Bruno ANGELINI Alone Together !
Bruno Angelini ( piano, électronique )
Sortie le 27 Mars
angelini_alone_together – Open Ways Productions
Avec Alone Together ! Bruno Angelini inscrit son troisième album de piano solo sur une proposition de Philippe Ghielmetti et Stéphane Oskéritzian pour le label Illusions. Le pianiste a travaillé ce nouveau répertoire fin 2024 et l’a enregistré comme il se doit à La Buissonne, réinterprétant avec audace des pièces emblématiques associées au combat pour les droits civiques des Afro-Américains. Se rappelant de l’indignation de Coltrane, Billie Holiday, de la colère de Max Roach, Charles Mingus, Gil Scott-Heron, des cris de rage de Nina Simone, il a choisi de revisiter « Meditations for Integration », « Strange fruit », « Alabama », « Tender Warriors » ... thèmes et chansons écrits à l’époque par les grandes figures de cette musique, créant un corpus de « Protest Jazz ».
Une musique grave, voire sombre mais ouverte au monde, un propos militant autour d’une histoire qui hélas bégaie trop souvent et se reproduit, faisant frissonner notre mémoire collective. Que peuvent les artistes si ce n’est résister en faisant entendre une voix ferme et assurée ? Ici un pianiste « all alone » cherche à rassembler par la force de sa musique, tout entier dans le titre de cette chanson auquel il rajoute un ! Il arrive à déconstruire ces mélodies, se les réapproprie de façon parfois déconcertante transformant ces originaux sublimes en une version personnelle, toujours actuelle comme l’est malheureusement le combat contre le racisme. Car il interprète librement une musique des lisières, ni tout à fait dans le registre du contemporain dont il s’inspire pourtant, ni dans celui du jazz malgré un formidable travail sur l’improvisation, signant un goût affirmé pour l’espace et les silences. Par des ostinatos, suspens, des ruptures ou des emballements soudains, le pianiste favorise le discontinu, l’impalpable, chaque note à sa juste place, chaque son dosé. Le piano transformé, un dispositif électronique travaillent en outre les sons acoustiques ainsi que leurs résonances. Car il en joue drôlement bien de ces résonances, chaque titre se prolongeant de surcroît par un long silence révélateur.
S’il évite la reprise du thème, le fredon trop immédiatement accessible, il façonne son rendu de sorte à éviter le risque afférent de l’illustration. On reconnaît dans son jeu fragmenté et étiré, dans sa discontinuité même « Alabama », « Why ? The King Of Love Is Dead », « Come on Sunday » de la suite « Black, Brown and Beige ». Et pour le reste, l’un des mérites de l’album est de nous inciter à réécouter ces originaux choisis avec talent.
Ainsi ce concert de près d’une heure a une cohérence certaine. Mais Bruno Angelini pousse plus loin la cohérence car ses divers projets constituent eux aussi une suite logique bâtissant une œuvre depuis plus de trente ans. Son travail s’inscrit en continuité artistique avec les thèmes socio-politiques (dans Transatlantic Roots il évoquait déjà le destin de Rosa Parks (« Rosa and the Thorns »), écologiques (Lotus Flowers) abordés dans des disques très souvent thématiques ( Leone solo, Open Land...)
Si ce projet fait la part belle au pianiste, à un homme engagé dans son temps, derrière la performance réside tout le talent d’un producteur inspiré, qui depuis l’aventure éphémère mais splendide du label Sketch dont l’une des marques de fabrique soulignait l’art du piano solo.
Philippe Ghielmetti poursuit l’aventure proposant à l’interprète choisi de réaliser son fantasme sur la voie postmoderne, de travailler sur la mémoire de ce passé politique douloureux. Laissons-lui le dernier mot : « Et quand on voit (entend) comme Bruno s’est approprié le projet, il aurait pu y penser lui même dès le début, non? ».
Il faut imaginer une fois encore un producteur heureux.
Sophie Chambon

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