Anita O’Day (voc) + en 1963 : Goran Engdahl (p), Roman Dylag (cb), John Poole (dr) ; en 1970 : Georges Arvanitas (p), Jacky Samson (1970), Charles Saudrais (dr).
La France a loupé Anita O’Day (et l’accueil qui lui fut fait sur le tard au Franc Pinot, alors qu’elle n’avait plus tous ses moyens, ne change rien à l’affaire). Après le splendide DVD Live in Tokyo ‘63 diffusé par « Kayo Stereophonic », ce volume de la collection « Jazz Icons » permet de mesurer idéalement l’originalité foncière et la présence scénique incomparable d’une des plus grandes chanteuses de jazz de tous les temps. L’intérêt majeur de ce DVD est de présenter Anita O’Day à deux moments-clés de sa carrière et de sa vie. En Norvège, en 1963, elle est au zénith après avoir gravé pour Verve une impressionnante série de chefs d’œuvre. Sa prestation est alors représentative de ses passages en clubs : une rythmique locale (Anita joue au chat et à la souris avec le pianiste, qu’elle pousse à sa limite de tempo sur un « Tea for Two » endiablé), son batteur attitré (et ami), le remarquable John Poole, un répertoire fait de standards et qui change peu mais qu’elle habite et revisite chaque soir comme un acrobate se jouant des lois de l’espace et de la pesanteur, un charisme et une sensualité qui conquièrent d’emblée le public. Car sur scène, Anita fait tout (chanter, danser, mimer le rythme, arranger et distribuer les choruses, apprécier la musique au quart de tour et avec l’espièglerie qui convient), sait tout, voit tout (la manière dont « elle sert » les caméras), maîtrise tout (y compris le temps qui passe en scrutant sa montre, à l’instar d’un Stan Getz affichant sa distance et son désabusement). Son swing, (écoutez-là impériale sur « Sweet Georgia Brown »), son scat (« On Green Dolphin Street »), sa manière absolument unique de phraser, de réarticuler les songs les plus éculés, la liberté de son placement rythmique font merveille. En 1970, en Suède, devant un auditoire plus large, le contexte a profondément changé : après une over-dose qui faillit bien la terrasser en 1968, Anita repart de plus belle pour une tournée européenne, formidablement accompagnée par le trio Arvanitas (dont elle note dans son autobiographie « High Times, Hard Times », p. 290, que si ses membres « ne parlaient pas l’anglais, ils savaient à coup sûr comment communiquer avec leurs instruments »,) et qui donnera lieu à un enregistrement (Live In Berlin). Le répertoire est peu différent de celui chanté en 1963 mais les qualités de la chanteuse ne se sont nullement estompées : sens de l’interprétation (l’enchaînement sensible, intime, Beatles / J. Kern autour de « Yesterday(s) »), infinie élasticité de la voix, finesse harmonique, drive et virtuosité vocale (« Four Brothers », « Tea For Two »). Avec pudeur et intelligence, la camera continue de la filmer une fois le concert terminé, repartant seule en coulisses, ses partitions précieusement serrées contre sa poitrine. Telle était effectivement Anita O’Day, seule pour mieux être libre en musique, amoureuse de la seule musique.
Stéphane Carini


