comme le Palais des Papes, la Tour d’Aigues, les Arènes de Montmartre, la Grande Halle de la Villette … et le parc de l’Abbaye de Cluny. En août 2010, là je m’en souviens, je suis revenue en train avec lui. Après avoir monté sa valise dans le TGV, la conversation a vite pris un tour presqu’ amical, à bâtons rompus, sur ses débuts dans les bals, sur Tony Murena, sur son Bayonne « la ville parfaite » selon Barthes… On a même échangé sur le livre que j’avais dans mon sac, Indignation de Philip Roth qui m’avait bouleversée et que je crois bien lui avoir raconté. Il est descendu à Avignon Courtine et je suis rentrée à Marseille. Fin de l'épisode.
Je n’ai jamais voulu ni pu sans doute l’interviewer ou même tracer son portrait. Au mieux quelques remembrances de concerts et de disques d'une figure impressionnante qui ne se voulait pas idole.
Comme le duo à Cluny des « basques bondissants du jazz :
« Les deux hommes se connaissent depuis longtemps et ont appris à se jauger. On croirait qu’ils « jouent au chat et à la souris ». Portal va-t-il être déstabilisé par ce rythmicien d’enfer ? Luc est un partenaire vraiment digne de lui. Le jazz n’est qu’un prétexte pour ce musicien... et s’il joue un « Nuages » légèrement déconstruit, c’est seulement pour rendre compte d’un passage obligé. Il avoue ne pas interpréter souvent de standards, alors qu’il revendique volontiers son identité basque, tout en rêvant d’un sud imaginaire, celui du voyage et des rencontres. Il joue de toutes les formes au gré de son inspiration, blues et ballades, avec une facilité toujours aussi déconcertante, s’ajustant quasi instantanément, glissant sur le thème tout en pratiquant brillamment l’art de la digression... Quand à Portal, il n’est heureux que quand il joue et prend des risques en scène... il sait faire danser les gens avec un guitariste ou un accordéoniste depuis que, dans sa prime jeunesse, il a tourné avec des orchestres de bal (Tony Murena). Cha-cha, mambo et boléro n’ont pas de secret pour lui. Mais s’il sait donner au public ce plaisir des airs populaires, il peut soudain virer de bord, aborder autrement le répertoire, jouer free, lancer un solo retranscrit de mémoire, se lancer dans une improvisation comme dans le brouillard, à ceci près qu’il a, lui, les idées claires. La polyvalence est une de ses qualités premières, il maîtrise la plasticité du son et des formes. Une autre façon de mettre en jeu le corps, de jouer avec le souffle ou le vibrato, de taper du pied, de s’abandonner jusqu’à la transe parfois, et de danser (ce n’est pas un hasard si l’un de ses derniers albums s’intitule Bailador). Il s’exprime autrement, il déglinguerait presque ses « binious », soufflant dans le bec, triturant les clés, et lançant ses fameux cris « Like a bird on the wire » : il ne donne pas dans la démonstration technique, mais quand il est parvenu à jouer ce qu’il entendait dans sa tête, il exulte. Et cela se voit ! "
Ayant souvent entendu évoquer les mythiques concerts de Châteauvallon 1972 et 1976, j’ai tenté lors d’une réédition bienvenue d’en rendre compte en 2003 :
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« Que faisiez-vous en cette fin d'été 72 ? Vous dansiez ? Vous flirtiez ? Ou bien n'étiez-vous que l'ombre de vous même dans un désir adolescent ? Même si je ne le connaissais pas alors, le Michel Portal Unit jouait pour nous, obstiné, rageur et détaché de toute autre préoccupation que de faire entendre la musique en création. Le seul hommage qu'on puisse lui rendre aujourd'hui est d'écouter avec recueillement ces plages enregistrées au Théâtre Antique de Chateauvallon...
Avec cette structure ouverte, basée sur l'improvisation libre, célébrant le hasard et la nécessité lors de ces rencontres informelles, la théâtralisation était de mise dans un lieu tout désigné, inspirant une dramaturgie de l'acte musical, sans oublier fantaisie, rythme, sens de la fête et donc de certains dérèglements. Prêt au paroxysme, Portal jubile, exulte autant qu'il éructe. Certains assurent que tout cela ne fut presque jamais répété, et on le croit sans peine… Ils étaient très beaux de surcroît, on a la nostalgie que l'on peut… Imaginez qu'en plus, Charles Mingus venait de se produire en première partie de ce concert même... Mingus en interview s'était interrompu pour écouter les Frenchies en regrettant presque qu'ils jouent aussi bien une musique qui n'était pas la leur. Il régnait une drôle d'ambiance dans ce festival qui ne voulait pas s'annoncer comme tel, mais qui accueillait aussi bien Don Cherry et sa tribu. Donc, le 23 Août 72 eut lieu cet événement. Quand j’ai chroniqué ce disque, j’eus une pensée émue pour les heureux mortels qui avaient vécu en direct cette expérience singulière d'un jazz libre et percutant. »
Alors quelle fut l’année mirifique, 1972 ou 1976 ? Car il y eut toujours en août quatre ans plus tard un autre Châteauvallon extraordinaire (une version angélique d'un Portal intimidé par le bouleversant thème aylerien?) dont Francis Marmande avait fait un compte-rendu inoubliable dans d’impeccables notes de pochette, concluant avec superbe: « Ce n’était pas rien. Ils dessinaient pour l’éternité, mais ils dessinaient à la craie. Reste le disque... »
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Et puis il y eut encore cet album improbable Minneapolis. Je n’ y étais toujours pas...
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On nous l'avait assez présenté ce Minneapolis ... Idée originale ou concept du producteur Jean Rochard, la chronique du chef d'oeuvre annoncé tourna au règlement de compte pour un musicien qui n'aura jamais cessé de déranger. Portal, l'homme aux mille expériences et au souffle unique. Un homme de préférences, qui a voulu s'affranchir jadis de la filiation noire, aux temps mythiques de Châteauvallon et de Splendid Yzlment. Aujourd'hui il part chercher le dépaysement. Au sens propre. A Minneapolis. Qu'était-il donc allé faire dans la cité du Nain Pourpre ? Se frotter à des musiciens étrangers, se faire bousculer par la rythmique princière ? A première vue, le bassiste Sonny Thompson et le batteur Michael Bland, membres du NPG, le pianiste anglais Tony Hymas, qui a joué avec Jeff Beck mais aussi Sam Rivers, le guitariste Vernon Reid (ex-Living Colour) appartiennent à un autre monde. Mais ce n'est pas l'apartheid avec d'un côté les bêtes de frappe, rigides mécaniques et de l'autre les frêles intellos ! L'album dans tout çà ? Atmosphère électrique et rap, rythmique vigoureuse, dure et drue et en contrepoint le frémissement, les emportements du soprano, ou de la clarinette basse de Portal. Toujours le même bonheur quand il souffle : dans des thèmes tendres comme ce "Judy Garland", dédicace mélancolique à l'héroïne du Meet me in St Louis de Minelli, l'enfant de Grand Rapids pas si loin de la Twin City de St Paul-Minneapolis justement. Ou dans la reprise, très critiquée (pourquoi donc au juste n'a-t-il pas le droit de revoir ce thème ?) de l'éternel "Good Bye Pork Pie Hat" de Mingus en version étirée, presque susurrée sur tempo funk. Un hommage, retourné en quelque sorte, au plus profond de la clarinette basse. Jusqu'au cri final...
Sophie Chambon
Et encore, par plaisir, ce texte de Jean-Jacques Dorio qui était à Châteauvallon en août 76 : Tombeau de Michel Portal

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