Jazz Village2013. Distr Harmonia Mundi
Ahmad Jamal (p), Reginald Veal (cb) , Herlin Riley (dms), Manolo Badrena (perc)
Enr. Fev. 2013
Tous les ingrédients du jeu de Jamal sont là. Un sens de l'économie de moyens, une utilisation du silence comme partie intégrante de la phrase musicale, le sens du suspens musical autant que du groove et l'appui d'une rythmique fine où Manolo Badrena continue de jouer le rôle d'axe central. Jamal joue swing. Jamal joue funky. Jamal joue straight. Jamal joue surtout et avant tout Jamal. Comme aux plus belles heures du Pershing sa musique garde la même fraîcheur exactement intacte.
Car à 83 ans le pianiste de Pittsbug n’a jamais cessé de faire briller son piano avec espièglerie. Les mêmes idées mélodiques et rythmiques jamais égalées avec cette façon de diriger son groupe exactement là où il veut l'emmener, suffisent à en faire un maître. Un maestro comme on dit parfois. Un thème comme Saturday Morning, quintessence du savoir jamalienest assez bluffant à ce sujet. Derrière le motif répétitif donnant l'impression que le sujet n'évolue pas, Jamal procède en impressionniste, par petites touches comme pour libérer la musique. Ahmad Jamal nous montre que la valeur essentielle de la musique est de laisser du temps au temps. Ne jamais rien précipiter. Ahmad Jamal nous enseigne ici toute la suavité des préliminaires. Du grand art avec, dans le phrasé les mêmes révérences aux grands pianistes de son histoire du jazz. Comment ne pas penser à l'écoute de ce morceau à Erroll Garner dont Ahmad Jamal a pu dire autrefois qu’il fut lui-même son propre maître ( écouter Edith’s cake).
Oui Jamal est toujours unique. Toujours mutin.
Quelques standards comme I'm in the mood for love montrent combien Jamal aime
se réapproprier, réinventer les thèmes du songbook pour en faire des thèmes qui semblent lui appartenir en propre tant il possède haut l’art de la récréation. Quelle audace dans son utilisation du clavier qui ne rechigne pas à cogner les graves en block chords ou à aligner les triolets dans toute la largeur du clavier. Jamal sait tourner autour du thème, le réécrire en quelque sorte avec autant de liberté que d'audace harmonique , rythmique, mélodique.
Même si le pianiste de Pittsburgh s'y montre un peu moins pétulant que dans « Blue
Moon » son précédent album, il s’y montre aussi un peu plus sombre mais aussi plus apaisé, libéré de tout égo, libéré de tout paraître. La musique de Jamal avance à pas feutrés. Dans la retenue volontaire du geste et dans sa libération maîtrisée. Ahmad Jamal est un constructeur de lego. Ecouter le magnifique The line et ce sens du blues absolument irrésistible. Ou encore sur Silver, morceau composé de pièces encastrables sur un fond de groove ultra-efficace. Et quel bel hommage à Duke et Strayhorn que ce I got it badbourré de références (take the A train , Just squeeze me etc...). Une vraie déclaration d'amour au Duke où toute la sensibilité de Jamal ressort avec autant de passion que d'intelligence du jazz. Où le thème se dévoile parfaitement à la fin, après moult digressions mélodiques.
Le disque a été réalisé à l'ancienne. Tous dans le même espace en prise live comme en concert. Reginald Veal à la contrebasse y est énorme comme à son habitude.
Jamal y est mutin. Jamal sait s'affranchir de toutes les bonnes manières et de toutes les règles d'usage du clavier pour le mater comme bon lui semble avec autant de bonnes que de mauvaises manières, n'hésitant pas à aller frapper et marteler dans les graves et à « maltraiter son piano autant qu’à le caresser quand bon lui semble.
Il y a chez Jamal une école toute buissonnière.
Digression disions-nous ? C’est bien le thème qui convient à Jamal. Car dans sa façon de prendre son temps, il y a celle aussi de musarder et de flâner en chemin (Saturday Morning). A nous de lui emboîter le pas pour le suivre au bout du monde.
Jean-marc Gelin

