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26 juillet 2026 7 26 /07 /juillet /2026 11:32

 

Lors des obsèques de René Urtreger (1934-2026) le 24 juillet à Mortagne au Perche (Orne), François Lacharme a évoqué la mémoire du pianiste (son texte a été lu par la musicienne Isabelle Georges). Le président honoraire de l’Académie du Jazz fut entre 1987 et 1989 programmateur du Montana, un club parisien de Saint Germain des Prés.

 

     « Ça avait plutôt mal commencé : c'était en 86 ou 87, un soir au Montana, une poignée de main trop appuyée m'avait valu un commentaire peu aimable de la part de René : "Tu te rends pas compte, on serre pas aussi fort la main d'un pianiste !". Ce fut mon baptême du feu.

 

     J'ai donc connu René au Montana, le petit bar-club de la rue Saint-Benoît où il officiait le soir. Je m'y rendais plusieurs fois par semaine pour achever la correction de mes copies d’anglais. Au début, René y jouait seul sur un mauvais piano droit mais sa capacité à faire sonner ce tas de bois et de fer était stupéfiante. Il fut bientôt rejoint par l'argentin Ricardo Galeazzi, visage à la El Greco, contrebasse enracinée, puis ce fut le trio qu'il appelait de ses vœux, perché sur une scène improbable qui enjambait l'escalier menant au sous-sol du club. Alby Cullaz puis Yves Torchinsky et Eric Dervieu, charleston au bord du précipice, étaient plus que ses partenaires : ils devinaient les attentes de René.

 

     On a beaucoup commenté le jeu de René en l'associant systématiquement à Bud Powell. Mais René, c'était bien plus qu'un épigone doué du bebop : il était aussi lyrique, impérial sur les ballades. Il fallait le voir s'extirper d'une difficulté harmonique par quelques accords dont il mûrissait le choix en une courte seconde. On lisait sur son visage la tension puis le rictus libérateur de l'obstacle franchi. René était le musicien de l'intensité, des notes jamais gratuites, du swing qui savait rendre heureux.

        Je me souviens des visiteurs du soir : les musiciens du Bilboquet traversaient la rue pour prendre la température entre deux sets, Luigi Trussardi écussonné Inter de Milan, l'ami Wolinski à peine débarqué de sa visite à Cuba avec quelques anecdotes dont René se délectait, Richard Bohringer avec Eddy Louiss, Jean-Pierre Cassel, Nougaro, les rédac' chefs de Jazz Hot ou de Jazz Mag... Et tous ces anonymes, venus de province ou du quartier, amateurs éclairés ou curieux pressés d'entendre le "pianiste de l'Ascenseur".

      Sans René, ce Montana serait devenu une forteresse de l'ennui pour alcooliques mondains et germanopratins à l'oreille blasée. Pour les happy few, René y tenait spectacle à la pause : il fallait l'entendre déboulonner les statues, flétrir le sentimentalisme de Sidney Bechet, déplorer l'impasse du free jazz, encenser Miles Davis, son ex-camarade de scène et de chambrée, raconter les omelettes sans œufs et sans beurre servies sous l'occupation par des restaurateurs sans scrupules, dauber les "maréchal-nous-voilà", mais reconnaître sportivement le talent de Céline... Et bien sûr, enguirlander sèchement les clients dont la voix couvrait la musique.

     René était cash, ce qui rendait d'autant plus délectable cette façon très particulière qu'il avait de mettre le public dans sa poche, s'abritant derrière sa pudeur proverbiale pour tenter une formule qu'il savait inaboutie mais dont la sincérité ravissait les premiers comme les derniers rangs... Son humour faisait le reste.

     Avec les années, René avait acquis un côté "réac sympathique", retrouvant son sourire et ses illusions lorsque le métier honorait son roi. J'ai aimé qu'il aime les "gens normaux", qu'il sorte le mot swing du tiroir des gros mots, qu'il attende d'autrui la courtoisie que lui-même manifestait à chacun.

      J'aurais aussi aimé dire ces mots devant sa sœur Jeanne, si follement déterminée, si inconditionnellement fidèle en amitié, plaidant inlassablement pour la musique de son frère.

 

     Quand on frôle la trentaine, on devient un peu moins bête. Sans le savoir, René et son piano m'ont fait grandir en créant la B.O de mes plus belles années.

 

     Alors, très cher René, le petit mensch que je suis te dit merci. »

 

François Lacharme.

 

 

©photos X. (D.R.)

 

 

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